Quand le fils du paysan laboure les genres

Publié le 2013-06-26 | Le Nouvelliste

Culture -

Voilà un colis tant attendu, qui aura fait du chemin mais qui est enfin arrivé à bon port. Il y a de cela sept ans environ, Bony Ménager, coordonnateur du Petit Lectorat, me parlait d'un certain voisin qui serait l'un des espoirs de notre littérature. Le nom de ce voisin qui lui faisait lire ses manuscrits prenait souvent place dans nos virulentes discussions sur les écrivains haïtiens contemporains dans l'effervescence des après-cours de Pierre Richard Jean- Pierre au Lycée Toussaint Louverture où bourgeonnaient nos velléités artistiques et littéraires. L'espoir en question est Jean Emmanuel Jacquet. Durant les années post-Lycée Toussaint Louverture, je commençais à fréquenter Emmanuel Jacquet en tant que journaliste et critique. Au bout de deux années sans le moindre signe de publication, j'ai pensé que la page était tournée, qu'il s'agissait d'une fausse alerte, avant que ne me tombe dans les mains Homo sensuel. Il s'agit de son premier livre publié cette année aux éditions Ruptures. Pour autant, doit-on donner raison à Bony ? Ne nous précipitons pas. Faisons d'abord une petite pirouette vers le colis, ouvrons-le afin de voir ce qu'il cache. Homo sensuel est un long monologue construit à partir de fragments de poèmes dont les entrailles abritent une voix usée, abusée. Cette voix est celle d'un fils de paysan. Celui-ci est confiné entre quatre murs. Piégé. Il se parle. C'est à travers une unique fenêtre qu'il voit sous ses yeux se dérouler l'itinéraire de l'enfant qu'on a voulu confier aux congréganistes. La main blanche dès le premier jour à l'accueil du couvent qui touchait sa nuque, comme on touche de la viande fraîche pour s'assurer qu'elle est vraiment fraîche, ne le quittera pas. Cette main blanche déposée à mon cou pour la première fois était-elle une main ou un viagra ? s'interroge l'homme cloîtré. Il parle à un rayon de lumière, interlocuteur qui sait parfois prendre congé de lui. Il y a aussi dans la chambre la maladie. Sa maladie. Celle qu'on n'ose pas nommer. Il raconte pour se révéler à lui-même son calvaire jusqu'à l'inéluctable chute qu'il est en train de vivre, là, dans cette chambre coupée du monde. Il a pour dernière compagne une corde, une lourde corde, pour l'ultime voyage. Le personnage est en pleine introspection, comme si la parole était devenue une nécessité à son attente. Avant le geste final, il veut donner à entendre ce silence devenu sa honte, son mal-être. Entre provocation, enfermement, drogue, psychose, pédophilie, homosexualité, religion et perversité, ce monologue est digne d'un scénario d'Almodovar. L'auteur fait ici la radiographie de notre société qui, à force d'être toujours exposée à des embrasements politique, écologique économique, est devenue (depuis longtemps) un théâtre où se jouent des malversations de toutes sortes. Entretenues par la naïveté de certains et la complicité des autres, ces pratiques sont évincées par les « urgences » qui occupent éternellement le plateau de l'actualité. Jacquet a le mérite d'employer dans son oeuvre un langage élaboré, finement ciselé. Qu'on se le dise, ceci est le fruit de recherches à la fois dans le style mais aussi dans la thématique. Jacquet survole avec efficacité les différentes couches de notre société pour extraire cette voix en mal d'identité. L'écriture est à la fois dense et agressive. L'auteur associe habilement l'élégance de son style à la profondeur de sa réflexion, la crudité de son discours. C'est une oeuvre qui nous rappelle que l'écrivain est un investigateur, voire un sociologue qui, par son travail d'observation et de synthèse, formule la nécessité que son oeuvre participe à la transformation de la société. Dans Homo sensuel, le destin des séminaristes et celui des engagés -ceux qu'on appelle dans l'histoire de l'époque coloniale les « manants » ou encore les « petits blancs »- ont un point commun. Durant trente-six mois, ils paient au prix fort leur « privilège » futur. Jean Emmanuel Jacquet, avec ce texte, sème la pagaille entre les genres. D'un coup, il se fait poète-dramaturge-romancier en donnant un ton singulier à son oeuvre qui se retrouve à la frontière de ces trois genres. Cela tombe bien, puisque la réactivation de la critique est en marche (petit clin d'oeil à nos braves littérateurs). La corde sera remise à sa boîte car l'introspection a fait valoir l'immense plaisir de se sentir là, vivant. C'est une vision positive de la vie que nous offre Jacquet à travers l'acceptation de soi. Homo sensuel fait partie de ces textes qui, à mon avis, ne sont pas des apartés dans l'histoire de notre belle littérature. Car il s'inscrit, avec toute la modernité que Jacquet y met, dans le sillage de nos célèbres classiques. D'espoir, je crois qu'il y a lieu d'en parler !

Angelo Destin, Paris le 18 mai 2013 angelodestin@gmail.com Auteur

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