Botswana, le miracle économique africain

Des idées pour le développement

Publié le 2012-07-23 | Le Nouvelliste

Economie -

Pendant que le reste de l’Afrique a connu un taux moyen de croissance économique négatif de -0.3 % sur la période allant de 1965 à 1998, le Botswana a enregistré sur la même période un taux  moyen de croissance de 7.7 %. Une performance qui était, à l’époque, supérieure à celle des tigres asiatiques qui ont réalisé des miracles de croissance économique au cours du dernier quart de siècle. Ce, en dépit de ses conditions initiales défavorables telles qu’un faible volume d’investissement pendant la période coloniale et une forte inégalité. Au cours de la même période, les taux moyens de croissance du Produit intérieur brut (PIB) par habitant du Singapour et de la Corée du Sud s’élevaient respectivement à 6.4 % et 6.6 %. À un moment où les dirigeants haïtiens promettent de faire passer Haïti au stade de pays émergeant à l’horizon 2030, le miracle botswanais mérite d’être scruté. L’astre africain a multiplié par 11 le niveau de vie de ses citoyens entre 1960 et 2007. Un vrai miracle.

L’exploit botswanais ne pouvait laisser indifférents les économistes de la croissance et du développement qui y voyaient une rare expérience économique réussie en Afrique, continent beaucoup plus connu comme symbole de désastre en termes de croissance économique. Aussi, trois célèbres économistes se sont-ils attelés à décortiquer le modèle botswanais: Daron Acemoglu, Simon Johnson et James A. Robinson. Les deux premiers sont professeurs au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et le dernier à Harvard University. Dans leur papier intitulé : «An African Succes Story : Botswana», paru dans les publications internes du MIT en juillet 2001, les auteurs ont examiné les causes de cette impressionnante réussite économique. D’autant plus impressionnante qu’elle est réalisée sur un continent où même de judicieuses politiques économiques ne se révèlent pas toujours efficaces voire faisables.

Les auteurs affirment que le succès du Botswana est dû à la mise en place d’institutions appropriées capables de respecter et de faire respecter les règles de droit ainsi qu’à l’adoption de politiques économiques appropriées. Une question fondamentale se pose alors: pourquoi ces institutions émergent au Botswana mais peinent à s’implanter dans le reste de l’Afrique ? Les auteurs fournissent les éléments de réponse suivants: 1) Le Botswana disposait des institutions précoloniales relativement inclusives qui établissaient et faisaient respecter les règles de fonctionnement de l’élite politique. Ces institutions inclusives œuvrent au profit de l’intérêt général contrairement aux institutions extractives vouées à la défense d’un groupe, d’une élite, d’un clan ou d’une caste. 2) Le faible effet de la colonisation britannique qui ne détruisait pas les institutions existantes. 3) Le maintien et l’entretien des institutions de propriété privée après l’indépendance en 1966. 4) La disponibilité de diamants qui crée suffisamment de rente pour que les groupes veuillent garder le statu quo. 5) Le renforcement de l’environnement politique et économique à travers d’excellentes décisions prises par les leaders post indépendance, particulièrement par les présidents Seretse Khama et Ketumile Masire qui ont fait preuve d’un leadership politique éclairé.

Les vertus des institutions 

Comme Haïti, le Botswana a démarré sa période post indépendance dans des conditions défavorables: absence complète d’écoles et d’universités, seulement 12 kilomètres de route pavée... Les 22 universitaires et 100 diplômés du secondaire recensés étaient des enfants de dirigeants qui avaient étudié en Afrique du Sud. Si le diamant dont il est le troisième producteur mondial a joué un rôle important dans la performance économique du Botswana, il ne peut être tenu pour en être l’unique responsable. D’ailleurs, dans le reste de l’Afrique, on parle souvent de la malédiction des ressources naturelles. En ce sens que la disponibilité de ces ressources génère beaucoup plus de problèmes qu’elle ne contribue à en résoudre. Par exemple, le pétrole au Soudan demeure une pomme de discorde qui a miné son décollage économique.

Le succès économique botswanais résulte donc des bonnes mesures politiques et économiques adoptées par ses dirigeants. Son État de droit fonctionne relativement bien et la prédation publique et privée y est limitée contrairement au reste de l’Afrique. Ce climat de cohésion sociale a écarté tout éventuel risque d’instabilité politique ou de conflits pour le contrôle des ressources naturelles. Les autorités ont su maintenir et entretenir l’embryon de structure de service public hérité des Anglais après l’indépendance. Il dispose d’une administration publique stable et compétente, basée sur la méritocratie, la lutte contre la corruption, l’efficience bureaucratique et la transparence. Son plus récent taux de transparence datant de 2011 s’élève à de 6,1 sur une échelle de 10. Ce qui fait du Botswana le pays de très loin le moins corrompu du continent africain. Le gouvernement a largement investi dans les infrastructures, la santé et l’éducation tout en effectuant une assez bonne coordination des politiques fiscale et monétaire.

Tout n’est pourtant pas rose au Botswana. On y trouve l’un des taux de prévalence du sida les plus élevés du monde se situant autour de 30 % de la population adulte. Le taux de chômage, particulièrement celui des immigrants et des paysans, est relativement élevé.   

Pour Acemoglu, Johnson et Robinson, le succès de la politique économique du Botswana reflète la qualité relative de ses institutions, ce qu’ils appellent les institutions de propriété privée. Celles-ci protègent les droits de propriété des investisseurs présents et futurs et maintiennent la stabilité politique. Cette stabilité est en grande partie due à une société plus égalitaire par rapport au reste de l’Afrique. L’organisation sociale botswanaise contraste avec celle du Zimbabwe, son voisin du Nord-est. Ce dernier est plutôt reconnu pour ses institutions prédatrices et/ou extractives où la majorité de la population fait face à un haut risque d’expropriation par le gouvernement, les élites au pouvoir ou les agents parapubliques. Une société où seule une minorité zwit possède la majorité de la richesse et s’accapare du pouvoir politique ne peut constituer un environnement propice à l’investissement, soulignent les auteurs.

Le creusement des inégalités – que ce soit en termes d'opportunités de développement ou de bénéfices – menace aussi la pérennité des modèles de croissance, a écrit récemment Michael Spence. « Même si dans un grand nombre de pays la population accepte, dans une certaine mesure, des différences de revenu en raison des différences de compétences et de préférences personnelles, il y a des limites qui, quand elles sont franchies, apparaît un sentiment d'injustice, suivi par une résistance de la population et finalement par une politique de lutte contre les inégalités. Mais cette dernière est parfois contre-productive et freine la croissance », renchérit le Prix Nobel d’économie en 2001. Acemoglu, Johnson et Robinson concluent qu’une forte concentration du pouvoir politique et social dans les mains d’une minorité signifie que la majorité de la population n’a pas la garantie de leurs droits économiques, soutiennent-ils. Leur conclusion ne souffre d’aucune ambigüité: le Botswana est riche parce qu’il dispose de solides institutions.  

Les obstacles à l’émergence des institutions 

L’émergence des institutions doit être analysée dans le contexte des intérêts des acteurs et les contraintes auxquelles ils font face. Trois facteurs méritent d’être retenus: les intérêts économiques, les perdants politiques et les contraintes environnementales. La création des institutions est influencée par les groupes sociaux les plus puissants qui imposent leurs intérêts et leurs désidératas. Par exemple, les institutions qui restreignent les possibilités de prédation de l’État ne défendront pas les intérêts d’un législateur qui voudrait s’approprier des biens publics dans le futur. Même si ces institutions relèvent de l’intérêt général. Ce premier facteur peut expliquer pourquoi certaines lois haïtiennes désuètes dans le milieu des affaires ont la vie dure : ils font l’affaire de l’élite économique actuelle.   

De même, les élites politiques auront tendance à bloquer tout processus d’institutionnalisation qui ne garantit pas leur réélection au pouvoir. Une réforme institutionnelle encourageant l’investissement et l’adoption de nouvelles technologies peut être bloquée par l’élite au pouvoir si celle-ci se sent menacée par cette réforme, peu importe les retombées de ses institutions sur la croissance économique. Un système politique stable où les élites se sentent moins menacées est moins enclin à encourager les méthodes inefficientes de redistribution pour se maintenir au pouvoir. Ainsi, la capacité d’adaptation des élites politique et économique et leurs intérêts détermineront leur niveau de résistance au changement. 

Quand l’émergence des institutions limite le pouvoir des dirigeants, ces derniers s’useront de tous les moyens pour s’en empêcher. Comme c’était le cas de la nomination du président de la Cour de cassation, des membres du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire et du Conseil électoral permanent. La structure sociale et étatique peut alors constituer des contraintes majeures à l’émergence des institutions de développement. Pour réaliser le décollage économique, il faut d’abord convaincre nos élites politiques, économiques et grand public qu’il y va de l’intérêt de tout de tout le monde. Et que chacun doit jouer pleinement sa partition. Cela prend avant tout un leader politique visionnaire, éclairé, compétent et efficace.

Acemoglu, Johnson et Robinson nous indiquent qu’en dehors d’une réforme institutionnelle cohérente, tout programme de relance économique demeurera un vœu pieux. Le Botswana corrobore cette thèse de façon élégante. Mieux encore, la lecture de ces auteurs, fournit un élément important dans l’explication de notre sous-développement : la faiblesse institutionnelle. Si nous en sommes là aujourd’hui, c’est que nous avons échoué à mettre en place les institutions nécessaires ou à les faire fonctionner convenablement. Chez nous, outre le problème institutionnel, se pose également celui de la responsabilité citoyenne. On aura beau mettre en place un Conseil électoral permanent, un Conseil supérieur du pouvoir judiciaire et tout le reste qu’ils ne fonctionneront pas si nos  dirigeants ne se résolvent finalement pas à faire du respect des normes leur cheval de bataille. Et le pays ne profitera guère des vertus du processus d’institutionnalisation élucidées par Acemoglu, Johnson et Robinson. En d’autres termes, Haïti pourra certes, elle aussi, réaliser son miracle économique, mais à une condition près : nous devons cesser de creuser le trou (notre sous-développement), de savoir profiter des miracles des autres, du savoir et du savoir-faire disponibles en matière de croissance et de développement économiques.

 

Thomas Lalime thomaslalime@yahoo.fr Auteur

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