L'oeuvre de Patrick Vilaire moulée dans la pensée et ancrée dans sa culture

Patrick Vilaire est ingénieur, sculpteur, céramiste et peintre. Il est l'un des plus grands sculpteurs haïtiens. Son oeuvre a notamment pour ancrage la culture de son pays. Une oeuvre qui n'est pas le pur produit de l'inspiration, du rêve, du spontané.

Publié le 2012-02-29 | Le Nouvelliste

National -

L'oeuvre sculpturale de Patrick Vilaire ne se conçoit pas au hasard. Elle est pensée. « L'art est une réflexion d'abord. À partir d'un thème, bien sûr, aussi profondément ancré dans la culture haïtienne et qui touche aussi à l'universel », aime-t-il répéter. Patrick Vilaire a une façon, on dirait bien ordonnée, planifiée de travailler, et qui lui est propre. Il le doit sans doute à sa formation d'ingénieur civil : il dessine son sujet à sculpter en faisant une maquette. A l'oeuvre qui devient d'abord graphique - avant de prendre corps dans le fer, le médium fétiche de l'artiste - il va consacrer tout son temps de réflexion et de travail. Il s'agit, pour Vilaire, d'interpréter le monde et la réalité qu'il sculpte à partir d'un vocabulaire de symboles pour qu'ils aient finalement leurs formes plastiques. La sculpture de Patrick Vilaire n'est pas une oeuvre gratuite, ni le simple produit de l'inspiration. La finalité ne réside pas dans la quête de la beauté. « Je ne cherche pas la beauté, précise-t-il, ce n'est pas une quête de la beauté que je veux montrer. Il faut que les éléments sur lesquels je travaille permettent au regardeur de comprendre la finalité de l'oeuvre. » Son oeuvre a une double dimension : universelle, culturelle Patrick Vilaire est un artiste patient, qui cisèle, peaufine son oeuvre. « Mon oeuvre est une oeuvre fouillée, admet-il. Elle obéit à un concept. » Elle a une double dimension : universelle, culturelle. Il puise cette dernière dans l'histoire de son pays, dans la culture populaire et le vaudou. Les concepts, des thèmes chez Patrick Vilaire sont aussi des références à la métaphysique, à l'ontologie, à la psychanalyse. Des thèmes comme la mort, l'obsession, l'esclavage, le pouvoir sont développés. La « Cellule Omega » est une pièce qui décrit l'obsession de l'enfermement de l'homme du pouvoir ; elle évoque la domination, la répression du pouvoir. Cette sculpture, qui ne cesse de renvoyer au déracinement douloureux des Africains soumis au joug infernal de l'esclavage à leur arrivée à Saint-Domingue, est une évocation de la mort. Elle intériorise, en outre, la nostalgie, la souffrance intérieure que l'on dénote sur les visages flottants de ces prisonniers en cage. La cellule illustre, selon Patrick Vilaire, « un moment dans l'histoire de l'homme qui est la prison, la contrainte créée par l'homme pour dominer l'homme ». Son oeuvre rappelle le fameux prisonnier Jolibois, un personnage de l'histoire haïtienne, devenu très célèbre. Ce dernier, un homme de grande taille, était enfermé dans un cachot aux dimensions réduites jusqu'à ce qu'il y meure. Dans l'atelier de Patrick Vilaire, on regarde par ailleurs cette oeuvre, « Le marcheur », qui court parce qu'il est suivi par son ombre dont il a peur. Son obsession de ce qui apparaît comme son double traduit un sentiment de peur et d'admiration. Ce personnage dans cette oeuvre s'apparente à Bouqui, figure emblématique du folklore local. Patrick Vilaire travaille sur la mort et des dieux du panthéon vaudou, telles des figures de la guerre, du pouvoir. Des critiques assimilent ces pièces à des sculptures-symboles. Celles-ci lui donnent du fil à retordre : « Quand c'est totalement immatériel, c'est ça qui me donne les contraintes : il faut que je trouve comment interpréter l'image que je veux montrer. » Dans le cadre du projet de réalisation du mémorial du Parc de Martissant dédié aux victimes du séisme de janvier 2010, Patrick Vilaire grave sur les sentiers pavés de l'habitation Mangonès l'ombre d'une revenante à côté de laquelle se trouvent ses pas. Cette oeuvre, évocatrice du symbole de la mort, s'inspire de la mythologie haïtienne et de la culture populaire, qu'elle traduit de manière non explicite. Outre le mémorial qu'il va produire sous forme de fresque murale, Patrick Vilaire travaille sur l'obsession du pouvoir suprême. « Ce sera une oeuvre, une sculpture, précise-t-il, sur le palais national [détruit lors du séisme]. » Il projette de diviser le palais en deux symboles : la structure physique du palais, qu'il veut traiter comme une grosse cage, en y introduisant des éléments tels que le fauteuil, la draperie, l'espace frontispice du fauteuil, et le trône du palais. Celui-ci sera transformé en une prison, dans laquelle il intègrera un panier de déchets. « Je montrerai aussi tous les combats, les coups bas, les crimes, les catastrophes, etc », confie-t-il. L'oeuvre de Patrick Vilaire s'inscrit dans la tradition, dans l'histoire, voire dans le réalisme merveilleux. Ce sculpteur est imprégné de la réalité de son pays, de sa culture. Il est aussi interpellé par les problèmes de l'Homme et de la nature. N'a-t-il pas conçu une oeuvre prémonitoire - « Poto-Mitan ou l'échelle de Richter »-, oeuvre montrée en 2009 dans le cadre de l'exposition « Root and more », à l'occasion de la Journée des esprits au Musée africain de Berg en Dal, aux Pays-Bas?

Repères biographiques • 1941 : naissance à Port-au-Prince. Il est le petit-fils du poète Etzer Vilaire. • 1956 à 1959 : étude de céramique au Centre de céramique d'Haïti, puis la céramologie historique à l'Institut national de la Culture, centre subrégional de Panama. • 1959, participation à des expositions collectives de céramique à l'Académie internationale de céramique, à Genève. • 1965, exposition à Howard University, à Washington. • 1966, participation au premier Festival mondial des arts nègres, à Dakar. • 1969, participation à la Biennale internationale de São Paulo, au Brésil. • 1969, exposition au siège de l'OEA. • 1972, exposition à la bibliothèque publique de l'État de New York. • 1978, exposition à la Banque interaméricaine de développement (Washington). • 1989, présentation de ses sculptures à l'exposition internationale « Magiciens de la terre », au Musée national d'art moderne du Centre Georges Pompidou, à Paris. • 1990, « Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres » du gouvernement francais d'alors. • 1991, exposition au Musée d'art moderne latino-américain de Washington. • 1992, invité en tant qu'artiste à la prestigieuse Villa Médicis (Rome, Italie). • 1997, grande exposition à la Fondation Cartier pour l'art contemporain, à Paris, sur le thème « Réflexions sur la mort ». De cette exposition, deux ouvrages lui seront consacrés, le premier, « Réflexions sur la mort », sortira chez Actes Sud, le second, « La servitude et une mémoire », paraîtra chez Riveneuve. • 2003, commissaire de l'exposition des objets sacrés du vodou à « Les hôtels sacrés », au Musée de Düsseldorf, en Allemagne. • 2004, chercheur associé au Smithsonian Institution and Center amené par le feu houngan Wagnor, dans le cadre de l'exposition. • 2005, réalisation avec Michèle Oriol d'une grande exposition à la Fokal sur « Chef d'État en Haïti : gloire et misères ». • 2010, prix Edouard Glissant pour l'ensemble de son oeuvre. • 2011, il réalise un cahier de coloriage, « Panthéon vaudou, Haïti », pour la Fondation Cartier pour l'art contemporain.
Chenald Augustin Auteur
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