Des mystères du taux de change, les économistes Thomas Lalime et Etzer Émile se prononcent

Publié le 2022-08-05 | lenouvelliste.com

Le taux de change, en particulier les taux multiples appliques par les banques commerciales, amplifie le taux d’inflation des prix. Dans le secteur formel du marché de change, les banques affichent des taux affichés qui sont différents des taux pratiqués. L’économiste Thomas Lalime, intervenant sur Magik9 le vendredi 5 août 2022, dit avoir constaté que les banques utilisent une stratégie de segmentation qui a pour effet d’influencer à la baisse le taux de change de référence publié par la Banque de la République d’Haïti (BRH).

 « Des banques affichent un taux de 117 gourdes, par exemple, pour l’achat de moins d’un dollar, alors que pour l’achat de moins de cinq mille dollars le taux est de 127 gourdes. Le taux de 117 gourdes est un taux irréel, fictif puisque personne n’achète moins d’un dollar », a analysé Thomas Lalime qui propose que la Banque centrale ne considère pas ces intervalles de taux dans le calcul du taux de référence. Cette segmentation est, selon l’économiste, une stratégie des banques pour influencer, à leur guise, le taux de référence de la BRH.

Thomas Lalime en appelle à la responsabilité de la Banque centrale en ce qui concerne l’autorisation des banques à continuer à utiliser la segmentation. « C’est une pratique malsaine », selon Lalime soulignant qu’au final que c’est le consommateur, obligé d'acheter le dollar, qui sera perdant. Il rappelle que c’est à partir de la moyenne pondérée du taux utilisé par les banques dans le secteur formel et le taux utilisé dans le secteur informel que la Banque centrale calcule le taux de référence.

Le taux de change a une incidence sur l’indice des prix à la consommation. « Une étude menée par la Banque centrale a révélé qu’une augmentation d’un pour cent du taux de change  contribue à une augmentation de l’inflation de 0.86 pour cent», a fait remarquer Thomas Lalime pour attirer l’attention sur les conséquences de l’application des taux multiples de change dans quelque secteur que ce soit.

 Par ailleurs, l’économiste croit qu’il y a une nécessité d’enquêter sur le circuit du dollar dans le marché informel du change. « Il est important de voir s’il n’y a pas des acteurs du secteur formel dans le change qui sont derrière le commerce du dollar dans l’informel », a-t-il estimé.

Pour Etzer Emile qui a une position plus nuancée, les banques, étant sous un certain contrôle de la Banque centrale, ont des limites qu’elles ne peuvent pas franchir. « Les banques ne sont pas autorisées à pratiquer le même taux que le secteur informel », a cadré Etzer Emile précisant que les taux plus élevés appliqués dans le secteur informel réduisent considérablement la part du marché des banques dans le commerce de change.

Cette réalité, selon l’économiste, entraîne une désintermédiation hors des circuits contrôlés dans le marché de change, avec comme conséquences le blanchiment des capitaux, l’augmentation de l’inflation enregistrée sur la consommation des biens et services. « Le plus triste de cette situation est que les acteurs du secteur informel, évoluant dans l’illégalité totale, ne sont pas soumis aux contrôles de la Banque centrale. Ils ne peuvent pas être sanctionnés », a expliqué M. Emile soulignant la nécessité d’étendre la régulation de la Banque centrale au secteur informel. En revanche, l’économiste a reconnu que les banques obtiennent des gains importants dans la vente du dollar qui n’a aucun rapport avec leur mission principale à savoir l’intermédiation financière.

À entendre Etzer Emile, la dépréciation de la gourde fait l’affaire de certains acteurs. Il a révélé que la marge bénéficiaire du secteur textile dans le change est beaucoup plus importante que la vente des produits, selon une étude non publiée auquel il a participé. « Pendant les trois dernières années, dans le secteur textile, le bénéfice tiré du dollar pendant que la gourde est dépréciée est beaucoup plus élevé que celui tiré de la vente des produits », a rapporté l’économiste.

Jean Junior R. CELESTIN  celestinjunior30@gmail.com 
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