Nos gens des classes moyennes

Publié le 2021-10-15 | lenouvelliste.com

Une jeune fille suicidaire poussée vers la déprime par un père abusif, violent et alcoolique. La paranoïa ordinaire d’un citoyen ordinaire qui voit des ennemis partout et ne peut s’impliquer dans aucune logique collective : les  notions de bonté et de gratuité ne le traversent pas, il ne connaît au monde qu’une seule motivation, l’argent. Un jeune parvenu, macho et misogyne, qui hisserait son pénis à la place du drapeau et est prêt à toutes les bassesses et à toutes les trahisons pour un peu de pouvoir et de reconnaissance. Un intellectuel compétent qui sait mieux qu’il ne dit, qui peut mieux qu’il agit, mais s’encroûte dans son petit confort.

Les classes moyennes n’ont jamais été le territoire du bonheur. Habitées par le mal-être, les frustrations, moitié riches, moitié pauvres, prises entre le mimétisme d’une bourgeoisie elle-même dans l’imitation et des liens avec le populaire, elles étaient le lieu de tensions fortes qui faisaient des individus des fantoches ou des révoltés. L’engagement de l’humanisme chrétien ou marxiste versus l’individualisme de la reproduction à l’identique, tel père tel fils… Le culte de la méritocratie et un certain respect de la morale bourgeoise versus les accrocs aux principes pour la  réussite individuelle.

Aujourd’hui, soit la tension est devenue insupportable et provoque un mal être qui conduit au déchirement, soit elle a tout simplement disparu. Le Saint-Louisien ou l’ancien de la petite Sorbonne (ainsi appelait-on le Centre d’études secondaires) savait ou croyait que c’était mal de tricher, trichait quand même lorsque nécessaire à ses intérêts, morcelé comme dirait Baudelaire par une « double inclination ».

Aujourd’hui les notions de droiture, de mérite, de générosité ne sont plus violées, elles n’existent plus. L’individu des classes moyennes d’autrefois péchait et se faisait son confesseur. Aujourd’hui, il n’y a plus de péché ou il n’y a plus que le péché. Il reste au père abusif, violent et alcoolique de jeter le poids de son échec sur son enfant qu'il martyrise. Il reste au paranoïaque plus frustré que le personnage de la chanson d’Aznavour « je m’voyais déjà » de croire que tout est contre lui, que tous lui veulent du mal, trichent, l’exploitent, le minimisent, croyances lui dictant le refus de toute inscription dans une pratique de groupe. Il reste au jeune parvenu macho et misogyne un miroir dans lequel n’apparaissent que son sexe et son idée de la réussiste sans aucune considération éthique. Il reste à l’intellectuel compétent de ne même plus chercher à l’être, d’oublier ce qu’il a appris.

Dans la tension qui les habitait, les classes moyennes étaient le lieu de mise en œuvre de la conversation entre la réalité et le possible. Elles le sont de moins en moins. Produisent de moins en moins de doute et d’interrogations, deviennent pragmatisme de la survie, expressions sauvages d’un sentiment d’échec lié au mythe de la réussite. « Klas mwayèn je wouj », comme aime dire un vieil ami…

Pourtant il y a cette jeune fille qui ne veut pas ressembler à son père, qui se pose encore des questions sur ce qui est juste et comment être au monde et à soi-même sans être victime ou salaud. Qu’est-ce qu’une société dans laquelle les questions les plus justes, les plus hautes en termes de valeurs humaines, conduirait au désir de mort ?



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