HAITI

La dialectique formation-production/un véritable cauchemar

Publié le 2020-11-24 | Le Nouvelliste

 Pour introduire notre présentation sur un thème d'une si grande sensibilité et portant sur une question aussi vitale pour l’économie d’un pays, nous voulons centrer notre intervention sur des aspects essentiels de la formation dans ses rapports de complémentarité avec la production en faisant certains commentaires en vue de faire comprendre aux lecteurs les éléments déterminants de la problématique combinée de formation et de production en Haïti :

Une sorte de dichotomie imaginaire imprégnée dans notre mentalité entre, d’une part, la formation classique qui se réfère principalement au savoir et d’autre part, la formation professionnelle et l’enseignement technique qui se rapportent fondamentalement au savoir-faire.

Il s’agit là d’un funeste héritage historique et culturel qui nous porte à avoir une attitude négative vis-à-vis des choses concrètes et qui nous fait méconnaitre depuis toujours la juste valeur des producteurs de biens utilitaires. Rappelons qu’autrefois, des parents en guise de punition pour que leurs enfants cessent tout simplement de jouer ou pour des difficultés non évidentes d’apprentissage scolaire, leur promettaient de les envoyer apprendre un métier. Cette tendance qui influence malencontreusement nos décisions en tant que peuple crée au fil du temps une situation très lourde de conséquences occasionnant des problèmes de plus en plus persistants et aggravants pour le pays, notamment au niveau de la production.

À titre de commentaire, disons avec André Siegfried « À quoi serviraient les mains frêles et fragiles s’il n’y avait pas l’esprit pour les guider ». À cela, nous ajoutons : depuis quand Haïti avait une balance commerciale positive ? Si l'on ne pas de rêve, on n’a pas d’avenir et le développement d’un pays se planifie.

La production d’un pays est indéniablement fonction de la qualification de ses ressources de quelque type qu’elles soient. La question qui surgit dans le cas de cette évidence est de savoir quelle formation pour quelle production. À cette interrogation, disons sans ambages que d’un côté ou de l’autre, nous avons raté le train de mille lieues et les raisons sont si multiples qu’elles risquent de nous fourvoyer. Toutefois nous nous proposons de faire une analyse convaincante de la criante  réalité de la formation qualifiante et de la production pour ensuite conclure avec ce qu’à notre avis devraient être leurs rapports pour contribuer à sortir le pays même à très longue échéance de son marasme économique et de son piétinement séculaire.

Soulignons tout d’abord que la formation professionnelle se donne soit en cours d’emploi soit pour un emploi immédiat tandis que l’enseignement technique, d’ordre technologique plus général et plus avancé implique le développement de la capacité nécessaire à l’analyse de situations déficitaires en vue d’apporter des solutions à des problèmes pratiques.

En Haïti, il est créé autour de la formation professionnelle et de l’enseignement technique, en dépit de ce qui les diffère en termes d’orientations pratiques, un complexe d’intérêts privilégiés constituant un cauchemar pour de nombreux professionnels conséquents et un privilège exclusif pour un groupuscule d’opportunistes pérennisant un statu quo qui ne fait que contribuer à plonger notre pays dans un abime profond.

Dans bon nombre de pays, une institution financièrement autonome s’occupe de la formation professionnelle tandis qu’une autre entité se charge de l’enseignement technique. En Haïti, tout se fait différemment et trop souvent de façon tout à fait illogique voire aberrante insultant toute intelligence humaine. Dans ce même ordre d’idées, disons que la formation professionnelle telle qu’elle est gérée et exécutée en Haïti est loin de constituer un système d’après non seulement son incohérence par rapport au système éducatif dont elle est censée faire partie mais aussi  son mode de gestion lié à la multiplicité des intervenants et  selon les postulats même d’un système.

Dans ce cas, une approche systémique de la question, avec les jeunes Haïtiens et Haïtiennes au centre des préoccupations, suscite bien des questionnements et présente une situation tout à fait déconcertante:

Quid de l’orientation scolaire et professionnelle qui est une fonction éducative systématique dont le but ultime est de rationnaliser l’utilisation des ressources humaines du pays ? Inexistante dans le système éducatif, elle est laissée aux cliniques privées de psychologie qui ne reçoivent que des cas d’enfants présentant une anomalie manifeste dans le processus d’apprentissage scolaire. En conséquence, des jeunes, après leurs études classiques, s’inscrivent en même temps à plusieurs facultés sans savoir en quoi ils peuvent exceller, et de ceux-là, il y en a qui deviendront éventuellement des ratés, sans exclure, bien entendu, la possibilité qu’à la fin, ces derniers soient de véritables privilégiés d’un système incohérent, inadapté et paternaliste.

Guy SINOIR nous dit : « L’orientation professionnelle est liée à l’école, à la production et à la répartition de la main-d’œuvre. Un apprenti bien orienté équivaut pour le producteur à un apprenti sélectionné. Il est normal que le milieu de la production s’intéresse à l’orientation. »

Quel est l’organisme de coordination de la formation professionnelle  et de l’enseignement technique en Haïti ? La réalité est que plusieurs instances étatiques s’occupent à la fois de gestion de formation professionnelle à un niveau ou à un autre avec un statut juridique pour le faire, nommément : le MAST, le MTPTC, le MARNDR, le MTIC, le MSPP et le MENFPà travers l’INFP qui en est une direction déconcentrée et qui, en principe, a originellement pour mission de gérer et de développer la formation professionnelle dans le pays. Cependant, nous pouvons avouer sans crainte d’être contredit que cette institution a échoué dans sa mission et l'on ne pouvait pas s’attendre à des merveilles quand sa direction est très souvent confiée, par acquintance politique, à des psychologues, des professeurs de mathématiques ou de français, des maitres ou experts en sciences de l’éducation, des économistes ou même des gens ne sachant rien de ce qu’ils ont à gérer. De fait, on n’a jamais eu un débat ouvert sur la question. De toute façon, il faut admettre que parmi ces dirigeants certains auraient pu être bien plus efficaces dans la fonction de président de la République au lieu d’avoir à gérer une institution requérant des compétences aussi spéciales et particulières.

En ce sens, il convient de rappeler que dans un avis de recrutement paru dans un journal de la place pour une composante de projet portant sur la qualité de la formation professionnelle et aussi banale que cela puisse paraitre, il a été requis comme qualifications, une maîtrise en sciences sociales parce que le donneur d’ordre haïtien était un professeur de sciences sociales. Bien entendu, cet avis fut repris quelques jours après dans le même journal, probablement après que l’occupant de la fonction eut été engagé.

Il est aussi évident que ces dirigeants ne sauraient orienter la coopération externe vers des projets pertinents par rapport aux besoins réels du pays pour un développement diversifié de la formation professionnelle en fonction des vocations et potentialités régionales.Ainsi, bien des études dans ce domaine ont abouti à des projets(bidons)de très peu de valeur pour ne pas dire insignifiants et dont ce qui est sensé ne verra jamais le jour, mais que ces dirigeants inconscients acceptent dans le but d’en tirer un bénéfice personnel ou deprofiter uniquement de la composante « Renforcement de la gouvernance ».

Tout est politisé dans ce pays et nous pratiquons depuis des décennies le culte du gaspillage et du paternalisme d’autant plus que la corruption, sous  différentes formes, n’a jamais épargné les institutions publiques haïtiennes tout en prenant à certaines périodes des proportions beaucoup plus importantes, plus visibles et plus alarmantes qu’à d’autres. Il n’y a rien de plus aberrant par exemple qu’une entité étatique financièrement autonome fonctionne sous l’entière dépendance d’un sénateur de la République avec tous les droits y afférents ; ce qui  donne  lieu dans bien des cas à des anecdotes à la fois cyniques et déroutantes et, pour utiliser une image, l’employé(e) qui n’est pas à la merci de ces ayant-rangs ne peut avoir aucun avantage. Alors, dans quelle société vivons-nous ?

De plus, la tendance générale en matière de formation professionnelle en Haïti consiste à former pour former et la formation est appréciée par le nombre de diplômes délivrés  alors que le nombre d’emplois trouvés aurait été un critère bien plus significatif.

Aucune activité de recherche-développement de prototypes de matériel utile à la communauté, ne serait-ce qu’à travers l’utilisation de la technologie appropriée n’est à signaler et pas d’incubateurs d’entreprise orientés vers des créneaux porteurs pour l’économie nationale.

En conséquence, on enregistre depuis toujours une fuite massive de cerveaux car d’innombrables jeunes, avec ou sans profession s’en vont partout ailleurs à la recherche d’un mieux-être  dès qu’ils en ont l’opportunité. Pour preuve, parmi les diplômés des trois ou quatre premières promotions du Centre pilote de formation professionnelle (CPFP) où des formateurs français étaient venus assurer  la formation dans le cadre d’un projet de coopération technique entre la France et Haïti, ils sont plus de 99% à quitter le pays, voire le lauréat des lauréats de la première promotion en la personne de MoretteWilky.

Par ailleurs, dans d’autres pays où la formation professionnelle est considérée à sa juste valeur, dans sa transversalité et pour son apport à l’économie, on peut compter plus de trois cents spécialités faisant objet de formation, alors qu’en Haïti, on en dénombre qu’une trentaine, tous niveaux confondus dans le circuit formel en ce qui concerne l’Institut national de la Formation professionnelle (INFP).

A partir de ces considérations et compte tenu du fait que la Formation Professionnelle est très onéreuse, on peut conclure que les dirigeants haïtiens dépensent énormément d’argent dans la création de chômeurs en important presque tout et sans avoir ni la capacité ni la volonté d’utiliser les compétences disponibles sur place pour la production de ce que nous sommes en mesure de produire. Cela dit, nous avons des personnes de référence, mais nous ne les avons pas avisées que leur nom serait cité.

De la production nationale

Pour aborder le second aspect de la question faisant objet de notre analyse en l’occurrence la production nationale, nous avançons l’hypothèse suivante : un pays qui ne produit pas, du reste, pas assez ou qui n’oriente ni ne gère sa production est appelé à connaitre le plus grand dilemme qui soit dans la mouvance de globalisation de l’économie mondiale et de valeurs culturelles identitaires. Il est évident de constater que le libre-échange ne profite qu’à la nation la plus favorisée en réduisant à néant tout effort de développement de la nation la plus faible.

Il est un fait certain que si vous ne produisez pas vous n’aurez rien à offrir en échange si ce n’est qu’une portion du territoire qui est nôtre avec ce qu’il a en termes de richesses.

Le raisonnement qui se construit autour de la question est qu’il n’y a pas de production s’il n’y a pas de force de travail et il n’y a pas de force de travail compétitive si cette dernière n’a pas reçu un entrainement à le devenir. Ce qui arrive c’est que les dirigeants de ce pays, dans un esprit narcissique, n’utilisent même pas les compétences disponibles en ouvrant les frontières à tout et certaines fois, en exclusivité à des ayant-droits.

L’enseignement technique et professionnel conçu dans une dialectique recherche-développement de prototypes de matériel utile à la communauté suppose des rapports évidents avec la production, que cet enseignement soit de niveau intermédiaire ou de niveau supérieur qui en principe se complètent pour un même corps de métiers. Le point est que cet ordre d’enseignement n’étant  nullement considéré à sa vraie valeur, l'on parle sans arrêt des problèmes de la production nationale comme une fatalité sans penser à prendre les moyens qu’il faut pour avoir la fin souhaitée. Il convient de souligner également qu’en Haïti, les problèmes sont souvent analysés de manière simpliste et tronquée, ce qui nous fait intervenir toujours en sapeurs-pompiers.

Considérant les orientations pratiques de la formation professionnelle, qu’elle soit exécutée en cours de production c’est-à-dire pour des travailleurs en activité ou en vue d’une production, il est important d’une part, de faire le point sur des dispositions prises et les résultats obtenus dans certains pays pour une meilleure adéquation entre la formation et les réalités économiques et sociales et d’autre part, de soulever le problème de l’organisation de la production en Haïti par la recherche de l’optimum dans la définition des priorités nationales.

Pour vous permettre de bien comprendre ce que nous présentons ici, disons que des besoins précis de production requièrent la formation que nécessite cette production ou l’utilisation des compétences disponibles à cette fin.  À ce stade, nous voulons évoquer et soumettre à votre analyse certaines expériences observées dans le passé. Pour ce faire, notons :

Celle de l’Atelier de Cam-Périn que les responsables de formation devraient apprécier pour savoir s’il est intéressant d’encourager la création d’autres ateliers similaires ou à orientations différentes utilisant des technologies appropriées (TA) dans d’autres régions du pays ;

Celle de l’Association d’entraide de Dame-Marie (AEADMA),  dans ses activités de pêche dont on devrait confirmer ou infirmer la nécessité d’amplification et de répétition dans d’autres villes côtières du pays, moyennant des séances appropriées de formation à ces entrepreneurs et à tous les autres maillons de la chaine de production;

Celle de frère Armand dans le Plateau central dans la transformation de produits agricoles en nous interrogeant sur la possibilité d’encourager d’autres initiatives du genre comme celle consistant à produire sur place le corn flakes et les cheesecurl que nous utilisons tant en Haïti.

Celle de la compagnie « Eco gaz », disait-on, avec laquelle l’instance compétente pourrait développer des programmes appropriés de formation, question d’encourager la production des réchauds fabriqués essentiellement avec des matériaux résiduels;

Celle de fabrication  des réchauds à gaz au CPFP pour la Shell (d’après ce que nous avons appris), et ce, dans le but de susciter éventuellement la création de nouvelles entreprises ou de déterminer d’autres pistes de production pertinentes par rapport à l’économie du pays ;

Celle d’un formateur au Canado Technique ci-devant le Centre de formation professionnelle d’Haïti (CFPH) par la fabrication d’un malaxeur fonctionnel dont le cubilot pourrait être facilement amélioré ;

Celle d’un directeur de l’école J. B. Damier par la fabrication d’une brouette et d’une perceuse à colonne qu’on pourrait améliorer jusqu’à ce qu’on obtienne un produit de très bonne qualité ;

Celle du bateau de pêche fabriqué au Centre Technique privé de Jérémie dont on pourrait profiter pour envisager toutes les formations liées au cabotage,  aux techniques de pêche et à la transformation-conservation de produits maritimes voire penser à un ferry-boat avec tout ce que cela implique.

Après avoir relaté ces expériences parmi tant d’autres que nous estimons positives même quand malheureusement elles sont pour la plupart restées en chemin, le questionnement fait, à titre d’exemple, est de savoir si l’on continue de battre le riz dans l’Artibonite pour le décortiquer et toujours sentir des pierres s’écraser sous les dents ou si l’on importe un appareil de l’extérieur pendant que nous formons des techniciens pour des pays étrangers.

Considérant également qu’un appareil tombé en panne dans les unités de services de photocopies ou d’impression est tout simplement mis de côté, est-ce qu’on attend qu’Haïti devienne un gros dépôt pour envisager de développer ou d’encourager un programme de formation en reconditionnement de ces photocopieurs ?

De plus, il n’est pas donné à n’importe qui de saisir la nécessité de formation en équipement motorisé qui implique toute une série de formations en voyant, par exemple, un tracteur condamné dans un coin.

Les besoins de formation sont multiples et sautent aux yeux, mais les dirigeants incompétents en la matière, préfèrent encourager une confusion totale favorisant des membres de leur troupe sans attention aucune à ceux qui se plaignent sans cesse des constats alarmants de la défaillance de l’Etat.

Toutefois, ces expériences nous ont permis d’entrevoir avec vous la voie du progrès, celle dans laquelle nous devons nous engager avec célérité, conviction et assurance si nous voulons contribuer à améliorer la production nationale en termes de biens et de services moyennant la préparation des conditions nécessaires ainsi que des mesures de protection et de coercition de l’Etat qui font trop souvent défaut.

À notre humble avis, nous avons passé trop de temps à errer pour être le principal artisan du malheur d’Haïti et le retard à combler est si immense qu’il faut un sursaut de conscience et prendre le taureau par les cornes tout en étant le plus pragmatique possible.

Nous avons constaté bien des changements au niveau de l’appareil d’Etat durant ces deux ou trois dernières décennies, mais aucun ne concerne véritablement la question de production et des moyens de production si ce n’est que  souligner l’existence d’une problématique dans presque tous les discours sans pouvoir définir cette dernière dans tous ses aspects. A ceux-là, nous disons :

qui veut la fin prend les moyens ;

la qualification des ressources humaines n’est pas une affaire de clan mais d’une équipe de professionnels pluridisciplinaire compétents, très sensibles à la production, poursuivant des objectifs communs et qui sentent un malaise profond quand presque tout vient de l’extérieur ;

le développement d’un pays se planifie au lieu d’être à l’entière discrétion d’un secteur privé mal défini.

La France, en 1950 a élaboré une série de plans quinquennaux de la manière suivante :

un plan de base avec pour priorité absolue la création d’énergie ;

un plan d’orientation ciblant les filières porteuses pour l’économie ;

un plan d’équilibre pour la production de ce qu’on importe  et dont on a une capacité évidente de production ;

un plan de stabilisation incluant le développement de produits destinés au marchéextérieur.

La définition des choix stratégiques des gouvernements haïtiens se limite toujours à une déclaration de priorités et tout le reste s’opère en vase clos ou en boîte noire jusqu’aux résultats qui trop souvent ne correspondent nullement aux moyens utilisés créant ainsi une somme importante de frustrations dans la société.

Un ancien conseiller spécial du PNUD, M Victor MéhouLoko nous dit : « La créativité est la premièremanifestation d’indépendance nationale en matière de développement économique et social. Aux pays du tiers monde d’affirmer leur originalité par l’utilisation optimale de leurs ressources locales, et par la recherche constante de l’amélioration de ces ressources sur une base scientifique. »

En Haïti, des documents bien élaborés restent inutilisés dans des tiroirs comme par exemple le Plan stratégique de développement d’Haïti (PSDH) et le Plan d’action pour le relèvement et le développement d’Hatti (PRE) dans lequel nous lisons : « L’un des impératifs pouvant aider à réaliser les objectifs de reconstruction c’est d’investir les milliards de dollars d’aide étrangèredans des grappes prioritaires novatrices afin de briserle cycle de survie par l’indépendance au lieu de le perpétuer. » C’est bien dit et nous crions : O Seigneur !

En  faisant référence aux écrits de Maurice Dartigue, ancien ministre d’Instruction publique, qui nous dit « que la formation professionnelle ne pouvait progresser pendant la période allant de 1804 à 1915 car non seulement les gouvernements y accordèrent très peu d’attention, mais aussi chaque nouveau dirigeant qui arrive met de côté ce que son prédécesseur avait commencé pour introduire sa propre petite idée ». Il semble donc que ces mêmes pratiques sont d’application aujourd’hui encore, car un peuple se ressent toujours de son passé. De plus, M. Dartigue a ajouté que l’occupation américaine de 1915 à 1934 n’a pas laissé un héritage bien lourd en matière de formation professionnelle pour les raisons suivantes :

L’éducation à l’époque était pour certains une affaire sentimentale considérée de manière émotive ;

 Certains groupements intéressés craignaient l’intrusion des américains dans l’instruction publique et il se produisit une sorte de méfiance face à la réputation des Américains pour leurs préjugés de race ;

Les différences éducationnelles et culturelles des deux peuples rendaient difficile toute collaboration car le système que Haïti a adopté parce qu’il répondait à sa langue, à ses traditions et à ses aspirations reposait sur le système scolaire français que les Américains seraient fort mal venus de mépriser.

Il parait donc important de se demander si l’option des fermes-écoles avait été conservée et renforcée avec une attitude plus positive, la dégradation environnementale en termes de déboisement aurait été si poussée aujourd’hui en avoisinant presqu’un point de non-retour. Je me  rappelle avec amertume que juste à côté de l’école rurale que je fréquentais en 1964, il y avait des pépinières de toutes sortes d’arbres fruitiers qu’on donnait aux parents d’élèves à raison de trois pour cinq centimes de gourde.

A cela, il convient d’ajouter que les carcasses des grosses machines telles des fraiseuses et des étaux limeurs utilisés dans les écoles industrielles établies par les Américains dans les grandes villes d’Haïti pour la fabrication d’outils aratoires étaient observées dans les centres de formation  jusque dans les années 80.

La situation que nous venons de décrire tout au long de notre présentation suscite bien des interrogations, à savoir et à titre d’exemples : quand allons-nous produire des vêtements pour la consommation locale, de la banane en quantité suffisante pour ne plus trop en prendre ailleurs, des petites chaises sans grande technologie qui nous viennent de partout et cela, sans avoir sur le dos des importateurs privilégiés ? Sous quel prétexte l’Etat d’un pays qui se veut indépendant peut-il laisser l’orientation de la production à la seule volonté d’investisseurs privés ? Au nom du libéralisme économique ? Avec la politique continuelle de sous et de sourds dans la plupart des institutions publiques ?

Le problème est de taille et l’enjeu est vital.

Aux grands maux, les grands remèdes, un programme de revalorisation et de réorganisation de la formation professionnelle et de l’enseignement professionnel et  technique doit êtreconçu et élaboré dans le cadre d’un Plan national de promotion de l’emploi à travers la formation pour la production comme un manifeste de changement planifié. A cette fin, il est proposé ci-dessous, à titre indicatif, des pistes à explorer pour un début de solution à la problématique de base considérée dans son ensemble. Ce programme dont les retombées prévisibles qui constituent un ensemble de réponses à des problèmes majeurs, se présente comme un moyen privilégié, une arme tactique dont dispose l’Etat pour adresser en une seule démarche tout un complexe d’intérêt national qu’est la formation-production.

GRANDS AXES D’INTERVENTIION

Il faut la réalisation d’une conférence nationale sur la problématique en question non pas à l’instar des états généraux d’éducation ou des états sectoriels de la nation ayant un caractère rhétorique, mais plutôt de celui qui devra aboutir à un véritable programme cohérent non seulement de changement structurel obligé mais aussi  de formation-production à orientationagricole et industrielle impliquant toutes les entités concernées, notamment les services techniquement déconcentrés de l’Etat central et les collectivités territoriales ;

Réalisation d’une étude de base ou analyse d’études déjà réalisées pour l’établissement d’un dossier d’inventaire des produits de fabrication locale de type agricole, industriel et artisanal, d’identification des besoins de formation et de production selon une stratégie sinon de substitution progressive du reste de diminution  considérable des importations ;

Rapatriement de l’enseignement technique au ministère de l’Education et de la Formation professionnelle moyennant la coordination avec les autres ministères ou entités qui s’occupent d’enseignement technique comme le MARNDR, le MSPP etc. et cela, avec des professionnels expérimentés et non des maitres ou experts en science de l’éducation car il ne s’agit ni de formation de théoriciens ni de former pour former et encore moins de former des discoureurs habiles comme on en a connus ;

Conception et mise en œuvre, par des professionnels, d’un programme d’initiation à la technologie et aux travaux productifs orientés au niveau de l’école fondamentale comme il a été prévu dans la réforme éducative engagée dans les années 80 dans le but de créer chez les jeunes écoliers une attitude de déférence vis-à-vis  des professions surtout manuelles et conséquemment envers les choses concrètes et pratiques. (pou yo pa grandi ak lide se gwo diskouki gen valè) ;

Mise en place d’un système d’orientation scolaire et professionnelle au niveau de l’école fondamentale en vue d’initier à la base un processus de rationalisation de l’utilisation des ressources humaines du pays selon les besoins du développement économique et social. (pou non sèlman evite goulo etrangleman a pre etid segondè men tou pou nenpòt moun kipa bon nan yon domèn paoki penenpòt kifonksyon ladan l) ;

Introduction d’autres  filières au secondaire et notamment d’enseignement technique fonctionnant à deux vitesses pour la formation de cadres techniques :

Destinés au marché du travail suivant des plans de contingence établis sur la base de besoins réels (actuels ou prospectifs)

Destinés à poursuivre leurs études techniques au niveau supérieur ou universitaires à travers des passerelles envisagées à cet effet ;

Création d’ateliers de recherche appliquée pour la conception et/ou le développement de prototypes de matériel utile à la société, à soumettre à des investissements  dans une perspective de création d’entreprises de production orientées, selon une stratégie de substitution progressive aux importations, vers des dérivés de l’agriculture ou des domaines connexes moyennant toutes les dispositions intermédiaires ou encore à travers des incubateurs d’entreprises dans des filières porteuses pour l’économie nationale sans oublier les mesures de protection et de coercition nécessaires et indispensables.

Les prochaines étapes à franchir à partir d’un accord de principe des autorités compétentes sur la question seraient :

La constitution d’une cellule élargie pour analyse des données de la réalité, confirmation des choix et finalisation du dossier de ce vaste programme de changements en y incluant un plan de priorités pour la mise en œuvre ;

L’élaboration, par une équipe sélective d’ingénieurs spécialisés, de techniciens, professionnels expérimentés, des programmes retenus incluant les mesures et dispositions nécessaires y relatives ;

Vote et promulgation des textes de loi portant restructuration et réorganisation de la formation professionnelle et de l’enseignement technique sur de nouvelles bases en Haïti ou amendant la loi de mai 2018 s’y rapportant et dont même des principaux concernés ne savent rien sous prétexte, probablement, que nul n’est censé ignorer la loi ;

Mise en œuvre graduelle de la proposition adoptée selon une stratégie préalablement définie.

Paul Max DURÉ

Email : dpaulmax2101@yahoo.fr

Auteur

Réagir à cet article