Raynel Angrand, au revoir « vieux frère » !

Publié le 2020-07-08 | Le Nouvelliste

« Aux heures douloureuses de l’existence, il n’y a plus que deux choses vraies et réconfortantes : les affections solides qui aident à souffrir, et Dieu qui donne à la souffrance une explication et un prix »    

                                                                                                                          Elisabeth LESEUR

Kern E. Jean-François

            « On meurt à tout âge. » Vérité naturelle, vérité d’expérience : si la nature a fixé des limites à l’enfance, à l’adolescence et à la maturité, elle n’indique point une durée limite immuable à notre vie. Dès le premier jour de notre naissance, la mort, implacable, est suspendue sur notre tête, comme une épée de Damoclès. Mais quand cette épée s’abattra-t-elle sur nous ? Voilà l’énigme.

            Si les grandes douleurs sont vraiment muettes, j’aurais dû pouvoir me taire devant la dépouille mortelle de mon fraternel ami Raynel Angrand brusquement fauché par la camarde le samedi 13 juin écoulé à l’hôpital Citymed des suites d’un arrêt cardiaque.  Mais si triste que soit le devoir qui nous incombe lorsque nous sommes appelés à dire un dernier au revoir à un cher disparu, je ne reculerai pas devant la tâche ; car RaynelAngrand, l’être cher dont la perte prématurée nous plonge en ce moment dans une si profonde affliction, fut non seulement mon ancien camarade de classe et mon ami, mais nous vivions l’un et l’ autre comme deux frères. La mort, en l’emportant si brusquement, sans m’avoir même accordé la consolation de l’assister dans ses derniers moments de souffrance, la mort, dis-je, vient de briser entre lui et moi un lien réel d’affection et d’amitié.

            Nordésien authentique et Ouanaminthais pur sang, l’enfant taquin et turbulent de la cour de récréation de l’École des Frères de l’Instruction Chrétienne ( F.I.C) de Ouanaminthe, sa ville natale idolâtrée, l’élève discipliné, assidu et brillant du Lycée National Philippe Guerrier du Cap-Haïtien, l’étudiant passionné d’apprendre de l’INAGHEI et de la Faculté de Droit et des Sciences Économiques de Port-au-Prince (FDSE), le regret immense que laisse Raynel Angrand dans le milieu ouanaminthais est général, sincère. Et il le mérite bien.

Mélomane d’un goût exquis, Raynel Angrand éprouvait une passion démesurée pour l’orchestre Tropicana d’Haïti qu’il aimait d’un amour charnel. Il avait l’estime de tous ceux qui ont eu à s’approcher de lui – et ils étaient nombreux – car il était d’un abord plus que bienveillant, d’une politesse exquise, toujours souriant, révélant toute la sympathie que l’on pouvait attendre de lui.

            Sa vie, que l’on peut offrir à la jeunesse qui monte, fut toute de moralité,  de simplicité et de grandeur à la fois. Aussi, il s’en était allé tragiquement, buvant jusqu’à la lie la coupe d’amertume sans pousser un cri, sans maugréer contre le destin défaillant.

            Trois qualités dominent cette existence : sa sincérité, sa franchise de caractère et sa discrétion absolue. Sa grande âme était ouverte à toutes les compassions. Il en pratiquait un genre qui lui était particulier, nous l’avons plus d’une fois constaté. Etiez-vous frappé dans vos affections, affligé par un ennui quelconque dont cette vie est jalonnée ? Sa vigilance attentive le précipitait dans votre foyer. Sa seule présence était un apaisement à votre cœur ulcéré. En un geste amical, il vous prenait par l’épaule, dans une émotion contenue, sa sympathie agissante laissait déborder son âme en une effusion de paroles consolantes qui vous remontaient. On sentait, en l’écoutant toute la sincérité compatissante qui jaillissait, comme d’une source vive, de tout son être attendri. Ses conseils, pleins de prévoyance, savaient à l’occasion vous aiguiller dans le monde dont il connaissait hélas ! La fausseté. 

Il eut une vie relativement courte, mais belle. Tous, nous la connaissons, et il n’est presque personne qui n’ait encore vivantes dans sa pensée tant de brillantes qualités qui ornaient et le cœur et l’esprit du défunt. Né avec toutes les dispositions d’un esprit ardent, toujours occupé de quelque noble passion, RaynelAngrand avait su s’attirer toutes les sympathies. Quand il entrait dans une famille, le regard s’épanouissait d’un beau sourire, franc et loyal, c’était la joie qu’il apportait à tous. Son verbe inépuisable à dire de bons mots, ses inoubliables plaisanteries, l’art merveilleux de dérider tous les fronts, le faisaient aimer et rechercher dans toutes les sociétés. Et grâce à une force d’âme peu commune, il était arrivé à se faire une philosophie à part de la vie, acceptant toujours d’un même cœur la bonne comme la mauvaise fortune, riant le plus souvent de ses malheurs comme s’il n’en avait jamais souffert. Amant passionné des choses de l’esprit, il ne perdait jamais occasion de s’instruire, sans cesse guidé par l’idée que l’activité humaine doit être à tout instant appliquée à quelque chose d’utile.

Voilà, à vol d’aigle, l’infatigable activité qui vient de s’éteindre sans nous donner aucun avertissement ; voilà quel fut l’ami que nous pleurons aujourd’hui. Sa mort nous plonge tous dans le deuil et nous donne une fois de plus le spectacle de la fragilité des choses humaines, de la futilité de cette vie et de la vanité des choses d’ici-bas en nous montrant à cette heure, dans le froid du tombeau, l’homme que hier encore nous aurions pu offrir comme un modèle de force, de santé et d’énergie.

Si au moment où tu entres dans ta dernière demeure, il m’est permis, mon cher Raynel, d’adresser une parole de consolation à ta famille éplorée, à ta charmante épouse Ninon, ma sœur, à tant d’êtres chers dont la douleur est si légitime en face de ton cercueil, je les convie à prendre en leçon ta haute philosophie en se rappelant que ceux qui s’en vont de ce monde le plus chargés d’années ne sont pas ceux qui ont le plus et mieux vécu. « Si vivre c’est agir, c’est faire usage de tous nos organes, de toutes nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes qui nous donnent le sentiment de notre existence », à ce compte, ami, tu as su tirer de ta vie ce qu’elle a de meilleur et de plus noble. Tu vivras donc longtemps dans notre cœur ; et les regrets unanimes que tu laisses comme un ami dévoué, un parent affectueux et par-dessus tout comme un bon fils et un bon époux, tous ces regrets expriment notre douleur plus hautement que de vaines paroles.

Au nom de tes anciens camarades du Lycée National Philippe Guerrier du Cap-Haïtien et en mon nom personnel, je te dis, Nel, mon frère, au revoir. Pour moi, rien ne pourra ternir ta mémoire dans mon cœur ; tu fus lié à moi de cette amitié qu’on ne retrouve pas deux fois dans la vie. Tu nous laisses, au revoir vieux frère ! Merci pour tant de franche convivialité et tant de gentillesse. Merci d’avoir été toujours disposé à partager avec moi une part de ton repas. Nel, mon frère et inséparable ami, tu n’as pas de prix. Reçois ces derniers accents comme un hommage affaibli de notre affection et de nos plus sincères regrets tout en souscrivant volontiers à ces paroles mémorables d’Émile Henriot : «  Le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants. »

Kern E. JEAN-FRANCOIS

kernjeanfrancois@yahoo.fr

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