Pour un dialogue entre savoirs locaux et savoirs savants en matière de risques environnementaux

Publié le 2020-03-02 | Le Nouvelliste

Durant les vingt dernières années, les savoirs locaux s’introduisent peu à peu dans l’agenda de recherche d’organismes de développement, de centres universitaires et de groupes indépendants de chercheurs. La période de pic se situe à partir du 12 janvier 2010 qui correspond au passage du séisme meurtrier en Haïti. Ce sont ces savoirs locaux aussi assimilés à de savoirs vernaculaires, traditionnels, indigènes, endogènes, autochtones, informels, populaires, quotidiens (Collignon, 2005 :2) cité par Foale (2006).En fait, les savoirs locaux outre les fonctions d’hypothèses préliminaires et sources d’inspiration aux scientifiques suggèrent des usages dans le champ du développement et peuvent servir de canal d’informations sur les problèmes environnementaux.

Malgré le poids important des croyances au sein des populations paysannes en particulier, celles-ci sont bien conscientes des risques environnementaux et des effets des changements climatiques et, en ce sens, explorant des stratégies de résilience et y apportent de réponses même liées à leur sens commun. Il est un fait qu’en dépit de la portée localisée, singulière et contextualisée de ces initiatives, on ne saurait les marginaliser pour leur non-communicabilité. Il ne s’agit pas d’apprécier ces savoirs locaux à l’aune de la science. Les avancées de l’argument épistémologique ont toutes leur sens dans un contexte propice dans lequel le fait environnemental capte de plus en plus l’attention des uns ou des autres en se passant d’être une fatalité. Pour revenir aux savoirs locaux, dans nos observations dans les communes de Marigot (Sud-Est) et de Petite-Rivière de Nippes dans les Nippes, de planteurs, pêcheurs, éleveurs et simples citoyens savent donner un apport dans l’agroécologique, le psychocommunautaire ou la médecine traditionnelle.

Ainsi, sur le plan agroécologique, des connaissances sont-elles acquises, souvent limitées à une localité donnée et à un nombre restreint de personnes enracinées dans la culture et les traditions ancestrales. Elles peuvent être variées d’une région à une autre. Des stratégies sont utilisées pour faire face aux périodes de sécheresse quand des herbes sauvages sont laissées élever dans les jardins pour attirer de l’eau suivant des propriétés d’hydrotropisme. Des cultures spécialisées comme le manioc et les patates douces sont résistants en ces circonstances et exploitées aussi dans une perspective de soudure économique et pour faire face aux risques d’insécurité alimentaire. Cette dernière pratique manque à Petite-Rivière de Nippes contrairement à la zone de Marigot. Des actions préventives consistent en pareille saison à réduire les récoltes par rapport au nombre régulier fixé à quatre. Ces différences témoignent du caractère localisé et contextualisé des savoirs locaux sans les contester pour autant de leur valeur patrimoniale, épistémologique, éthique ni pragmatique.

Dans le domaine météorologique aussi bien que de la géographie, nous avons recueilli des informations sur des pratiques de cabotage malgré l’absence de boussole  pour le trajet Petite-Rivière de Nippes et Gonaïves. Aussi, par opportunisme, les populations ont su profiter de l’aménagement de fait d’un emplacement servant de port alternatif après le glissement de terrain survenu à Guillaumonde en 1996 et le passage de l‘ouragan Matthew en 2016 dans les Nippes. Aussi, un vieux marin nous rapporte qu’il se réfère au pic du morne de Bahoruco dit Boriko dans le langage populaire comme cap et une fois atteindre Petit-Gonâve, il est en mesure de se diriger vers Gonaïves sans difficulté. C’est du savoir commun qui intervient ici, car il a le schéma en tête et ceci n’a pas été partagé. Pour ce qui concerne les ports alternatifs, ce sont de masses de terres déplacées vers la mer après les événements sus-indiqués et dès lors il s’aménageait une position moins exposée aux vents violents et favorable au cabotage.

Notre région se trouve exposée à des risques environnementaux liés tant à des événements soudains qu’à ceux à évolution lente. Le modèle de gestion occidental de l’environnement  dans son application est l’une des causes de l’exploitation abusive de l’environnement et une action anthropique qui participe à l’aggravation de la situation environnementale. Toutefois, les pratiques ancestrales des Tainos ont eu à garantir l’équilibre écologique dans l’utilisation verticale des échelles écologiques en articulant l’élevage, la pêche et l’agriculture (Yunen, 1992).

L’érosion et la déforestation sont issues de ces approches rationnelles, modernes ou scientifiques, dictées par des finalités de marchandisation à partir desquelles toute remise en question peut être justifiée. Cependant l’on doit se garder de l’excès dans la primatie des expériences sensibles mêlées parfois de fantaisies tout comme de la Suprême-Théorie (Mills, 1997) comme idéologie. La mise en égard est nécessaire pour ne pas s’aventurer dans un « fétichisme » à l’égard des savoirs locaux et les doter de ce fait de toutes les vertus qui leur étaient refusées autrefois.

Dans cette lignée, il y a lieu d’indiquer les limites et la remise en question de savoirs locaux. Nous prenons le cas des arachides cultivées dans les terrains arides qui, en même temps, aggravent l’état d’aridité  davantage. Plus les techniques de brûlis radicale ou modérée millénaire préservées jusqu’alors avec l’opportunité de se procurer du fumier, utile comme  fertilisants agricoles. Ceci n’est pas partagé par des scientifiques pour qui le rendement de ces sols est érodé après avoir subi cette opération, à défaut d’un temps suffisant de jachère. Dans quelle mesure un dialogue entre les savoirs locaux et les savoirs savants puisse orienter des perspectives de reconstruction? Un autre exemple renseigne sur les provisions liées à la cessation complète du vent nordé situé entre les mois de janvier et mars. Il a été observé par de simples citoyens que ces vents sont préjudiciables à la pratique de la pêche et qu’ils cessent sitôt qu’il pleut. En d’autres termes, les savoirs locaux ont à la fois un caractère pragmatique et progressif dans un long apprentissage de l’acteur. Ils s’inscrivent dans le respect de la diversité culturelle malgré leur contextualisation sur le plan géographique et leur singularité en s’opposant à l’universel. Ils sont appelés à une reconnaissance du point de vue épistémologique ajoutée aux dimensions patrimoniale, utilitaire et éthique.

Revenons au vieux marin que l’achalandage de l’exploitation des anguilles précoces ne le dévie pas de sa pratique coutumière de pêche. Il anticipe grâce à son savoir commun sur des principes de préservation écologique marine et la logique économique. Merceron et Yelkourni abordent les savoirs locaux dans leur relation intrinsèque entre médecine traditionnelle et environnement. La pratique culturale qui dicte à planter un arbre à chaque naissance pourrait garantir des projets durables de reforestation. Par contre, ce savoir reste limité dans sa transmission et l’accès aux nouvelles générations(2012).

Le gain de cause n’est pas toujours évident dans le cas des savoirs locaux s’il ne se présente pas de cohérence interne dans les démarches enracinées dans la culture locale. Il y a lieu de valoriser et procéder à une récupération critique des savoirs-faire au-delà des réponses inefficaces aux besoins des populations et du cours des effets pervers. Les anecdotes du charbonnier non scolarisé qui contredit un éminent astrologue invité par le roi Louis XI qui veut s’informer du temps pour aller à la chasse (Bailly, 1649) ne suffit pas. Non plus, le conteur Maurice Sixto dans le Petit agronome quand un paysan se compare à l’aune d’un agronome professionnel, en utilisant ses pratiques traditionnelles pour récolter des plantains matures par rapport à de plantains rachitiques de ce petit Agronome qui s’installe dans la Suprême-Théorie. Les leçons tirées renvoient  à la démarche qui consiste à attendre de la population de la transformation des idées, expériences pratiques et d’informations acquises dans des conditions culturelles, agro-écologiques et socio-économiques locales. Contrairement au paysan « devin » contre lequel un roi ourdit un plan d’assassinat qui a été déjoué grâce à l’astuce de ce paysan, en ayant le soupçon. Il s’agit ici de l’astuce non de savoirs locaux.

De plus en plus, la question de résilience du point de vue psycho-social est introduite dans les savoirs locaux pour faire face aux risques environnementaux qui dominent le paysage écologique haïtien. Les populations se rendent compte que l’habitat a une fonction d’identification et d’extension de la personnalité de l’individu. Ils se maintiennent presque en permanence dans des emplacements menacés. Ce qui a été d’abord culpabilisé et pathologisé dans la perspective des savoirs savants pour être remis en question après des recherches approfondies. En même temps, les mesures d’atténuation, de mitigation et de prévention ne sauraient se perdre de vue. L’impératif d’un dialogue entre savoirs locaux et savoirs savants nous rappelle l’itinéraire de Darwin qui est devenu dominant, en effet « les arguments de Darwin concernant la variation des espèces et les processus de cette transformation furent inspirées et influencées par les techniques des éleveurs et des horticulteurs (Chalmers, 1991 :105).

Références bibliographiques.

-Pierre Bailly , La sage folie, fontaine d’allégresse, mère de plaisir et reine des belles humeurs, Lyon 1649, 176p.-Alain Chalmers, la fabrication de la science, Editions La Découverte, Paris 1991.-Charles Wright Mill, l’imagination sociologique, Editions La Découverte et Syros, Paris 1991-Rafael Emilio Yunen, « La colonizaciòn no ha terminado todavia :evidencias en la degradaciòn de la naturaleza y de la sociedad » in RevistaCiencia y Sociedad, Volumen XVIII, Numero 3, Santo Domingo  Julio-septiembre de 1992 - Philippe Mathieu et autres, Cartes et étude des risques de la vulnérabilité et des capacités de réponses en Haïti, OXFAM 2004 .Consulté en ligne le 30 janvier 2020.- Simon Foale, «La complémentarité des connaissances scientifiques et des savoirs autochtones sur l’environnement dans les régions côtières de Mélanésie-Incidences pour la gestion active des ressources marines », in Revue Internationale des Sciences Sociales 2006 //no 187 pp135-143, consulté en ligne le 30 janvier 2020. .-Tanya Marceron et Martin Yelkourni »Savoirs traditionnels et gestion de l’environnement en Haïti : pour une approche intégrée », mars 2015, consulté en ligne le 12 février 2020.-

Hancy PIERRE, professeur à l’Université d’Etat d’Haïti/Centre en Population et Développement (CEPODE) Auteur

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