« Cette nuit-là, la terre voguait », raconte l’immortelle

Publié le 2020-01-13 | Le Nouvelliste

« La petite. Elle est morte après douze jours sous les décombres, après avoir prié tous les saints. Cette nuit-là, la terre voguait. Voltigeait. Dansait.  S’abîmait pour s’exhumer d’elle-même. Se déchirait. Gisait au sol tel un mourant. Marchait sur ses propres décombres», (p.12). C’est par ces mots que la prostituée commence son récit-hommage dans le roman Les immortelles de Makenzy Orcel, paru pour la première fois aux éditions Mémoire d’encrier en 2010.  Dans ce roman de 143  pages, écrit par fragments, la narratrice voulait que la petite, sa protégée, ait une histoire, elle qui aimait la poésie, elle qui un jour s’était enfuie avec une espèce de professeur de littérature. Oui, elle qu’elle avait accueilli à douze ans, cet âge frais pour ses mots mouillés, furtifs, ses mots qui hésitent. Douze ans face à la nuit. Douze ans dans l’accomplissement d’elle-même.

La narratrice, cette prostituée de la Grand-rue, voulait se racheter. Elle voulait rendre hommage à toutes les immortelles, mais aussi et surtout donner une histoire à elle, elle, la petite Shakira, qu’elle avait accueillie et avait appris le métier de la rue, l’un des plus vieux métiers du monde, le métier de la chair, le plaisir qui consiste à faire jouir aux hommes. Elle voulait partir à la recherche du trésor de la petite, son fils, le seul moyen pour elle de se racheter pour lui avoir offert une place sur le radeau de ses dérives, dit-elle. Ces délires qui l’ont transformée en peau de chagrin. En calebasse vide. « Moi, je raconte. Toi, l’écrivain, tu écris », dit-elle à l’écrivain, cet homme qui, après le tremblement de terre, n’avait que le sexe et l’alcool comme  la meilleure des thérapies. Cet homme, inondé de whysky, qui se glissait dans la pièce où se trouvait cette prostituée, cette immortelle. Une pièce qui puait la merde et la mort. Il était dans ce lieu pour se noyer dans son océan de putain avec une envie de planer dans les étoiles.

Les immortelles est un roman qui met en scène la tragédie des ces femmes qui couchent pour de l’argent. Ces femmes à vendre. Ces femmes aux attentes fluviales : Fedna-la-pipeuse, Emma, Géralda Grand-Devant, celle qui a le droit d’aînesse sur toutes les putes de la Grand-rue.  Dans cette rue, même le Bon-Dieu y va pour voir des putes, comme le dit si bien Coutecheve Lavoie Aupont dans son poème Make pa. Dans un décor où les corps sont dits dans leur entremêlement, leur  rythme et leur mort, Makenzy Orcel réussit à glisser une haute poésie dans la chair de cette histoire qui parle de la douleur de ces êtres  tristes et sensibles.  Ces êtres  mal vus qui font jouir toute la ville de Port-au-Prince.

« On est de l’ordre du mirage et de l’insignifiance. Ton corps, c’est ton unique instrument, petite», dit la narratrice à la petite Shakira lorsqu’elle la prenait sous son aile. « Pourtant je n’avais eu que honte à l’idée de n’avoir que ca comme unique fenêtre, unique part valable, vendable de moi », avoue-t-elle à l’écrivain, ce scribe qui restitue l’histoire. Elle raconte sa douleur et l’écrivain, lui, écrit, transforme, trouve la formule. Il écrit avec une prostituée en poupe.

« Tu dois brasser la nuit et te reposer le jour, petite. C’est mieux la nuit. La nuit les chats sont gris. La nuit, c’est bon pour ne pas voir le visage des clients, leurs grimaces au moment de l’éjaculation. Tu peux passer toutes les nuits du monde à putasser dans cette ville sans que personne te reconnaisse. La nuit cache le vrai visage du monde», (p. 60).

Bientôt dix ans depuis la parution du roman Les immortelles de Makenzy Orcel. Bientôt dix ans depuis que le séisme du 12 janvier 2010 a frappé la ville du poète, les prostituées de la Grand-rue sont encore là, avec d’autres  prostituées comme Fedna, Emma, Géralda Grand-Devant et d’autres Nina-Shakira. Les années passeront et ces femmes habiteront toujours la ville, encore et encore, et c’est peut-être pourquoi elles sont toutes des immortelles.

Wébert Pierre-Louis Auteur

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