« Haïti : que faire? » d’André Vilaire Chéry :

Un plaidoyer pour la sortie du chaos et le savoir-vivre-ensemble

« Je suis de ceux [Aimé Césaire, Édouard Glissant, Frantz Fanon] qui considèrent que ce qu’a fait le peuple haïtien, avec son bonheur et ses malheurs, est une histoire immense, une histoire qui parle des défis du monde du XXIe siècle aujourd’hui. C’est une histoire qui pose au monde des questions de justice, d’égalité, de principe qui sont toujours valables. » (Edwy Plenel. Le Nouvelliste, 28 mai 2018)

Publié le 2019-08-08 | Le Nouvelliste

« Haïti : que faire? », s’interroge André-Vilair e Chéry [1], en écho à la crise existentielle que traverse ce pays, qui, depuis plus d’un siècle, traîne, comme un boulet, la réputation peu enviable d’« homme malade des Antilles».

Ce pays qui se proclame avec tant de fierté la « Première république noire du monde » n’est plus, pour bien des Haïtiens, qu’une république de cauchemar, une terre de désespérance. L’instabilité chronique, dont elle souffre depuis le XIXe siècle, s’est exacerbée au lendemain de la chute de Duvalier, enfonçant davantage le pays dans la pauvreté, la violence et l’instabilité.

Voilà un pays, pour l’essentiel sans électricité, sans eau, sans égouts, sans services de voirie, sans routes, sans marchés publics et sans hôpitaux dignes de ce nom. Dans les bidonvilles insalubres s’entasse une population vivant dans des conditions infra-humaines. Comment est-il possible, s’écrie un visiteur, que notre civilisation avancée puisse produire aujourd’hui et accepter pareil sous-développement? [2]

Ce cri date de 1979.

Vingt-cinq ans après, en 2004, le pays patauge dans la corruption, la violence venant du sommet de l’Etat et le désordre, au point que le Conseil de sécurité des Nations Unies qualifiant la situation en Haïti de « menace contre la paix internationale dans la région »[3], décide d’y déployer  une force de maintien de la paix.

Quinze années ont passé, Haïti n’est plus qu’un champ de ruines. Les crises s’enchaînent: crise de l’énergie, crise écologique, crise de l’éducation, crise économique, crise monétaire, crise du taux de change, crise des institutions. Les gangs armés imposent leur loi sur des pans entiers du territoire, et ce, malgré la présence ininterrompue d’une force onusienne de stabilisation et d’appui à la police nationale.

La « Perle des Antilles » est devenue une monstrueuse architecture d’iniquités, un pays en pleine déliquescence à deux doigts de « chavirer dans l’anarchie complète »aux dires d’un parlementaire[4] qui énonce la longue liste des fléaux qui l’accablent : montée de l’insécurité, délabrement accéléré de l’État, économie anémiée, déficit budgétaire record, inflation galopante, gabegies administratives et mal gouvernance, corruption, trafic d’armes, zones de non-droit, prévalence des intérêts particuliers sur l’intérêt national, instabilité politique, insécurité, improvisation au plus haut niveau de l’état, insalubrité généralisée... Jamais, écrit J. Tardieu, les institutions n’ont été aussi inefficaces et vassalisées.

Impossible, aujourd’hui, de rendre une telle nuit plus sombre, écrivait Graham Greene en 1966 [5]. Et pourtant…!

L'image que projette Haïti et qu’évoque si justement A. Vilaire Chéry dans l’allégorie du « vieux rafiot mal en point, faisant eau de toutes parts », est celle d'un État failli, tel que décrit par I. W. Zartmann [6]. L’État en tant que centre de décision est paralysé. Les fonctions étatiques de base ne sont pas exercées ; les lois ne sont pas adoptées ni appliquées ; l’ordre n’est point préservé ; la sécurité n’est plus assurée ; la cohésion sociétale s’est effritée. Les citoyens ne demandent plus rien à l’État. Bref, l’État, cessant de fonctionner, perd sa légitimité et, avec elle, le droit de gouverner.

L’effondrement de l’État en Haïti est en effet quasi total. L’inefficacité gouvernementale saute aux yeux, sous quelque angle qu’on considère l’état du pays : économique, social, sécuritaire, environnemental, culturel et politique. L’État haïtien étale partout ses faiblesses, ses négligences, ses tergiversations, son indécision, son incurie, son impuissance à réparer un pont ou un feu de circulation, distribuer l’eau, faire fonctionner un hôpital, éteindre un incendie, ramasser les déchets, protéger les vies et les biens. Bref, la coalition de l’incompétence et de la mauvaise gouvernance.

Sur l’échelle internationale du développement humain (IDH), le pays occupe la 168e place sur 187. En trente ans, la qualité de vie ne s’est guère améliorée. Haïti figure comme le seul pays de l’Amérique latine et des Caraïbes dans la catégorie des pays à « développement humain faible ».

Pour certains analystes, cette faillite est imputable presque exclusivement à l’incompétence des gouvernements successifs, à leurs politiques menées en dépit du bon sens, à leur inculture et à la corruption généralisée au plus haut sommet.

Pour d’autres, la raison principale est l’égoïsme des élites intellectuelles. La chaîne de responsabilité sociale fait totalement défaut. Le tissu social produit depuis deux siècles les « inégalités les plus brutales des Amériques », note Christophe Wargny [7]. Le pays n’arrive pas à retenir sur son territoire, au service de leur pays, ses fils et ses filles, notamment ses ressources intellectuelles et professionnelles les plus qualifiées, qui, dès lors,  faute de perspectives, migrent à l’étranger  vers de nouveaux pays d’accueil où leurs compétences et talents sont souvent  hautement reconnus et valorisés. 85 % des étudiants haïtiens diplômés finissent, selon des estimations, par quitter le pays. Une armée innombrable de desperados, attendant l’heure de l’assaut, campe dans les bidonvilles aux portes de la « République de Port-au-Prince » – entendue au sens de l’ensemble des privilégiés de toutes sortes –, qui, nous dit A. V. Chéry, « paie aujourd’hui la note salée de ses manquements, de ses aveuglements, de ses solidarités manquées ». Le boomerang, entendez « le rejet, hors de la citoyenneté véritable, des catégories les plus défavorisées de nos villes et de nos campagnes », lui est revenu en pleine face.

Le constat peut paraître sévère et, aux yeux de certains, excessif. Mais force est d’admettre qu’il recèle un incontestable fond de vérité qui éclaire cette descente vertigineuse aux enfers.

Un simple coup d’œil sur le demi-siècle écoulé permet de saisir le fossé qui sépare le pays de ses voisins.

La République dominicaine, avec laquelle Haïti partage l’île, a  réalisé des progrès impressionnants, à l’instar d’autres pays de l’Amérique du Sud, des Caraïbes et de l’Amérique centrale avec lesquels Haïti pouvait soutenir avantageusement la comparaison jusque dans les années soixante. Ces pays ont su gérer avec efficacité leur économie, comme l’illustrent les taux de croissance soutenus de leur PIB qui frôlent souvent ou dépassent 7 %. L’agriculture s’est modernisée, l’industrie a pris son essor, le tourisme s’est épanoui, l’environnement est protégé, la prestation de services essentiels à la population est assurée, en dépit des lacunes existantes. Leur revenu par habitant a progressé substantiellement, tandis que l’économie haïtienne se retrouvait en situation de blocage structurel. Leur croissance économique s’est accompagnée de progrès sur tous les fronts : développement des systèmes d’éducation, de l’alphabétisation, amélioration de la nutrition et de la santé, complexité technologique croissante.

Qu’en est-il d’Haïti aujourd’hui?

Qu’est-ce qui a bien pu briser tous les ressorts du pays et le conduire à cette impasse ?

Pourquoi ce pays, qui n’est pourtant dénué ni de ressources, ni de valeurs ni de talents, se révèle-t-il organiquement incapable de se redresser, de se stabiliser, de trouver sa voie de développement ? 

Ces interrogations, à vrai dire, ne sont pas nouvelles. Au XIXe siècle déjà, la question était posée : Haïti survivra-t-elle ? Mais, après deux siècles d’indépendance, elle charrie une angoisse nationale profonde, existentielle, devant ce qu’il faut bien qualifier de faillite dans le désastre.

Pays d’extrêmes et de contrastes marqués, écartelée entre une « histoire glorieuse », à maints égards exceptionnelle, et un « destin  malheureux », Haïti présente un visage de Janus.

Deux axes contradictoires s’opposent.

D’une part, il y a l’axe des abscisses, celui du passé grandiose du second État des Amériques, le seul pays où une masse d’esclaves se soit émancipée elle-même et se soit constituée d’elle-même en nation, arrachant son indépendance à la France, au nom des droits de l’homme auxquels il confère concrètement leur dimension universelle. Véritable moment de fracture de l’histoire, l’indépendance d’Haïti, en 1804, est la victoire sur le Code noir édicté par Louis XIV, sur trois siècles de traite négrière et d’esclavage, socle du système colonial.

La conscience aiguë qu’a l’Haïtien du rôle de son pays, de sa place et de son rang dans l’histoire moderne est un élément fondateur de l’identité haïtienne. On tend parfois à l’oublier. La Révolution haïtienne  de 1804 (« la Tierce Révolution ») est, avec la Révolution américaine (1776) et la Révolution française (1789), l’un des temps forts de cette période-charnière de 30 ans, au confluent de deux siècles, au cours de laquelle le destin du monde a incontestablement basculé. De Victor Hugo à Frederick Douglass, d’Amadou Mahtar M’Bow à Maddison Stuart Bell, nombreux sont les écrivains, intellectuels et hommes politiques à avoir mis en relief cette singularité de destin, qu’il faut bien appeler l’« exceptionnalisme » haïtien.  

D’autre part, il y a l’axe des ordonnées, celui d’un passif très lourd : l’héritage historique obéré, galvaudé, un pays économiquement et écologiquement ruiné, « déshumanisé », une société profondément inégalitaire où plus des trois quarts de la population oscillent entre l’extrême urgence et l’extrême précarité et où la « concentration de l’infortune » est presque sans équivalent.

Toutes les grandes batailles du développement ont été perdues : celles de la satisfaction des besoins humains fondamentaux, de la lutte contre la faim, de l’eau, des soins de santé, du logement, de l’éducation, de la justice, de l’environnement. Bref, la bataille des droits de l’homme.

Deux cents ans après l’indépendance, le sous-développement  est au summum de sa puissance. L’ancienne colonie la plus riche de l’Amérique, qui au XVIIIe siècle assurait près des deux tiers du commerce extérieur de la France, n’arrive plus à nourrir 60 % de sa population [8]. La société est en rupture avec son environnement. La fracture sociale est béante. Nulle part sur le continent américain ne se concentrent autant de handicaps structurels, de retards et de déficits à combler du point de vue du développement économique et social. Alors que tous ses voisins ont réussi leur décollage ou sont en voie de le faire, Haïti continue de s’éloigner du reste du monde, prisonnière des blocages qui  la maintiennent dans un état de stagnation du sous-développement et d’instabilité politique chronique. Sa trajectoire illustre parfaitement  la« dynamique de régression » mise en lumière par le Dr Édouard Francisque [9].

Il n’est donc pas étonnant qu’au fil des crises qui abîment l’image de son pays, l’Haïtien se regardant dans son miroir, méditant sur le passé grandiose et l’avenir incertain, cherche une réponse à la question de savoir pourquoi son pays reste obstinément à l’écart de la vague de modernisation économique et sociale qui, depuis les années 50, entraîne la région dans son sillage. 

La double singularité haïtienne a de quoi nous interpeller.

Comment en est-on arrivé là aujourd’hui ?

Qu’est-ce qui peut bien vouer le pays à de tels malheurs ?

Dans sa quête des causes de nos malheurs, André Vilaire Chéry en arrive à la conclusion qu’Haïti aura manqué tous les rendez-vous décisifs. Elle  a raté tous les trains : la révolution verte, la révolution industrielle, et la plus importante, sans doute, la  « révolution du vivre-ensemble, du vouloir-vivre-ensemble, du savoir-vivre-ensemble ». Et si tout va de ce train, la perception déjà solidement ancrée que le pays est en train de se transformer  en « entité chaotique ingouvernable » ne pourra que s’accentuer.

À ceux, de plus en plus nombreux, qui désespèrent de l’avenir et seraient enclins à voir dans Haïti un « pays à part », sui generis, seul de son espèce, qui n’a « ni précédent, ni similitude, ni descendance »[10], –un « hapax », en somme, ainsi que l’a tristement qualifié René Depestre –, l’auteur  propose un éclairage, qui ne manque pas d’originalité, sur les racines du mal, nos errements incessants, les engrenages, les choix médiocres et les mauvaises décisions qui ont fini par entraîner le pays hors des sentiers de la modernisation, mais aussi sur les possibilités et les conditions d’une rédemption, d’une renaissance possible.

« Que faire » de ce pays où tout est à faire ou à refaire ? Que faire pour colmater les brèches du bateau ivre, qui fait eau de toutes parts, qui est menacé, mais qui tient (pour combien de temps encore ?) la mer ? Que faire pour sortir de la crise de sens actuelle, pour retrouver le sens du bien commun, redonner du sens à une « histoire qui a perdu tout sens », et rétablir en ce pays ce que Gary Victor appelle d’un mot très juste « le temps de l’Humain » ?

En plus de disséquer la crise haïtienne avec intelligence et un  pur et rare  bonheur de style, l’essai-fiction d’André Vilaire Chéry se veut un vibrant appel au sursaut  patriotique indispensable pour imaginer un autre avenir, « changer la vie », comme aimait à le répéter Leslie Manigat, en  forgeant un autre modèle de développement, un autre contrat social enfin plus solidaire et inclusif, qui fasse fond sur le « vivre-ensemble », afin d’« arracher à la boue » ce pays, de le sortir du chaos, et de remettre debout ce peuple si fier et si résilient, qui continue, jusque dans ses malheurs, de« commander le respect et la gratitude pour ce qu’il a apporté à l’humanité », selon la belle formule du poète Joël Desrosiers.

                                                                                                                                                                                      

Notes

[1] Chéry André Vilaire (2013). Haïti : que faire ? Une allégorie pour notre temps.  Ethnos, Port-au-Prince.

[2] Nations unies. Résolutions 1542 et 1576 du Conseil de sécurité (2004)

[3] Frère Martial-Alexis. Haïti, terre d’espoir ? in Haïti et nous. Revue trimestrielle no 3, septembre 1979, Bruxelles. Comité Belgique-Haïti

[4] Tardieu, Jerry. Communiqué du 20 novembre 2018.  « Pour sortir du chaos, un geste patriotique du président et une conférence nationale ». Le Nouvelliste, 22 novembre 2018

[5] Greene, Graham  (1966). Lettre à S.A. Frère, préface de Les Comédiens. Robert Laffont, Paris,  p. 6

[6] Zartmann, I. William (1995) (sous la direction de). Collapsed States. The Disintegration and Restoration of Legitimate Authority.Lynne  RiennerPublishers. Boulder, London, p.5

[7] Wargny, C. Haïti sans les Haïtiens. Le Monde diplomatique, juillet 2013, p. 26

 [8] Joseph, Claude. 1er janvier 1804 –1er janvier 2017, 213 ans après : Comment un pays qui a produit les Toussaint Louverture et les Dessalines figure-t-il aujourd’hui parmi l’un des plus arriérés du globe ? Radio Télévision Caraïbes, 5 janvier 2017

[9] Francisque, Édouard (1986). La structure économique et sociale d’Haïti, Henri Ed. Deschamps.  Port-au-Prince, p. 24

 [10] Barthélemy Gérard (1996) : Dans la splendeur d’un après-midi d’histoire. Imprimerie Henri Deschamps. Port-au-Prince, p. 8

  Jean  Fortin  Chéry.                                                                       Consultant en développement international Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".