Manuel à la recherche du bonheur

Publié le 2019-05-09 | Le Nouvelliste

Gervais Charles

Suite à la publication par mon frère René d’une partie de ses Mémoires, intitulée « Quelle belle vie », Monseigneur Louis Kébreau lui a fait parvenir une lettre circonstanciée sur l’homme, la finalité de la vie et le bonheur.  Je me proposais une lecture intelligente de la lettre, mais des situations de vie courante m’ont assailli.

 Revenant d’une cérémonie de graduation d’une prestigieuse université, arrivé devant ma barrière, je m’apprêtais à en franchir le seuil quand je vis venir un cireur de chaussures de ma génération, traînant les pieds de fatigue, à la manière de Sisyphe poursuivant sa roche qui dévalait de la montagne (1).  Pour le cireur, la quête de clients avait été futile en ce dimanche et, d’un air découragé et implorant, il m’indiqua mes chaussures, offrant ses services.  Je déclinai.  En un regard, la communication s’est établie. « J’ai tellement faim », me dit-il.  Je lui remis plus que des pièces de monnaie.  Appréciant ce dépannage, il poursuivit sa route vers un quelconque bidonville.

Consultant à ma résidence les réseaux sociaux, le Miami Herald faisait état du naufrage d’un «canter» de clandestins haïtiens dans les eaux infestées de requins au large des îles Turks and Caicos.  Pour l’instant, dix-sept victimes étaient comptées.   Les chiffres grimperaient.  Au mois de février, les autorités bahamiennes avaient repêché vingt-trois cadavres d’Haïtiens près de leurs côtes.  En faits divers, la mer prenait avidement des vies d’Haïtiens.

Et pas un mot au pays

La dialectique du bonheur est-elle concevable à titre individuel dans un collectif de désespoir et de misère?  Le personnage imaginaire de Yayo, « boat people » haïtien débarqué aux Bahamas, me revint en mémoire.  Il avait cherché l’ailleurs pour fuir la crasse et considérait qu’il avait peut-être, en dépit des conventions, gagné sa part de bonheur, élément subjectif à évaluer en degrés.

La transformation de Yayo tenait à peu de choses.  Il avait décroché un travail de jardinier et brûlait de la même passion que son patron pour le végétal. D’être le seul parent de Kofi, âgé de trois ans, lui avait inculqué le sens des responsabilités, le moyen le plus sûr de vivre son amour.  En échappant à la misère déshumanisante de son pays de désespoir, la dignité nouvellement acquise le plaçait désormais au rang des humains. Quelle déchirure et quelles souffrances de fuir sa terre pour défier l’océan sans quelqu’un à dire adieu. Personne vers qui se tourner pour le partage d’une grande douleur et d’une espérance. Aujourd’hui, Yayo le pouvait. La dignité ouvrait des portes à l’homme nouveau.

- Alors qu’est-ce que nous sommes, nous autres, les nègres méprisés et maltraités ? demande Laurélien à Manuel dans « Gouverneurs de la rosée » de Jacques Roumain (2).

- Ce que nous sommes ? lui répondit Manuel enchaînant ,

- Eh bien, nous sommes ce pays et il n’est rien sans nous, rien du tout.

Manuel propose une réponse à la question sur la finalité de l’homme et de la vie qui se répercute depuis des siècles.  La réponse a jailli à la demande de comparer la vie à Cuba où il coupait de la canne à celle de nos mornes.  Des habitants, il leur raconte, il n’y en a pas comme nous avec une portion de terre, la volaille, quelques bêtes à cornes, non, seulement des travailleurs pour couper de la canne.  Ils n’ont rien que le courage de leurs bras, pas une poignée de terre, pas une goutte d’eau, sinon leur propre sueur.  Et tous travaillent pour Mister Wilson (3).

La notion de dignité s’attache au paysan haïtien propriétaire et la liberté est le souffle de son existence.  Quand le fonds commun se raréfie, les sociétés du pays en dehors prévoient des exutoires dont l’exil qui garantit en partie la survie de ces sociétés, mais crée des déracinés qui doivent vivre loin de leur milieu.

Que sommes-nous ? À l’échelle cosmique, peu.  Notre espèce n’est pas si vieille et n’est pas à l’origine de la vie.  Elle domine toutes les autres et sa totale possession de la terre est à même d’anéantir la planète.

Dotée de réflexion, son recours à l’imaginaire lui permet de mieux appréhender la réalité et même de la façonner à son profit.  Le recours à l’imaginaire est une constance dont les résultats varient selon les communautés. Il fixe le contour des cultures avec la finalité de doter l’homme d’une dimension spirituelle.  Les valeurs spirituelles qui prédominent revendiquent l’égalité entre les hommes. De ce postulat simple, se greffent les prétentions de ceux qui entendent examiner l’homme à partir de stades d’évolution, arbitrairement définis.  L’absurdité avait atteint le paroxysme avec la névrose des nazis, se réclamant d’une race aryenne sans aucun rapport avec l’acception originelle du terme (4).

De dénier son humanité à un homo sapiens provoqua les pires excès comme la déportation de l’Afrique de millions d’hommes et leur rabaissement à l’état d’esclaves.  Quand ces pratiques qui confortaient une exploitation économique à l’origine de fabuleuses richesses ont été démenties de manière épique et sans appel, dans la riche colonie de Saint-Dominique devenue Haïti, les réactions ont été stupeur, déni et désir de revanche.  Pour contrer l’intransigeance du colonisateur évincé, diverses stratégies avaient été adoptées.  La réponse militaire a été la construction de forts surplombant la mer pour contrer toute invasion.  Les bossales, les anciens esclaves des champs, ont porté le coup fatal à la résurgence de l’économie capitaliste des plantations, en refusant tout travail rémunéré.

La réforme agraire leur permettant d’être propriétaires dans le pays en dehors a satisfait en partie leurs revendications. Ils ont abandonné les villes aux créoles qui n’avaient pas rompu drastiquement avec le colon, se regardant plutôt à travers un prisme bovarysé.

L’homo sapiens ne recule nullement devant les atrocités.  L’homme du Neandertal qui habitait la terre avec lui a complétement disparu. Cette espèce n’a pas été absorbée par le groupe sapiens.  Les analyses ADN le prouvent. Une piste plausible serait l’éradication brutale du Neandertal par l’homo sapiens. Génocides, tueries, exploitation brutale de la main-d’œuvre servile, l’extinction de plusieurs espèces animales démontrent le parcours sanglant de l’homo sapiens.

Quant aux animaux domestiqués pour leurs chairs, un simple examen des abattoirs et des poulaillers révèle l’horreur de violences inutiles. Par des dogmes fomentés à partir de l’imaginaire, les consciences sont apaisées sauf celles des dépravés que même la société des colons place au rang des amoraux. L’homme, la vie,l’amour et le bonheur dépendent de valeurs qui prônent l’entraide et réprouvent la violence.  La dignité et la liberté du paysan haïtien, qui sont des valeurs sûres, sont bien exprimées dans ces mots de Manuel :

- En vérité, il y a une consolation, je vais te dire : c’est la terre, ton morceau de terre fait pour le courage de tes bras, avec tes arbres fruitiers à l’entour, tes bêtes dans le pâturage, toutes tes nécessités à portée de la main et ta liberté qui n’a pas une autre limite que la saison bonne ou mauvaise, la pluie ou la sécheresse (5).    

            Les révolutions américaine, française et russe n’ont pu harmoniser le concept de liberté à celui de l’égalité.  La liberté est dans ces systèmes, la fossoyeuse de l’égalité.  Les sociétés du pays en dehors ont, dans une certaine limite, harmonisé la liberté à l’égalité en agissant sur l’accumulation excessive des richesses.  Des exutoires maintiennent ces sociétés en permettant à ceux qui visent l’ailleurs de s’exiler.  La quête des richesses est aussi acceptée pour l’établissement des jeunes couples (6).

En histoire, ce qu’on dénomme hasard ou coïncidences s’expliquent.  De concevoir et de réaliser une des plus glorieuses révolutions ont des incidences sur l’ADN d’un peuple, créant en lui un attachement viscéral à la liberté qui le rend différend. Écoutant une entrevue récente de Dany LAFERRIERE, livrant sa conversation avec une amie sur l’opportunité de visiter un pays aussi décrié qu’Haïti, il lui confia qu’en y allant, vous y reviendrez souvent.  Le merveilleux haïtien crée un monde magique qui fortifie l’homme et permet l’éclosion, comme l’avait affirmé André Malraux, d’un peuple d’artistes. Dans l’écriture et de façon arbitraire, je cite Lyonel Trouillot, Yanick Lahens et Mackenzy Orcell comme représentants d’une nouvelle génération d’écrivains talentueux.

            En véritables guerriers, les Haïtiens redoutent les batailles sanglantes.  Ils en connaissent le coût.  La résilience face au désespoir et le départ vers l’ailleurs sont pour l’instant leur forme de résistance.  Ne vous méprenez pas, le feu de Vertières couve encore sous la cendre.

Au-dessus de la fosse de Manuel, un monticule de terre est dressé qui sera remplacé quand il y aura assez d’argent par une tombe en briques avec une plaque de ciment frais sur laquelle sera inscrit d’une écriture appliquée et maladroite :

                                      CI-GIT MANUEL JAN-JOSEF (7)

            La finalité de la vie n’est-ce pas le commencement? Manuel repose dans sa tombe, l’eau déverse du morne, Délira déplore sa mort, Annaïse souriant à travers ses larmes proclame qu’il n’est pas mort.

            Elle prit la main de la vieille et la pressa doucement sur son ventre où remuait la vie nouvelle (8).

            L’union des âmes de Manuel et d’Annaïse permirent le recommencement.

            Sur les pertinentes questions existentielles, vous ont été faits des traités hautement philosophiques ou spirituels.  Recours a été fait aux discours des fois naïf, courageux et clairvoyant de Manuel qui espère que la rage qui habite les entrailles des opprimés n’aura pas encore une fois à s’exprimer en Haïti.

1) Camus Albert, Le mythe de Sisyphe.

2) Roumain Jacques, Gouverneurs de la rosée, 2015 C3 Editions, p.92.

3) Roumain Jacques, Ibidem, p. 37.

4) Barthelemy Gerard, Le pays en dehors, 2e Édition, Imprimerie Deschamps, p. 105 et s.

5) Roumain Jacques, Ibidem, p. 55.

6) Vielle race de l’Inde.

7) Roumain Jacques, Ibidem, p. 246.

8) Roumain Jacques, Ibidem, p. 260-261.

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