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Roland Chavannes et Wéber Jodesty : deux échantillons de marque de la société haïtienne

Publié le 2019-07-10 | Le Nouvelliste

«  Le temps n'efface pas la trace des grands hommes, et la vertu brille même parmi les morts. »


Citation de Euripide  dans  Andromaque

Islam Louis Etienne

Se souvenir du passé pour construire l’avenir, ce n’est pas seulement raconter. C’est aussi démonter les mécanismes et expliquer comment l’impensable a pu devenir possible. Le sport a toujours  véhiculé, non sans raison, une image de santé et de bien-être. Image d’autant plus significative lors que la pratique a lieu en plein air, voire en pleine nature, dans un espace hautement  militarisé.

Organiser un grand événement sportif ne présente toutefois pas un intérêt uniquement au niveau économique. Les bénéfices non économiques obtenus influent positivement sur la jeunesse de la ville Les savoir-faire obligatoirement mobilisés pour la bonne tenue de l’événement apparaissent alors comme des compétences projetées en direction de la population locale. Les progrès réalisés sont interprétés comme autant de signes positifs, synonymes de changement et de développement. 

La notoriété nationale que peut apporter un événement sportif hautement médiatique à une ville comme le Cap-Haïtien a constitué l’un des arguments les plus souvent avancés et les plus motivants pour passer  des  vacances d’été riches en couleurs et en souvenirs. La construction de cette nouvelle image à travers un grand événement sportif vise surtout à garder les jeunes occupés et à les attirer dans des plaisirs sains.

En été 1965, le lieutenant  Roland Chavannes et le capitaine Webert Jodesty ont été les véritables et les principaux héros de ce mouvement de foule mémorable et de cette manifestation sportive inoubliable et  sans précédent dans les annales sportives dans la métropole du Nord. Les deux ont appartenu à la promotion « Lycius Félicité Salomon Jeune » de 1959 de l’académie militaire d’Haïti et cantonnés à l’époque au Cap-Haïtien

Ils avaient pris l’heureuse initiative d’organiser à la salle d’armes du carénage de la ville du Cap-Haïtien un championnat de football pour des jeunes de 14 et 15 ans. D’ailleurs, c’était l’unique rendez-vous de la ville. Ce championnat avait créé une animation sans pareille au sein de toutes les couches de la population.

 Différentes équipes de jeunes, dont les plus connues Forteresse, Diable rouge, Flèche Rapide, Etoile haïtienne, Olympe, ont pris part à cette compétition très prisée. Elle avait chacune leur base dans une zone différente de la ville. Elle était religieusement soutenue et appuyée par les habitants de la zone.

Chaque rencontre apportait et drainait sa marée humaine à partir de sa base et son cortège de carnaval en direction du carénage où devait se dérouler la compétition. L’équipe qui remporte la victoire regagne sa base dans une ambiance délirante avec des chants et des slogans.

Les buteurs et les meilleurs joueurs  de l’équipe gagnante  sont portés en triomphe à dos d’homme. Une autre catégorie envahit  très tôt l’espace de jeu pour trouver une bonne place parce qu’on assistait au match debout. Le public était séparé du terrain de jeu par une corde. Après chaque but, le public envahissait le terrain  pour montrer sa joie et manifester son contentement et pour donner de l’argent au buteur

Les juges de ligne étaient munis d’un mouchoir pour signaler les irrégularités. On n’avait pas encore de drapeaux : Flèche rapide venait du Carénage, Forteresse de La Forcette, Étoile Haïtienne de la rue 4 et 5 H, Diable Rouge du Champ de Mars, Olympe de la rue 11G.

D’un point de vue social, ces événements  ont  notamment représenté un outil important d’encouragement à la pratique sportive parmi la population locale, notamment auprès des jeunes. Le défi d’organisation qu’ils représentent pour une collectivité peut également constituer un élément mobilisateur puissant capable de donner une impulsion nouvelle à une région en créant des collaborations inédites entre les acteurs locaux.

 L’extrême majorité de ces événements sportifs ne pourraient pas se dérouler sans la mobilisation d’un nombre important de bénévoles - on préfère aujourd’hui parler de volontaires. L’implication dans l’événement permet à ces personnes d’acquérir de nouvelles compétences et de savoir-faire dans un contexte généralement motivant. Le  succès colossal de la manifestation leur a permis d’éprouver un sentiment de fierté légitime qui rejaillit sur la population locale avec des effets positifs sur la productivité et le bien-être des résidents.

Il a fallu plus d’un demi-siècle pour comprendre la portée  et  toutes les retombées liées  à ces grandes manifestations sportives qui monopolisaient toute la ville et pour mesurer leur impact sur l’avenir du football en général et des joueurs capois  en particulier.

À l’instar des effets d’image, de nombreux impacts relèvent du domaine de l’intangible et sont donc extrêmement difficiles à quantifier. Ce n’est véritablement qu’à long terme que les impacts les plus significatifs d’un grand événement sportif deviennent visibles.

Ce championnat de jeunes avait permis à la collectivité capoise de  découvrir des talents cachés et même de véritables révélations parmi les jeunes de cette génération. Certains d’entre eux ont continué la route pour devenir de véritables étoiles. Ils ont brillé dans le firmament du football haïtien et ont défendu avec vaillance et détermination l’honneur et la dignité nationale au plus haut niveau. Ils ont constitué une partie de l’élite du football haïtien.

Nous citons de mémoire : Jean-Claude et Jean-Robert  Thélusma, Tcho Gervais, Daniel Cossier, Mô ; Frantz Matthieu, Emmanuel Jacques, Antoine Rico Saint-Juste, François et Gabriel Préval, Clébert, Tatou, Tête l’or, Ghisco Santhonax , Nickol Lévy,  Jeep, Daniel Constant, Ti Garry, Pascal Desmangles, Herode Blaise, Phayo, Charitab, Nemours, Emmanuel Charles, etc.

D’autres ont fait des choix plus déterminants comme les docteurs Didier Toussaint, Harry Blain, Daniel Albert. Une dernière catégorie a déjà fait le voyage éternel comme René Monestime, Adilas Charles, Gérard Prophète, Jacques Charitable, Accros, Jean René.

Cette génération de 1965  a remplacé  avec  beaucoup d’à-propos les grands maîtres  d’alors connus sous le nom de Joseph Obas, Claude Barthélemy, Max Montreuil, Romel Pierrot, Théodore Jean-Baptiste, Marion et Fritz Léandre, Les frères Lascaze, les frères Bell, Jacques Antoine Auguste (Ti Tonton ),Claude Nemorin, Ernest Jean-Joseph, Édouard Daniel, Bogota, Gémédy, Ti Henri, Maître Bois, Gaston, Jacobite, Ti Jacques, Ti Victor, entre autres.

Hommage et gloire à vous messieurs Chavannes et Jodesty !

Depuis l’Antiquité, l’hommage  a été  clairement expliqué par Fulbert de Chartres, dans la Lettre à Guillaume V d'Aquitaine (1020) en ces termes :

« Celui qui jure fidélité à son seigneur doit avoir toujours les six mots suivants présents à la mémoire. Sain et sauf afin qu’il ne cause pas de dommage à la force de son seigneur. Sûr afin qu’il ne nuise pas à son seigneur en livrant son secret ou ses châteaux forts [...]. Honnête afin qu’il ne porte pas atteinte aux droits de justice de son seigneur. Utile afin qu’il ne fasse pas de tort aux possessions de son seigneur. Facile et possible afin qu’il ne rende pas difficile à son seigneur le bien que celui-ci pourrait facilement faire et afin qu’il ne rende pas impossible ce qui eût été possible à son seigneur. C’est justice que le vassal s’abstienne de nuire ainsi à son seigneur. »

Cette conception de l’hommage est aujourd’hui dépassée. D’ailleurs, nous ne vivons plus à l’époque de seigneur et de  vassal. Nous voulons par ce texte dire à ces personnalités (le lieutenant Chavannes et le capitaine Jodesty), de leur vivant, combien nous avions  apprécié ce geste de grandeur incomparable qu’ils avaient posé en faveur de la communauté en général et des jeunes Capois en particulier. Nous voulons, au nom de tous ceux qui en ont profité, de tous ceux qui en ont joui, leur témoigner notre reconnaissance et notre admiration. Qu’ils partent avec le sentiment du devoir accompli et du travail bien fait ! On dit souvent que  lorsque le  militaire  est fatigué, il est capable de réaliser le double de ce qu’il a déjà fait. Alors…

L’une des images marquantes de l’époque est l’organisation impeccable de ce championnat ajoutée à une volonté manifeste d’un groupe de volontaires  qui mirent le parquet pour la réussite de ces manifestations ouvertes gratuitement au grand public. Beau joueur, le public  capois, les joueurs de football, les dirigeants de club, les observateurs attentifs et les petits commerçants se sont en effet levés comme un seul homme pour saluer cet exploit et applaudir ses héros qui ont dominé la scène socioculturelle capoise sans aucune rivalité.

Ils ont réservé une standing-ovation à ces deux grandes  personnalités mythiques et légendaires, à ces deux grandes figures emblématiques qui ont marqué positivement l’histoire de la ville du Cap-Haïtien, à ces guides remarquables et très efficaces  qui ont influencé le comportement des jeunes Capois de l’époque, à ces Haïtiens authentiques qui ont servi leur communauté sans réserve aucune  avec le plus grand désintéressement  et la plus grande passion, à ces deux  militaires exemplaires de la 6e  promotion des FAD'H qui ont fait du service social et l’encadrement des jeunes leur cheval de bataille.

Nous n’avions pas eu la chance de jouer dans aucune  de ces équipes pour des raisons  familiales, mais nous sommes restés aussi marqués par ces événements que ceux qui y ont effectivement participé. Notre équipe de quartier était l’Étoile Haïtienne. Nous avions vécu en première loge  et  apprécié à sa juste valeur  cette ambiance du tonnerre et de feu qui a régné autour de ce championnat, la fièvre qu’il a entretenue, les enjeux qu’il a créés, les émotions qu’il a provoquées et les horizons qu’il a ouverts. Au nom de toute la communauté capoise, nous vous disons un grand merci !

Nous nous étions cependant  donné un devoir de maison. Si nous devions écrire un dernier texte avant de quitter ce monde, ç’aurait été  un texte pour rendre un hommage public  et solennel à ces deux héros nationaux de leur vivant : le lieutenant Roland Chavannes et  le capitaine Wébert Jodesty pour leur leadership, leur dévotion, leur patriotisme, leur  compétence, leur dévouement à la cause de la jeunesse, pour les moments d’euphorie et de folles  gaités qu’ils nous ont permis de vivre, pour cette grande marge de manœuvre qu’ils ont donnée à nos footballeurs, pour cette saine détente et ce plaisir inoubliable  qu’ils ont donnés à la ville en plus de leurs responsabilités policières.

 Nous éprouvons un sentiment de joie et de fierté d’avoir pu parler de ces moments  de grande effervescence. Ils représentent  les années les plus merveilleuses de notre vie de citoyen. Durant cette période estivale,  ces deux  hommes en kaki ont été à la vie comme on va au feu, bravement, sans se demander comment ils reviendront.

 Ils ont pu véritablement mettre leurs compétences et savoir-faire au service de nos frères et sœurs capois  qui étaient considérés comme des citoyens de seconde zone parce que les jeunes vivaient dans un monde sans loisir  et sans  aucune activité saine, prometteuse, publique, de renom et  de qualité, capable de retenir leur attention et d’occuper leur temps. Toutes les autres activités  de la ville étaient des manifestations pour adultes et payées.

 Nous pensons qu’ils ont mené le bon combat et qu’ils  avaient  fait le bon choix, il n’y a pas de doute là-dessus. Un geste de classe qui n’a  pas été pour déplaire aux FAD’H qui ont abrité l’événement. Nous sommes  très fiers de les citer comme  des personnalités exemplaires et des modèles tangibles de notre société. Merci encore une fois !

L’histoire ne doit en général se taire devant  tous ces rayons de soleil qui ont brillé même en temps de pluie et qui sont restés malgré  tout anonymes. Ils ont éduqué, charmé, formé et motivé des générations de citoyennes et de citoyens. Ils ont eux aussi écrit l’histoire. Le but de  notre histoire est d’abord de faire le récit des luttes sanglantes menées par nos aïeux   pour accéder à l’indépendance, pour avoir le droit de s’organiser et de s'instruire, pour exister comme citoyens libres d’un État à part entière et pour traiter à part égale  avec les autres nations, sans violence ni discrimination.

Il lui  faut récupérer, rassembler et remercier  toutes les valeurs dans la communauté comme le lieutenant Chavannes et le capitaine Jodesty qui ont fait honneur au pays et qui ont été  appréciés par une génération  comme des repères indélébiles  et des références en béton armé dans  leur domaine de compétence. Ces souvenirs, qui s’expriment fortement avec accent et expression, nous hantent, nous poursuivent et nous tourmentent en parlant de nos amours démentes. Ces souvenirs, qui au fond de nos pensées veillent et qui par moments se réveillent en  rallumant en nous des merveilles à jamais disparues.

À l’âge où l’enfance revient… À pas comptés, voûtée par l’âge… À l’âge où le mot lendemain….
N’a plus cette force sauvage…. Qui  jadis défiait le destin…

Islam Louis Etienne

Mars 2013

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