18 novembre 2018 : La marche du Printemps haïtien

Réponse à : « La débandade du 18 novembre » de Jean-Marie Théodat

Publié le 2018-11-27 | Le Nouvelliste

National -

Cher collègue,

Mon cher ami,

Quel compatriote n’a pas vibré à ton article titré : « La débandade du 18 novembre » ? Une analyse profonde et bien articulée.

Bel esprit ! Belle plume ! Nouvelle révélation de l’intellectuel de belle eau que nous avons découvert en toi à l’Université.

Mais permets-moi d’intervenir sur ton texte.

Car il est temps que s’ouvre un réel débat face à cette multitude d’articles autour de la conjoncture qui semblent dans un premier temps se bousculer l’un l’autre en faisant un tollé, puis... se taisent. Se taisent par déficit de questionnements. Leur canal de diffusion étant les réseaux sociaux, les commentaires y relatifs se réduisent à de simples signes pour exprimer des monosyllabes: J’aime ! Je n’aime pas ! Bravo ! Nul... Il en résulte un exercice finalement stérile et sans effet.

Je t’adresse cette correspondance pour tenter de rompre justement avec cette pratique et d’enclencher une dynamique d’échange d’idées.

Si j’ose d’abord un titre provocateur, mon propos n’est pas de contr’argumenter tout le contenu de ton texte mais de partager avec toi une autre lecture de la conjoncture.

Partout où tu nous renvoies à la glorieuse épopée du combat de Vertières, à la portée de notre révolution, à nos exploits de peuple, je jubile avec toi, Jean- Marie. Partout où tu mets en exergue la légitimité, la pertinence et la noblesse du mouvement Petro-Caribe, je n’ai rien à redire. Il n’est que de t’applaudir.

Mais quand tu évoques la désillusion que charrie le 18 novembre 2018, « pantalonnade grotesque », « débandade piteuse et sanglante », conséquence du dévoiement du mouvement Petro-Caribe par une classe politique réputée habile en brassage et basses œuvres pour la prise du pouvoir, j’ai envie de t’arrêter net.

Non que nos partis politiques ne soient pas toujours bien braqués sur l’objectif : pouvoir. Non que plusieurs d’entre eux ne soient pas en quête de prétextes et d’opportunités pour pratiquer, comme l’a si souvent révélé l’histoire, le « ôte-toi que je m’y mette » à des fins d’enrichissement personnel. Sans plus. Je ne suis pas aussi dupe, collègue ! D’ailleurs et en dépit de leur rôle crucial dans une république démocratique, en dépit de la place qui leur est faite dans notre Constitution et des lois qui les régissent en tant qu’institution, je ne me suis toujours pas résolue à m’y inscrire.

Nonobstant ces réserves, selon moi, le 18 novembre, les partis politiques ne visaient pas que « sabotage cynique, brouillage du message et confusion totale du discours » des Petro-challengers. Non Jean-Marie. Nous devons creuser plus à fond.

Dans un pays aussi exsangue que le nôtre – où, selon les derniers chiffres de l’Unicef : 78% de la population vit sous le seuil de pauvreté absolue et 56% dans une pauvreté extrême ; où les hommes et les femmes au pouvoir n’arrivent pas à lancer des signaux clairs pour l’espoir d’un changement - si les acteurs de l’opposition s’étaient abstenus de se mettre en selle, ils devraient tous fermer boutique et disparaître à jamais de l’arène politique.

En fait, les fléaux du siècle : corruption, trafics illicites, banditisme, circulation d’armes etc. - implantés en Haïti sur fond de précarité aigüe du plus grand nombre, décapitalisation progressive de la classe moyenne (notamment en chute libre après le séisme de 2010) dénuement de la paysannerie, déliquescence institutionnelle, démission de l’État... - vont créer une situation évidemment explosive. Face à quoi, il faut reconnaître que la classe politique, quelque malsaine qu’elle soit perçue, avait déjà commencé à crier gare et, mieux encore, à frotter la mèche. Bien avant le lancement du mouvement Petro-Caribe. En toute légitimité et de plein droit. Les masses urbaines s’étaient embarquées dans la même dynamique. S’ensuivirent les manifestations insurrectionnelles des 6 et 7 juillet derniers relatées notamment à Port-au-Prince. C’est dans ce contexte décadent, survolté et alarmant pour tous qu’émergeront les jeunes Petro-challengers. Quoique le vrai déclic pour leur entrée en scène demeure la révélation des gabegies dans la gestion des fonds Petro-Caribe d’où ils tirent leur nom. Autre facteur aggravant : le verrou posé par de nombreux pays pour freiner l’immigration tels le Brésil, le Chili, la République dominicaine, le Canada rapatriant régulièrement des contingents de jeunes Haïtiens partis en quête de cieux plus cléments. La jeunesse avait alors compris qu’il fallait entrer dans l’action.

Autrement dit, les deux mouvements se nourrissent l’un l’autre : celui de la classe politique s’appuie sur la situation socio-économique catastrophique qu’est venue empirer la dilapidation des fonds PetroCaribe ; celui des Petro-challengers est né du scandale de PetroCaribe qui, en bout de ligne, a contribué au marasme dénoncé par les partis politiques, leur infligeant des conditions de vie inhumaines sans perspective d’avenir dans leur propre pays.

Conviendras-tu donc qu’il existe une corrélation entre les deux mouvements, Jean-Marie ?

Sauf que cette corrélation n’induit pas l’inexistence de disparités dans l’approche respective des deux groupes. Les Petro-challengers refusent de se lancer dans la course au pouvoir et ont déclaré n’avoir aucun état d’âme sur l’équipe qui serait au timon des affaires. Leurs objectifs s’énoncent clairement : « la mobilisation éthique » ; la vigilance citoyenne pour une gouvernance publique saine dans la transparence ; la reddition de comptes et la lutte contre l’impunité. Les partis politiques – dont l’enjeu majeur est la conquête du pouvoir - veulent le départ des dirigeants actuels pour accéder aux espaces de décision soit, dans une structure de transition, soit à travers les urnes en provoquant des élections anticipées.

Conviction ou opportunisme des acteurs politiques ? Peu importe. L’essentiel est qu’au-delà de desseins éventuellement non avoués, leur action trouve une justification qui tient la route. Sauront-ils mieux faire que les actuels gouvernants ? Reste à savoir.

Je voudrais terminer le parallèle entre les deux mouvements en osant relater leur complémentarité. La rupture du système en place étant pour eux un enjeu commun, je crois déceler dans les deux cas une dimension conjoncturelle et une dimension structurelle. Leur complémentarité tient du fait que le mouvement des partis politiques s’inscrit surtout dans le moment tandis que celui des Petro-challengers prend ancrage dans la durée.

Cela dit, le risque de récupération du Petro-challenge par la classe politique est-il à craindre ? Mouvement citoyen et de masse, le Petro-Challenge n’a aucun moyen de tenir en quarantaine des acteurs réputés indésirables avec leurs intérêts respectifs. Cependant, la clarté des objectifs du mouvement et sa viabilité garantissent autant sa force que sa pérennité. Toute tentative de dévoiement ne peut être que provisoire et illusoire.

Sauf qu’il faudra aux Petro-challengers la conviction, la détermination et la persévérance. Là aussi se situe le combat.

Enfin cher ami, j’en viens à l’une de tes préoccupations - ô combien justifiées. Préoccupation qui est également mienne : celles concernant les menaces proférées par certains politiciens que tu qualifies « de véreux, d’opportunistes et de mal embouchés ». Et pour démontrer qu’il existe d’autres voies tu réfères à la marche verte de nos voisins, calme, sereine, dans une démocratie apaisée. Mais pouvons-nous parler d’une « démocratie apaisée » en Haïti, sur cette toile de fonds maculée par l’exclusion, la pauvreté, le chômage, l’insécurité, la peur des autres, l’incertitude du lendemain ?

La violence est proscrite par les Petro-challengers à l’opposé d’une frange d’acteurs de l’opposition politique qui la prônent. Autre divergence majeure des deux mouvements. Mais nous savons, toi et moi, que l’appel à la violence ne suffit pas pour provoquer la violence. Il faut bien mieux. Le déchaînement de la violence est avant tout l’expression d’une colère insoutenable ou une réponse à la violence elle-même. Par contre, une fois en gestation par ces motifs, elle peut éclater sur incitation. S’agissant de la violence découlant de la colère populaire, la contenir est problématique. La réprimer risque de l’enflammer. Pour l’éviter, il faut avant tout savoir la prévenir !

Je saisis l’occasion pour avancer qu’en pareille situation, les appels à l’union ne peuvent que résonner dans le vide. Car comment éteindre le feu de la colère et de la violence en pleine surchauffe des revendications pour un changement de système, sans aucun indice de rupture avec le statu quo ? Aucun dialogue n’est possible sans conditions préalables et sans la confiance entre acteurs. Alors aujourd’hui ceux et celles qui sont au pouvoir ont deux options :

Ou bien ils se montrent rapidement à la hauteur des enjeux actuels. Ou bien ils tirent la révérence. Et vite ! Dans le premier cas, l’impératif est de réaliser, sans délai, des actions percutantes et visibles dans le but de rassurer les protagonistes des deux mouvements et de recréer la confiance. Entre autres actions, les suivantes :

- Reconnaître la justesse du mécontentement généralisé et des protestations tout en déplorant les victimes tombées sous les balles assassines ou mutilées;

- Déclencher illico les préliminaires du Procès Petro-Caribe en faisant injonction aux institutions compétentes de prendre des mesures conservatoires contre les indexés et en faire large diffusion;

- Inviter le secteur privé à poser des actions significatives à portée sociale;

- Prendre des mesures provisoires d’apaisement envers les plus pauvres tout en menant des actions porteuses et structurantes;

- Lancer enfin les tables de concertation intra-nationales en vue de la définition d’une vision partagée pour un nouveau pacte social où l’exclusion n’aurait plus de place.

Vois-tu venir Jean-Marie ?

La seule vraie certitude aujourd’hui se nomme « incertitude » !

Mais peut-on continuer à se languir sur tout ? Sur le délabrement d’Haïti, la mauvaise gouvernance de l’État, l’imposture des partis politiques, la violence des protestations populaires et leurs corollaires... Certes tout ceci dérange. Mais le constat récurrent d’impuissance n’arrêtera pas la dégradation du pays.

Compatriotes, arrêtez l’interminable apitoiement sur soi ! Puisez dans les ressources internes que vous procure votre histoire le courage de vous remettre debout ! La catharsis est inévitable : "Le ventre pourri de la bête" est en phase ultime de décomposition. Il faut amputer ! Mais rappelez-vous qu’après le pourrissement, les ferments du système ne pourront que germer de nouvelles pousses. La moisson est en cours.

Le 18 novembre qui a suivi la série des protestations des 6,7 juillet, 24 août et 17 octobre a eu l’immense vertu de secouer les esprits, de pousser toutes les couches de la population à un sérieux questionnement et à un réveil forcé.

L’histoire est en marche, collègue !

Des Indignés de Barcelone à ceux d’Haïti en passant par les opposants à Donald Trump et les « Gilets jaunes » de Paris, la colère des « damnés de la terre » laisse croire que le 21e siècle peut être le tournant qui marquera un changement de paradigme pour une nouvelle humanité. Haïti est partante pour ce combat.

Voilà pourquoi, cher Jean-Marie, au lieu de déplorer ce que tu perçois comme « la débandade du 18 novembre 2018 », j’y vois personnellement les semences de cette fameuse « Geste du Troisième centenaire » dont je rêve et que j’ai si longtemps prôné depuis 2004 : se lancer dans la construction de l’Ayiti qui n’a pas pu s’édifier sur les cendres de la colonie et dans les contradictions laissées par la colonie. Cette Ayiti digne de son illustre passé et résolument tournée vers l’avenir. Pour paraphraser mon grand ami Gérard Pierre Charles, je dirais : « A pesar de todo... la Utopia ! »

Sur cette seule terre qui nous appartient et qui se nomme AYITI, l 'espoir doit renaître en dépit des extincteurs d'étoiles !

Le 18 novembre 2018 peut se lire comme un épisode de la marche irréversible du Printemps haïtien.

Bien à toi,

Ginette Cherubin cherginette@yahoo.com Auteur

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