Mémoire

L’abstraction en Haïti – Gérard Hippolyte

Publié le 2018-07-11 | Le Nouvelliste

Culture -

En 1988, Gérard Hippolyte se lance dans l’aventure, s’affirme comme un artiste abstrait, et travaille à faire évoluer son art. L’architecte qu’il a été a eu un intérêt particulier pour la forme du support de ses peintures. Là où dans ses dessins il a travaillé sur des supports rectangulaires, pour ses peintures il a généralement préféré la forme régulière du carré. Les limites du carré convenaient sans doute mieux à ses compositions, particulièrement lorsque celles-ci s’inscrivaient dans un cercle. Composées dans un carré, ces peintures pouvait aussi plus facilement être assemblées en polyptiques, ce qu’il aimait faire. Celles-ci prenaient parfois les dimensions de murales. Il faut noter cependant qu’un de ses polyptiques, présenté au Musée d’Art Haïtien du Collège St. Pierre, dans le cadre de l’exposition Symbolisme de la Croix (1992), était un assemblage de supports rectangulaires montés pour prendre la forme d’une croix.

Cette œuvre se laissait lire de différentes façons : sa forme était résolument référentielle, d’une part, mais elle était aussi, d’autre part, ce qu’on appelle un « support modelé » (shapped canvas), une œuvre façonnée en modifiant son contour, tout en conservant son aspect unidimensionnel. De telles œuvres sont principalement associée à des peintures abstraites, formalistes, géométriques… Il s’agirait donc une œuvre abstraite mais, à la croisée de la verticale et de l’horizontale, il y a une forme en amande transformée en ce qui est évidemment un poisson. On retrouve donc dans cette œuvre abstraite un élément figuratif dont l’importance est grande parce que, nous référant à l’iconographie des premiers chrétiens, le Christ était représenté par un poisson. Gérard Hippolyte a-t-il voulu ainsi donner à cette œuvre un contenu spirituel : l’image du Christ mis en croix ? On aurait tort de nier totalement l’idée car, dans l’évolution de son travail de peintre, la couleur va vouloir exprimer le spirituel, l’universel dans un équilibre atteint entre esprit et matière.

Dans son parcours, on pourrait par moment croire que Gérard Hippolyte a voulu réaffirmer la tradition artistique colorée des peintres primitifs haïtiens. Chez eux, comme chez beaucoup d’artistes figuratifs, la couleur est toujours considérée comme secondaire. Il y a le dessin d’abord puis l’application de la couleur qui vient remplir les espaces créés. Le dessin est ainsi vu comme étant l’élément qui permet d’établir la composition de l’œuvre. Nous avons vu, dans l’article précédent l’importance que Gérard Hippolyte accordait au dessin.

A mesure que son œuvre approchait de la maturité, il en est venu à faire ce qu’avaient fait les peintres vénitiens, notamment Giovanni Bellini (c1433-1516) et son disciple célèbre le Titien (1488-1576) surnommé « colorito ». Celui-ci avait libéré la peinture des contraintes de la ligne et de la forme où elle était emprisonnée depuis le Moyen Âge finissant. Sa volonté était de donner tout pouvoir à la « couleur ».

Gérard Hippolyte a repris cette idée que la couleur, dans toute son importance, pouvait définir la composition aussi efficacement que le dessin. Aussi a-t-il abandonné tous tracés sur le support et tout dessin ou croquis préparatoires. La couleur n'a plus été simplement de l'ordre du coloriage des formes. De plus, dans ses peintures, il n’y aura plus d’irrégularité dans l’application de la couleur, aucune texture qui pourrait suggérer le matériau (la peinture) ou le support. Support et peinture n’étant désormais que des instruments traditionnels utilisés au seul profit du pouvoir éloquent de la couleur, de l’expressivité des nuances et des mélanges.

Vers la fin de sa carrière, Gérard Hippolyte a voulu faire de sa peinture l’expression d’une idée subjective, abstraite, l’expression d’une pensée non verbalisée. Sa vision alors ne passait plus, comme à ses débuts, à travers une grille mathématique. Il ne s’agissait plus de représenter notre monde mais un monde intérieur, mystérieux, et d’inviter l’observateur à y pénétrer. L’espace, alors, est créé à partir des champs de couleurs. Formes et couleurs forment alors un tout et l'une et l'autre permettent de faire surgir l'espace.

Lors de l’exposition de sa dernière série « Module 30 », Gérard Hippolyte a surtout voulu que l’espace dans ses tableaux soit perçu non seulement par les yeux mais surtout par l’esprit car si l’esprit est distrait, inattentif, l’acte intellectuel souhaité n’aura pas lieu. Aussi insistait-il sur le fait que l’attention est la condition nécessaire à l’appréciation de l’art en général, de l’art abstrait en particulier. C’est un bon moment pour le rappeler.

Bonnes vacances, on se retrouvera au mois de septembre.

Gérald Alexis

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