Pénitencier national, la face cachée d'une réalité

Escroquerie, vols, trafics de tout genre, racket, prédation, manipulation sont entre autres dérives identifiées au Pénitencier national qui a vraiment l’allure du couloir de la mort. Dans cet endroit délité, des tierces personnes profitent allègrement des conditions affreuses de détention. La réalité de la prison est pire que ce qui est décrit dans les discours politiques, a indiqué un ancien détenu fraîchement libéré de cette geôle.

Publié le 2018-07-05 | Le Nouvelliste

Sous un soleil de plomb, Nadine Jean-Baptiste*, debout en face du portail du Pénitencier national, guette l’arrivée d’un agent d'APENA pour négocier. Depuis l’arrestation de son mari pour tentative d'assassinat, certains agents lui mènent la vie dure. « Presque chaque semaine, je verse régulièrement une somme pour que mon mari ait un traitement plus ou moins privilégié. La contrepartie est d'ailleurs diverse et variée : portable, nourriture, douche régulière, absence de rapports d'incident. J’ai déjà dépensé environ 75 000 gourdes, alors que ce dernier ne s'est pas encore présenté devant un juge », a confié Mme Jean-Baptiste, déplorant le fait que ceux qui sont censés protéger les prisonniers et leurs proches, sont devenus eux-mêmes des escamoteurs.

« Au Pénitencier national, tout se monnaye, si on a de l’argent, tout roule, sinon…..», a lâché Pierre Jonas, un ancien détenu, qui avait été arrêté pour voie de faits suivis de blessure. Il y a un manque généralisé. Certaines personnes du système en profitent pour faire leur beurre. Qu'il s'agisse de compléments alimentaires, articles d’hygiène et de cigarette ... les détenus peuvent même payer au prix fort, a-t-il révélé. Une patte dentifrice qui est vendu à 50 gourdes sur le marché local se vend 7 fois plus cher dedans, soit 350 gourdes, a révélé l’ancien captif. Souvent, ajoute-t-il, ceux qui n’ont pas les moyens de s’en procurer récupèrent la mousse blanchâtre de la bouche d’un autre détenu.

Le trafic de la marijuana et celui du téléphone devient ainsi un business juteux qui rapporte aussi bien à certains geôliers qu’à des prisonniers véreux. Certains prisonniers gagnent assez d’argent pour payer leurs avocats, a-t-il révélé, confirmant qu’un portable qui se vend ailleurs à 700 gourdes s’achète des mains des agents pénitentiaires à environ 5000 gourdes à 6000 gourdes. Généralement, ce même téléphone peut être revendu à plusieurs reprises. Parfois, sur l’instigation de l’agent « vendeur », ce portable peut être saisi lors des fouilles dans les cellules.

Avocats, défenseurs des droits humains, des proches des prisonniers et des membres de la société civile sont unanimes à reconnaître que chantage, corruption, dissimulation, détournements constituent autant d'entraves au bon fonctionnement de la prison. « Tout est possible au Pénitencier national », de l’avis de Pierre Espérance, le secrétaire exécutif du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), dénonçant les macabres trafics institués à l’intérieur de cette geôle. « Le trafic de téléphone en prison est le mobile d’évasion. Certains bandits notoires échangent directement avec leurs acolytes sans aucun problème. Il leur devient plus aisé de planifier toutes sortes de crimes », a indiqué le militant des droits humains, déplorant le fait que ceux qui sont impliqués dans des actes de corruption ne sont jamais punis par des autorités judiciaires.

Le défenseur des droits de l’homme, Pierre Espérance, estime que la corruption qui sévit dans la prison civile de Port-au-Prince est au plus haut niveau de l’État. « Personne ne sait comment engager les appels d’offres pour l’acquisition des nourritures et des médicaments des détenus », a-t-il indiqué. « Il y a environ un an depuis que la commission présidentielle dans son rapport d’enquête sur la situation carcérale a fait état des actes de corruption, de détournement de fonds destinés à l’achat de nourriture et d'autres besoins des détenus. Jusqu’à aujourd'hui, aucune poursuite judiciaire n’a été entreprise », a fait remarquer le militant des droits humains qui dénonce les agissements du président Jovenel Moïse, alors que ce dernier se présente comme l’artisan du changement. « Au lieu de changer la donne, le chef de l'État affaiblit des institutions comme l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) et l’Unité centrale de renseignements financiers (UCREF) », a constaté le défenseur des droits humains.

Vu l’absence de soutien adéquat et d'adaptations appropriées, les prisonniers meurent en grand nombre. « La pharmacie desservant plus de 4000 détenus connaît un manque criant. Le système du stockage et de la gestion se plante. En dépit de tout, des gardiens font du chantage avec le peu qu’il y a pour soutirer de l’argent des mains des prisonniers malades », a déclaré Amazan Février, avocat au barreau de Port-au-Prince, avançant, sans détour, que la nonchalance des responsables conduit bon nombre de détenus, dépourvus de moyens financiers, vers le repos éternel. « Quasiment, chaque jour, deux ou trois prisonniers meurent, or on affiche toujours 0 ou un mort au tableau pour tromper la vigilance des organismes de défense des droits humains, a poursuivi l’homme de loi.

Dignité. Au Pénitencier national, pour les pauvres, il n'y a rien sinon peu. Conçu pour accueillir 800 prisonniers, le plus grand centre de détention du pays déborde de plus de 4000 détenus. Face à cette surpopulation carcérale, des gardes pénitentiaires franchissent des limites inimaginables, a indiqué le codirecteur de Défenseur-Plus, Anthonal Morthimé. « Il y a des agents d'APENA qui procèdent à la liberation de certains prisonniers sans aucune décision de justice en échange d’une somme exorbitant. Parfois, ils accordent des libertés provisoires en dehors d’une décision de jugement », a-t-il fait savoir.

« Nos espaces de détention fonctionnent à l'image du pays », a dénoncé Marie Yolaine Gilles, responsable de la fondation « Je Klere ». « Politique deux poids et deux mesures, impunité, discrimination et violences gratuites, voilà ce qui caractérise le Pénitencier national », a fait savoir la militante des droits humains. Elle impute la responsabilité à l'État en général et aux autorités judiciaires en particulier qui n'ont su rien faire pour corriger les nombreuses failles du système judiciaire haïtien.

Interrogé sur la permanence des dérives, le directeur de l’Administration pénitentiaire, Noël Charles Nazaire, fraîchement installé, n’a ni confirmé ni infirmé ces accusations. « Je ne suis pas au courant de cette situation qui prévaut à cette maison de détention », a-t-il rétorqué dans une interview exclusive. Toutefois, il a affirmé que deux individus ont été arrêtés récemment pour trafic de drogue aux Pénitencier national. Dans le bol en plastique contenant la nourriture est faite une transformation pour cacher une forte quantité de produits assimilés à de la marijuana, a-t-il laconiquement répondu.

Ruth Cadet
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