Billet au grand Charles

Bloc-notes

Publié le 2017-12-28 | Le Nouvelliste

National -

Cher monsieur Aznavour,

C’est votre deuxième voyage chez nous, le temps d’un concert. On aurait aimé vous garder plus longtemps. Il y a du beau ici, irréductible aux caricatures de nous que l’on peut dessiner chez vous. Un peuple qui vit, lutte et crée. Il y a aussi la preuve que c’est un mythe des gens du Nord que la misère serait moins pénible au soleil. Dans le froid comme le chaud, la misère est cette chose ignoble que Victor Hugo disait sans nom et que d’autres appelleront l’exclusion et l’exploitation.

L’histoire a voulu – mais vous n’y êtes pour rien – que vos deux voyages se soient accomplis en des temps difficiles. Quand vous chantiez ici en dix-neuf cent soixante-quatorze, dans les prisons d’un prince héritier amateur de voitures de sport, des jeunes croupissaient parfois jusqu’à la mort. Parmi eux, Auguste Thénor, poète et syndicaliste qui n’avait fait que rêver de justice et de liberté. Quarante ans plus tard, les prisons sont aussi pleines qu’hier. Des jeunes toujours. Pour la plupart des prisonniers de droit commun qui attendent d’être jugés. Dans les rues, des jeunes, encore, chantent en déambulant à l’intérieur d’eux-mêmes. « Emmenez-moi. Pas besoin que ce soit au pays des merveilles. Dans n’importe quel ailleurs. Le Brésil. Le Chili. Ou l’Amérique du Nord. »

Quand vous chantiez ici, il y a quarante ans, la moitié de la population n’était pas née. La chanson française occupait une belle place dans l’imaginaire des citadins. Mais à force de la garder comme un privilège de classe pour réduire les autres au silence, elle a perdu de son prestige, et vos chansons ne courent plus les rues comme autrefois, quand tous fredonnaient la bohême ou la mamma, dans ce pays où les femmes, cadeau empoisonné, portent quasiment seules l’avenir de leurs enfants et plus que la moitié du ciel, et où des censeurs mal élus se font champions d’on ne sait quelles mœurs au nom d’on ne sait quelle morale. On aurait aimé que les dirigeants de ce pays et ses élites économiques écoutent et s’imprègnent de chansons comme « Comme ils disent » ou « Les enfants de la guerre » ou « Les émigrants ». Oui, chantez leur « Mourir d’aimer » en leur rappelant l’histoire de Gabrielle Russier. Mais rien n’est fait pour nous convaincre qu’ils soient capables d’écouter. On aurait aimé aussi que d’autres puissent vous écouter. Aznavour sur scène, c’est une chose dont on se souviendra toute sa vie. Mais c’est loin, Tara’s, et le prix de votre concert est supérieur au salaire mensuel d’un instituteur, à peu près l’équivalent de ce que gagne un professeur ordinaire à l’Université d’État d'Haïti pour deux chaires. Cela sent, hélas, étalage et prohibition.

Vous êtes sans doute l’un des tout grands auteurs-compositeurs-interprètes des temps modernes. La scène est votre espace. L’écriture aussi à votre façon. Cette capacité que vous avez de décrire la condition amoureuse dans les beautés et les laideurs de la vie quotidienne. Quand il faut choisir entre rester ou partir. Quand il faut savoir et qu’on ne sait pas. Quand on vit comme des étrangers. Ou qu’on se demande bêtement et égoïstement qui prendra notre place dans des bras hier ouverts à nous. Vous êtes probablement l’un des plus grands montreurs de l’enfer du couple et de ses espérances.

La vie vous a fait des misères. Vous aviez contre vous un nez, la taille, un nom, et cette voix que vous dites née enrouée. Et quelque chose de l’air du temps. Le succès est enfin venu et ne vous a jamais quitté. Soixante-dix ans que vous faites pleurer, rêver dans le monde entier. Vous avez le génie dans la persévérance. Ce soir, pendant que vous chanterez, une pensée pour vous. Les gens s‘interrogent peu sur la solitude des artistes quand le spectacle est terminé. Une pensée pour d’autres, inspirée d’une de vos plus vieilles chansons : « Gosses de Paris, pour s’embrasser nous n’avions pas de chambre, pas de sous / Pas même un lit, même cassé, juste un coin d’herbe verte, loin de tout ». Moins le coin d’herbe, il y a beaucoup de gosses de Paris à Port-au-Prince. Puissent ceux qui iront vous écouter à Tara’s penser un peu à eux!

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