La liberté de la presse et la responsabilité des médias en Haïti

Comment la liberté de la presse peut-elle prospérer si les journalistes ne sont pas instruits, cultivés, formés et informés ? Le flot ininterrompu d\'informations qui jaillit de la société doit être canalisé par les journalistes. Débats au Ritz Kinam II.

Publié le 2005-05-04 | Le Nouvelliste

National -

« D\'après le comité pour la protection des journalistes, 56 journalistes ont étés tués dans l\'exercice de leurs fonctions en 2004, 19 ont disparu et ont craint pour leur vie, et 124 autres emprisonnés », a déclaré le représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies et chef de la MINUSTAH, l\'ambassadeur Juan Gabriel Valdès. Il citait le Secrétaire général des Nations Unies, M. Kofi Annan. Le bureau de la communication et de l\'information publique et la section des droits de l\'homme de la MINUSTAH en partenariat avec l\'UNESCO et les agences du système des Nations Unies en Haïti ont organisé, le mardi 3 mai 2005, au Ritz Kinam II, une conférence-débats autour du thème : « La liberté de la presse et la responsabilité des médias en Haïti ». Les propos de circonstance Le chef de la MINUSTAH qui présidait à cette cérémonie s\'est fait le porte-parole du message de Kofi Annan. Il a rendu hommage à ceux qui sont tombés, victimes des dangers inhérents à leur vocation. Par ailleurs, il a salué le courage et le dévouement des journalistes qui défient les risques, voire la barbarie pure et simple, pour exercer leur droit de chercher et de dire la vérité. Il a rappelé tout particulièrement aux gouvernements que le droit « de chercher, de recevoir et de répandre les informations et les idées par quelque moyen d\'expression que ce soit » est inscrit dans l\'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l\'homme. Poursuivant le message du Secrétaire général de l\'ONU, il a fait savoir que la censure, la répression de l\'information, l\'intimidation et l\'ingérence constituent un déni de démocratie, un obstacle au développement et une menace pour la sécurité de tous. Aussi le chef de la MINUSTAH a fait remarquer que la journée mondiale de la liberté de la presse doit également être une journée de réflexion sur le rôle des médias en général. Cette année, a-t-il ajouté, dans le cadre des célébrations, le département de l\'information de l\'Organisation des Nations Unies organise le troisième séminaire de la série « Surmonter l\'intolérance » (les deux premiers ayant porté, respectivement, sur l\'antisémitisme et l\'islamophobie), qui sera consacré aux « médias de la haine ». Au Rwanda, en Côte d\'Ivoire et ailleurs, le monde a vu des groupes de fanatiques inonder les radios et les écrans de télévision de messages incendiaires d\'incitation à la haine. A l\'occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse, l\'ONU a réaffirmé son attachement à ce droit fondamental et son engagement à travailler ensemble pour faire de ce droit une réalité. M. Jorge Ivan Espinal, représentant de l\'UNESCO en Haïti, à l\'instar de l\'ambassadeur Juan Gabriel Valdès, a donné lecture du message de M. Koïchiro Matsuura, Directeur général de l\'UNESCO. Dans ce message, il a exprimé la Déclaration du Millénaire et a mis en exergue le soutien ferme des Etats membres de l\'Organisation des Nations Unies, unanime à accepter une gouvernance fondée sur la démocratie et la participation. L\'existence de médias libres et ouverts, a pousuivi M. Jorge Ivan Espinal, est l\'une des conditions nécessaires à la réalisation de cet objectif. Les Etats affirment, dans la Déclaration, leur volonté de n\'épargner « aucun effort pour promouvoir la démocratie et renforcer l\'Etat de droit et s\'engagent à renforcer, dans tous les pays, les capacités nécessaires pour appliquer les principes et pratiques de la démocratie et du respect des droits de l\'homme ». Le représentant de l\'UNESCO en Haïti a soutenu que la bonne gouvernance peut pâtir de la corruption, qui perturbe la libre circulation de l\'information, nuit à la transparence des décisions et décourage une participation accrue au processus décisionnel. Des médias rapportant les faits avec exactitude et professionnalisme sont souvent le seul recours dont dispose la société pour combattre ce féau. Les journalistes ont besoin du soutien de la société tout entière pour briser les entraves à la publication d\'informations dignes de foi. Pour sa part, le chef de la section des droits humains de la MINUSTAH, M. Thierry Fagart, a fait savoir que dans ce contexte politico-social difficile que connaît Haïti, la liberté suppose des responsablilités. Il attend que les médias jouent un rôle de premier plan pour la réussite de cette transition. « Nous connaissons la capacité des médias à mobiliser quand besoin est. Nous estimons cette mobilisation indispensable dans la période qui s\'ouvre ». « La section des droits humains de la MINUSTAH souhaite pouvoir collaborer de façon pleine et entière avec la presse, notamment en fournissant chaque fois que cela est possible des informations dont nous disposons et qui sont fiables et vérifiées. Nous comptons recourir aux médias pour faire passer le message de paix et de réconciliation tel que prévu par la Résolution 1542 du Conseil de sécurité », a-t-il souligné. M. Thierry Fagart a déclaré qu\'en Haïti, comme partout ailleurs, « il y a des gens qui sont mus par le ressort de la haine, et ces gens-là ne doivent pas avoir la parole ». Au nom de la liberté d\'expression, ne doit-on pas accorder la parole à tous ? « Il y a un moment donné où une parole politique n\'est plus une parole quand le message est un message de haine », a-t-il souligné. Cependant, il nuance : les paroles qui exacerbent les tensions doivent être nécessairement accompagnées d\'un discours critique par rapport à ce qui est véhiculé. Il a illustré son propos par le drame rwandais. Le chef du bureau de la communication et de l\'information publique de la MINUSTAH, M.Toussaint Kongo-Doudou, a plaidé pour la participation et la primauté du droit et à la lutte contre la pauvreté pour que s\'épanouisse la vraie liberté qui a aussi pour corollaire la liberté d\'expression. Les débats Le journaliste Roosevelt Jean-François a joué le rôle de modérateur dans les débats. Il a ouvert un champ d\'interrogations avant de passer la parole aux panélistes : Liberté de la presse : quelle liberté de presse ? Liberté de presse par rapport à qui ou par rapport à quoi ? Serait-ce par rapport au pouvoir ? Et quel pouvoir ? Serait-ce le pouvoir auquel l\'on s\'oppose ? Quelle presse, pour quelle liberté ? Ou encore quelle liberté, pour quelle presse ? » Les questions sont aussi importantes que les réponses. « La liberté de la presse ne se porte pas bien en Haïti. Les assassins des journalistes, les violateurs de la liberté de la presse continuent de jouir 100% d\'impunité », a martelé le Secrétaire général de l\'Association des Journalistes Haïtiens, M. Guyler C. Delva. « Les assassins de Jean Dominique sont dans la ville. Ils célèbrent cinq ans d\'impunité ». Pessimiste, il désespère : « On n\'a plus d\'espoir que ce système judiciaire va rendre justice à Jean Dominique ». M. Guyler C. Delva a dressé un tableau noir de la situation de la presse en Haïti. Des noms reviennent pour souligner l\'impunité dont jouissent ceux qui ont liquidé les journalistes : Brignol Lindor tué à Petit-Goâve, Abdias Jean tué au Village de Dieu, Robenson Laraque tué à Petit-Goâve ». En ce qui concerne ce dernier, il rapporte : « Les témoins ont dit que ce sont les soldats de la MINUSTAH qui auraient tiré. Il faut que la MINUSTAH nous dise ce qui s\'est passé puisqu\'elle était sur place ». M. Guyler C. Delva s\'en prend également aux médias qui font silence sur les faits qui méritent un certain regard. Le journaliste Clarens Renois, qui prenait part aussi au débat comme panéliste, a affirmé tout bonnement qu\'il éprouve une crainte pour l\'avenir de la profession du journalisme en Haïti: « Ce qui me fait craindre pour l\'avenir de la profession, c\'est justement le manque de responsabilité dans le comportement, dans l\'agissement, dans le travail du journaliste haïtien. Ce manque de responsabilité est dû, à mon sens, à un grave déficit de formation ». Il se plaint pour ces jeunes gens déterminés qui s\'improvisent journalistes au petit bonheur. Clarens Renois mise sur la formation des journalistes. Aussi invite-t-il les associations des journalistes haïtiens, les propriétaires des médias, et l\'Etat haïtien à investir dans la formation de ceux qui informent, sensibilisent la population. Cet investissement, pour lui, permettra à ceux-ci de participer activement à la mise en oeuvre d\'une culture civique démocratique. La Directrice de Radio Signal FM, Mme Anne-Marie Issa, a opiné dans le même sens que M. Renois. « Ce métier est en crise au point de vue économique, éthique, déontologique, sécuritaire ». Selon Madame Issa, le journalisme est un apostolat. « Rien qu\'à voir nos jeunes journalistes sur tous les fronts bravant tous les dangers malgré les conditions de travail qui ne sont pas toujours confortables. Ils accomplissent leur mission en dépit de tout ». Ce qu\'elle souhaite, c\'est le «libre accès à toutes sources d\'informations sur les faits qui conditionnent la vie publique afin de révéler les injustices que cache notre société et leur permettre de pouvoir contribuer à rendre le système plus humain et plus juste et aussi leur permettre de mettre à jour les tares de toutes démocraties entre guillemets ». Le Directeur de l\'information de Télé Haïti, M. Vario Sérant, a développé le concept de liberté de la presse. Cette liberté, a-t-il souligné, a émergé dans des périodes de transition vers un espace politique plus ouvert. Il a fait un coup d\'oeil rétrospectif sur les péripéties ayant marqué nos combats en faveur de la liberté dans deux grandes démocraties : la France et les Etats-Unis d\'Amérique. La liberté de la presse, a-t-il encore soutenu, n\'est jamais acquise une fois pour toutes, mais elle relève d\'une lutte quotidienne.

Claude Bernard Sérant serantclaudebernard@yahoo.fr Auteur

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