Quand l’importation massive tue la production et l’économie locales

Publié le 2016-12-07 | lenouvelliste.com

« Notre agriculture produit beaucoup plus que n’importe quel autre secteur de la production nationale aujourd’hui ». Cette déclaration du doyen de la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’environnement de l’UniQ au cours de l’atelier de formation organisé mardi et mercredi par la BRH, la CEPALC et l’UniQ sur « Les outils méthodologiques facilitant le diagnostic et la planification dans le développement des chaînes des valeurs dans différentes filières » n’a peut-être rien d’étonnant aux yeux de ceux qui croient toujours qu’Haïti est un pays essentiellement agricole. Cependant, au regard de la négligence ou du peu de place que la production nationale occupe dans l’agenda des autorités haïtiennes, cela tient du miracle que l’agriculture continue d’être l’un des meilleurs contributeurs à la construction du PIB haïtien. Dans son exposé sur le secteur agricole, Gaël Pressoir a mis en évidence les opportunités que l’agriculture et l’agro-industrie présente pour la production nationale haïtienne. Mais ces opportunités ne sont pas exploitées à cause de l’ouverture démesurée du marché haïtien de l’importation au détriment des producteurs locaux, de la croissance et de l’économie haïtienne en général. En effet, en faisant un survol panoramique sur le secteur, M. Pressoir a mis en relief l’état désastreux de notre système de production et la mauvaise gestion faite par les autorités depuis plusieurs décennies. Pour parler de la déliquescence de la production haïtienne et son impact sur l’économie, M. Pressoir a pris en compte le PIB par habitant qui demeure constant en Haïti depuis plusieurs années . L’explosion des importations « La situation économique haïtienne n’est pas brillante et encore moins pour les ménages parce que le PIB décline. Et ce n’est pas un phénomène qui date d’hier. Après 1986, on a eu une grande chute du PIB haïtien par habitant jusqu’en 1994. Par la suite, on s’est plus ou moins stabilisé mais à un niveau très bas », constate le représentant de l’UniQ soulignant au passage que cette période de stagnation du PIB coïncide avec une explosion des importations haïtiennes. « En même temps que la stagnation du PIB, l’importation d’Haïti explose. On est dans un modèle économique qui n’est pas du tout soutenable. Un déficit commercial très important qui, heureusement, dit-il, est en grande partie compensé par les transferts courants de la communauté internationale mais surtout de notre diaspora qui transfère à peu près 2 milliards de dollars. Et sans ces deux milliards, notre balance commerciale serait très déficitaire». Ce qui fait de nous, selon M. Pressoir, « un Etat rentier parce que 75% de nos devises, ce n’est pas quelque chose qu’on reçoit en échange d’un travail mais plutôt parce que nous sommes pauvres. En fait, on est un pays subventionné par le monde entier et surtout par les Haïtiens vivant à l’étranger parce qu’on est pauvre. Il y a des pays qui ne travaillent pas mais qui ont du pétrole, comme source de devise, par la chance de l’histoire. Mais nous, on reçoit nos devises en échange de notre misère ». Haïti importe un peu de tout : carburant, outils, engins motorisés essentiellement mais aussi beaucoup de produits alimentaires. Face à cette explosion des importations qui tuent la production nationale et aux transferts de la diaspora haïtienne qui aide le pays à plus ou moins équilibrer sa balance des paiements, Gaël Pressoir ne pouvait s’empêcher de s’interroger sur le choix d’un modèle économique. « Qu’est-ce qu’on veut comme modèle économique ? Est-ce qu’on va décider d’envoyer plus de gens aller vivre aux États-Unis, organiser l’immigration pour avoir plus d’argent ou est-ce qu’on va essayer de changer de modèle économique ?» Pour l’instant, parce qu’on reçoit de plus en plus d’argent de l’étranger, on importe de plus en plus alors qu’on devrait produire beaucoup plus. Ce qui nous donne une courbe des importations quasiment exponentielle entre 1995 et 2011. On est parti de 600 millions de dollars d’importation et aujourd’hui on est quasiment à 4 milliards d’importation. Ainsi, l’augmentation de nos importations agricoles suit aussi une courbe exponentielle. Selon le constat de l’intervenant, on importe du riz, du sucre, des morceaux de poulet (70 millions de dollars) ; de l’huile de palme (60 millions) ; 110 millions d’huile de cuisine ; 20 millions de dollars de bouillon cube. Ce qui fait environ un milliard de dollars d’importation de produits agricoles et dérivés. Par contre, on n’exporte que pour 60 millions de dollars de produits agricoles et dérivés. Pendant que nous produisons pour plus d’un milliard de dollars de produits agricoles en Haïti. Qu’est-ce que la production nationale aujourd’hui ? Quels sont les produits agricoles phares d’Haïti aujourd’hui ? Haïti produit du maïs, des pois (surtout du pois congo,) de la banane, de la patate, du manioc, du petit-mil, de l’avocat, de l’arbre véritable, du charbon de bois. Au début des années 80, on a exporté pour près de 250 millions de dollars de café. Aujourd’hui, on exporte entre 5 et 6 millions de dollars. Entre 77 et 82, la production et l’exportation du café haïtien a atteint son pic (250 millions) pour entamer sa descente aux enfers en 86. Aujourd’hui, on n’exporte presque plus de café parce que, au contraire des autres pays producteurs, Haïti a décidé de laisser décliner sa production sans chercher à varier et améliorer son produit comme l’ont fait la Jamaïque et la Colombie. Le café n’est plus le produit phare de notre agriculture. Il est remplacé par le pois. Haïti produit pour environ 100 millions de dollars de pois chaque année. C’est un des principaux produits qui profitent aux agriculteurs, le haricot, le pois congo qui est la culture qui a la plus forte croissance en Haïti aujourd’hui. En effet, Haïti produit actuellement environ 200 millions de dollars de légumineuse (pois congo, pois inconnu, haricot, pistache). Plus de 200 millions de dollars de céréales (maïs, petit-mil, riz). 200 millions de dollars de viande (bœuf, cabri) ; plus de 400 millions de dollars de vivres (banane, manioc, igname) ; près de 200 millions de dollars de bois et de charbon de bois. « C’est ça notre agriculture aujourd’hui. Ce n’est même pas le riz qui n’est que 75 millions de dollars », soutient M. Pressoir qui a ajouté que « notre agriculture produit beaucoup plus que n’importe quel autre secteur de la production nationale aujourd’hui ».
Cyprien L. Gary
Auteur


Réagir à cet article