La situation a l'Hôpital Général

L'opinion d'un médecin

Publié le 2005-01-28 | Le Nouvelliste

31 decembre 2004 . Suite à l'explosion d'un pétard, un patient vient au service d'urgence de l'HUEH. D'emblée, il est repoussé ; le service d'urgence étant inopérant. Ses moyens économiques ne lui permettent pas de recourir à un autre genre de soins. Résultat: l'oeil est perdu, sur fond d'horribles souffrances. Quelques jours après, je trouve une ancienne connaissance en larmes. La raison : sa femme vient de mourir en couches. Les service de maternite de l'HUEH et de Chancerelles sont en grève. Nous n'en tenons peut-être pas compte, mais pendant que nous nous épuisons en tables rondes, conférences, diners-conférences, et que sais-je! c'est une tragédie journalière que vivent les pauvres de ce pays qui ont le malheur, supplémentaire à leur misère, de pâtir d' une urgence médicale ou chirurgicale. Déjà, en temps normal, les conditions de travail à l'HUEH se placent bien en dessous du seuil de décence. Mais lorsqu'il y a grève ! Récapitulons. Les internes et les résidents de l'HUEH se mettent en grève parce que l'Etat haitien, représenté par le MSPP, prétend ouvrir l'HUEH aux résidents issus d'universités privées. Au sujet de ces revendications et de la situation qui en decoule, il importe d'apporter deux commentaires. Le premier, c'est que rien mais absolument rien hors l'absence de conditions minimales de sécurité ne justifie l'inexistance d'une cellule d'urgence. Nous avons dû faire la grève en 80 lorsque les macoutes, ayant à leur tête le préfet de Port-au-Prince d'alors, prétendait imposer au dispensaire des conditions de fonctionnement incompatibles avec l'éthique médicale. A ce moment, le préfet de Port-au-Prince eut à nous menacer sur les ondes de « la paix des cimetières : » et pourtant, en dépit de cette terrible situation, jamais au grand jamais aucun des services d'urgence de l'HUEH n'a eu à pâtir de notre décision Deuxième point : la prise de position des internes et des résidents se base sur des considérations totalement justes. En effet : - vouloir ouvrir les portes de l'HUEH à un nombre triple ou quadruple d'apprentis médecins, c'est diviser par trois ou par quatre leur temps de pratique médicale. C'est vouloir donc les léser d'un droit. - l'HUEH fonctionne avec l'argent du contribuable. Comment peut on demander à ce contribuable de supporter le fonctionnement d'institutions privées ? - la formation du médecin ne s'effectue qu'au prix de la souffrance et de l'humiliation des malades. Cela est inévitable et se fait dans tous les pays du monde. Pour que nous ayons des médecins dignes de ce nom, il faut bien que des femmes acceptent de se faire palper les seins par une cohorte de jeunes apprentis toubibs, qu'elles écartent ensuite les cuisses et subissent des attouchements prolongés souvent répétés au gré des instructions du professeur, car il n'existe pas d'apprentissage qui se fait de manière rapide. Il faut que des hommes acceptent de se faire tater les testicules, de se faire mettre le doigt dans l'anus par de jeunes hommes et de jeunes femmes pendant que d'autres regardent et prennent des notes. Cela est dur, très dur. Je me souviens d'avoir eu des professeurs merveilleux. Des hommes et des femmes qui prenaient le temps de parler aux malades, de leur expliquer que ces derniers allaient être incommodés, mais leur souffrance et leur humiliation permettraient de sauver un frère, une soeur plus probablement un inconnu mais frappé de la même détresse. Cela c'était la médecine la vraie. - Maintenant ce qu'on nous demande, c'est de multiplier par 3, de multiplier par 4 le nombre des touchers vaginaux, des touchers rectaux, des palpations mammaires, des patientes explications sur votre corps. Au lieu d'une inspection par groupe de jeunes internes ou résidents ce sont trois, ce sont quatre inspections auxquelles nos pauvres malades vont être soumis. Et pourquoi s'il vous plait ? Pour servir de cobayes à des praticiens qui une fois leur formation accomplie n'auront peut-être de cesse que de mettre leurs talents au service de patients vivant à des centaines de milles de nos pauvres malades ! Pour permettre dans un premier temps de faire fructifier les bénéfices des actionnaires des facultés privées. Et cela, ce sont nos têtes pensantes, ce sont nos technocrates qui veulent envers et contre tout nous l'imposer. - Ceci dit, il faut une solution. Ce n'est pas la faute des jeunes produits des facultés priveées s'ils ont été le jouet du business et de la démagogie. Et beaucoup de ces jeunes, nous le savons, brûlent du désir ardent de mettre leurs connaissances au service de leurs frères et de leurs soeurs qui en ont certainement grand besoin. Ceci dit, il existe certainement une voie de sortie. Plutôt que de persister à imposer une solution illégale inhumaine et immorale en voulant envoyer tout ce monde à l'HUEH ,pourquoi ne pas tourner les yeux vers la province ? Il existe au Cap, aux Cayes, bref dans tous nos chefs-lieux de département, des hôpitaux d'Etat qui gagneraient certainement à disposer d'un personnel plus nombreux. Ce que nous suggérons , c'est que chaque universite parraine un hôpital. Ainsi ce que les étudiants gagneraient en pratique, l'hôpital et du même coup la population le gagnerait en amélioration des soins de santé. Du côte de nos jeunes, cela leur permettrait d'affiner leurs connaissances dans un milieu totalement vierge. Cela les mettrait en contact avec la réalité de notre pays. Et nos villes certainement bénéficieraient de cet afflux à la fois de capitaux et de visiteurs . - Nous voudrions terminer cet article par un appel à tous nos frères et à toutes nos soeurs médecins : il est temps, il est plus que temps que nous ayons une association apte à défendre de facon valable la cause de la médecine haitienne. Car il n'y a aucune raison que de jeunes garcons et de jeunes filles soient sacrifiés à l'imprévoyance, à la malhonnêteté et à la démagogie. Il faut que la médecine haitienne ait une représentation valable qui lui permette de dire , au moment des décisions impliquant tant l'avenir de nos jeunes que l'avenir de notre santé , le mot de la raison. Ce n'est pas l'émiettement du dixième de notre corps médical en trois où quatre associations dont la plus fonctionnelle n'a rien à voir avec l'héritage du docteur Ary Bordes, non ce n'est pas cet émiettement qui sauvera notre médecine. Seul un Ordre des Médecins, dont ferait partie sans exclusion tout médecin ayant sa licence , dont le fonctionnement serait régi par les règles d'une véritable démocratie , a une chance de faire revivre l'idéal de nos grands praticiens. Nous sommes persuadés que notre médecine a de très beaux jours à vivre. Encore faut il que nous rompions avec des pratiques d'un autre âge et que nous nous engagions sans la moindre hésitation dans la route du futur qui est celle de la droiture, celle de l'entente et surtout celle de la vérité. -
Dr Frantz Large Ancien vice-président de l'Association Médicale Haitienne. Auteur

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