Lettre ouverete à mes compatriotes pour les inviter à se ressaisir

Publié le 2004-12-28 | lenouvelliste.com

J\'écris cette lettre à mes compatriotes les larmes aux yeux. Je la leur adresse pour les inviter à recueillir un moment pour se demander quelle est la meilleure conduite à adopter pour sauver ce qui peut encore être sauvé de notre pays qui avait si bien démarré en 1804. Certes, les circonstances étaient difficiles. Les grandes nations de l\'époque nous étaient hostiles. Nous devions tout inventer nous-mêmes et nous manquions de cadres. Reconstruire le pays semblait un rêve irréalisable. Napoléon Bonaparte était à l\'apogée de sa puissance et un retour offensif des Français était toujours à craindre. Christophe l\'avait si bien compris qu\'il s\'était préparé à y faire face. La construction de la Citadelle Laferrière n\'était pas l\'oeuvre d\'un mégalomane, mais d\'un patriote farouche qui se préparait à repousser tout navire étranger qui oserait violer les eaux territoriales d\'Haïti pour rétablir l\'esclavage dans son Royaume. La voie était tracée pour que nous fussions des champions de la liberté dans le monde. Comme l\'a écrit avec raison le professeur Leslie Manigat, nous avions contribué à donner à la Déclaration des Droits de l\'homme et du citoyen une portée universelle. Car celle-ci ne visait pas les sous-hommes que la plupart des Français voyaient en nous à cette époque. Citons-le de préférence : La révolution abolitionniste des noirs de Saint-Domingue-Haïti a donné l\'occasion à la grande Révolution française de 1789, qui avait proclamé dès l\'article 1 de la fameuse Déclaration des Droits de l\'homme et du citoyen, que « tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », mais s\' était empressée de maintenir l\'esclavage des noirs derrière le paravent de la propriété, l\'occasion donc de réconcilier son dire et son faire, ses principes et ses pratiques, et de sortir ainsi d\'une fâcheuse et gênante contradiction entre l\'idéal proclamé et des intérêts à sauvegarder. Ce fut un coup de maître, mais aussi un fier et signalé service rendu par les insurgés de Saint-Domingue - Haïti à la Grande Révolution française des Mirabeau, Lafayette, Danton, Robespierre, Marat, Camille Desmoulins et Saint-Juste en la rendant plus conséquente avec elle-même et de portée enfin plus universelle (1). Le pays n\'était pas encore né que des hommes libres venus de Saint-Domingue se battaient aux côtés des habitants des treize colonies anglaises du Nouveau Monde pour les aider à accéder à l\'indépendance. Les années qui suivirent notre irruption sur la scène internationle semblaient indiquer que nous avions bien compris le sens de notre mission. Dessalines devait accueillir les bras ouverts Miranda, et Pétion n\'allait pas tarder à apporter à Bolivar l\'aide dont il avait besoin pour conduire plusieurs pays de l\'Amérique Latine, le Venezuela, la Colombie, l\'Equateur, le Pérou, la Bolivie, à l\'indépendance. A la question de Bolivar : Dois-je faire savoir à la postérité qu\'Alexandre Pétion est le Libérateur de ma Patrie? Il répondit : N\'en faites rien, tout ce que je demande est l\'abolition de l\'esclavage. Promettez-moi seulement de libérer les esclaves partout où vos troupes seront victorieuses. Quand, sous Geffrard, la population dominicaine se divisa en deux clans : les partisans de l\'indépendance et ceux qui acceptaient l\'occupation de leur pays par l\'Espagne, le Président haïtien décida d\'aider les indépendantistes, et s\'écria : Un frère aîné doit voler au secours de sa petite soeur attaquée. Cela nous valut d\'être humiliés par le général Rubalcava. Mais nous étions fidèles à notre vocation de champions de la liberté. Nous ne devions pas nous arrêter là. Plus tard, Marti et Maceo bénéficièrent de l\'appui de notre pays et purent poursuivre leur lutte avec l\'assurance qu\'ils n\'étaient pas seuls dans leur noble combat pour la libération de leur peuple de ses oppresseurs. Les noms du Général Nemours et d\'Emile Saint-Lôt sont bien connus de beaucoup d\'entre nous. Ils défendirent avec éloquence les causes de l\'Ethiopie, que l\'Italie avait envahie, et de la Lybie qui voulait obtenir son indépendance. Nous avons malheureusement perdu la fierté que nous manifestions dans les débats au cours des rencontres internationales,comme l\'a si bien dit Roger Dorsinville. Nous sommes devenus les parias du monde. Que s\'est-il passé? Certains étudiants de notre histoire nous accuseront d\'avoir commis le crime abominable d\'assassiner Dessalines, le père de la nation. Ils nous diront que nous sommes des paricides. Il est vrai que nous avons fait montre d\'ingratitude envers celui sous la conduite de qui nous avons écrit notre plus belle page d\'histoire, celui qui avait pu affirmer, le jour de la proclamation de notre indépendance au peuple assemblé : Maintenant, je ne suis riche que de votre liberté . D\'autres avanceront que nous n\'avons pas su conserver et consolider l\'union à laquelle nous devons notre indépendance. Il est certain que si nous avions vécu en harmonie les uns avec les autres, l\'étranger n\'aurait pas pu s\'immiscer dans nos affaires et souiller notre sol national à trois reprises. D\'autres encore rendront notre héritage africain responsable de nos divisions, comme Luc-Joseph Pierre l\'a montré dans son livre Les Origines du Cahos, ou le blocage de deux cultures, celle des descendants des bossales et celle des descendants des créoles, comme le soutient Gérard Barthélemy. Mais personnellement, tout en reconnaissant le bien-fondé de ces affirmations, je voudrais souligner à l\'attention de mes compatriotes une autre cause de nos déboires : l\'infidélité à notre mission. Nous avons dit plus haut que nous étions appelés à être des champions de la liberté dans le monde. Cette liberté que nous réclamions pour les autres, nous ne l\'avons pas assurée à tous les nôtres. C\'était une trahison. Ils avaient combattu à nos côtés pour nous aider à conquérir cette liberté, ils avaient le droit de s\'attendre à en jouir pleinement comme tous les Haïtiens. On ne leur en a laissé qu\'un pâle reflet. Car, comme le dit Antoine de Saint-Exupéry : La liberté n\'est pas le droit d\'errer dans le vide. On l\'acquiert pour aller quelque part. Nous aurions dû en profiter pour aider tous ceux qui vivent sur notre sol à mener une vie décente ou leur fournir l\'occasion de développer toutes leurs potentialités. C\'est notre infidélité à cette mission que nous sommes en train d\'expier. Naturellement, à la base de tout cela, il y a notre égoïsme, notre cupidité, notre manque de solidarité. Et, mettant le comble à nos forfaits, nous avons ajouté à cela la zombification d\'une bonne partie de notre population, commettant ce que j\'ai appelé ailleurs un crime de lèse-patrie ? L\'histoire du peuple juif nous montre bien que, quand on n\'est pas fidèle à sa mission, on connaît de grandes souffrances. Dieu l\'avait mis à part pour faire connaître son nom et son amour à toutes les nations de la terre. Chaque fois qu\'il l\'oubliait, Il le frappait ou se détournait de lui pour le lui rappeler. C\'est en cela que consistait tout le message des prophètes de l\'Ancien Testament. Et on y trouve une philosophie de l\'histoire que Saint Augustin devait illustrer magistralement dans son livre La Cité de Dieu après le sac de Rome par Alaric en 410. Je sais qu\'on me reprochera d\'avoir recours à une explication mystique de nos malheurs. Certains iront même jusqu\'à m\'accuser d\'utiliser un langage simpliste dans cette lettre. Mais en ayant recours à cette explication, j\'ai pour modèle l\'un des penseurs les plus illustres de l\'histoire universelle, comme je viens de le souligner. Et je suis persuadé que cela peut aider notre peuple à reprendre confiance en lui-même et à donner un sens à sa vie de peuple. La tentation est grande pour lui, je le sais, de se laisser aller au découragement au fort de ses souffrances. Si nous sommes un miracle de l\'histoire (2), comme l\'a dit le professeur Manigat - le pasteur que je suis ne peut que souscrire à cette affirmation de notre grand historien - ce miracle avait un but : susciter sur la scène internationale un champion de la liberté pour tous. Ne perdons donc pas courage, nous avons un rôle important à jouer dans le monde. Fasse le ciel que nous en soyons si pleinement convaincus que nous nous serrions les coudes, quelles que soient nos croyances personnelles, pour l\'accomplir! Nous savons que la conviction d\'être porteur d\'un message a soutenu l\'Israël de l\'Ancien Testament dans toutes les crises de son histoire mouvementée. Pourquoi ne nous communiquerait-elle pas la force de tout entreprendre pour inscrire cet idéal dans la glaise du réel? Nous sommes une petite nation, mais nous pouvons devenir un grand peuple si nous nous organisons pour recommencer à brandir le flambeau de la liberté pour tous dans le monde et chez nous. Pour y arriver, nous devrons donner une bonne formation intellectuelle,morale et spirituelle à la jeunesse montante qui prendra bientôt la relève afin qu\'elle puisse élever partout la voix avec fierté au service de la liberté, comme nous savions le faire dans le passé et consacrer toutes ses ressources au développement du pays. Rappelons-leur que, malgré toutes nos turpitudes, nous avons eu dans notre histoire de grands hommes qui ont porté bien haut la bannière nationale. Dressons pour leur instruction une galerie de ces belles figures dont nous pouvons être légitimement fiers : Demesvar Delorme, Louis-Joseph Janvier, Anténor Firmin, Seymour Pradel, Etzer Vilaire, Dantès Bellegarde, Hector Paultre, Jean Price-Mars et son Fils Louis Mars, Jean Brierre, et j\'en passe. La publication d\'un ouvrage qui nous présenterait ces grandes figures, ou la diffusion de vidéo-cassettes ou de CDs sur leur vie, nous aideraient à atteindre ce but. Nous pourrions en profiter pour les inviter à leur ressembler par la solidité de leur formation, leur droiture, leur amour du beau et du vrai. Enseignons-leur l\'art du dialogue, apprenons-leur à exposer leurs idées avec rigueur, correction et cohérence , à respecter leurs inter-locuteurs, à leur reconnaître le droit à la différence et à comprendre que la violence ne règle jamais rien définitivement. Je l\'ai souvent dit et je le répète : quand on y a recours, on entre dans un cercle vicieux et on ne peut en sortir qu\'après beaucoup de souffrances et des pertes inutiles. Aidons nos enfants à prendre conscience très tôt du rôle que notre pays a joué dans le passé au service de la liberté et à comprendre ce que cet héritage exige d\'eux. Luttons contre la fuite des cerveaux en aidant nos jeunes à utiliser leurs talents par le développement de notre économie et la création d\'un climat sain où chacun se sentira en sécurité. Nous sommes méprisés à l\'heure qu\'il est. On pense que nous ne pouvons rien faire de bon. Disons-nous que la situation actuelle de notre pays n\'est pas une fatalité. Si nous prenons conscience des erreurs du passé qui nous ont conduits dans le bourbier où nous nous trouvons aujourd\'hui, nous pourrons arrêter la chute vertigineuse de notre pays vers l\'abîme et l\'aider à prendre un nouveau départ, comme je l\'ai dit dans plusieurs de mes écrits. Je suis heureux de constater que plusieurs secteurs et personnalités politiques du pays insistent sur la nécessité de la tenue d\'un dialogue entre les différentes couches de la population, reprenant une recommandation que je n\'ai cessé de faire depuis 1987. Ainsi, la Conférence Episcopale a proposé la tenue des Etats Généraux de la Nation dans sa lettre pastorale d\'octobre dernier (3). Le groupe des 184 a cherché, à la fin de l\'année dernière, à sensibiliser nos compatriotes à la nécessité d\'avoir un contrat social qui puisse établir un lien entre nous. M. Turneb Delpé a plaidé pour l\'organisation d\'une conférence nationale. L\'idée est donc lancée. Mon voeu et ma prière est qu\'elle se concrétise pour nous permettre d\'élaborer un projet de société qui nous aidera à bien orienter nos efforts au service de notre pays. Mettons-nous à l\'oeuvre pour projeter une autre image sur la scène internationale par une gestion saine de nos faibles ressources et une contribution modeste, certainement, mais intelligente malgré tout, à l\'établissement d\'une ère de liberté, de justice et de paix dans le monde. Que Dieu nous fasse cette grâce! Pasteur Fritz Fontus 1. Manigat, Leslie F., Le Drapeau de l\'Archaie et la deuxième phase des guerres de l\'indépendance. Aux « unionistes » de 1803, la patrie recon-naissante. (Version écrite d\'une interview accordée par le professeur Manigat à l\'émission « rencontre » de Radio Métropole, le 18 novembre 2003). p. 2. 2. --------------------, p. 8. 3. Voir le Message de la Conférence Episcopale du 12 octobre 2004, pp. 5-6.
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