La conquête de La Maison de l\'Amérique Latine

Professeur de Lettres modernes à l\'université d\'Etat de New York (CUNY), Frantz Antoine Leconte, Ph. D, a prononcé le 9 octobre dernier une conférence thématique à la Maison de l\'Amérique latine à Paris. Sous le titre \"Josaphat Robert Large: La fragmentation de l\'être\", ouvrage publié chez l\'Harmattan (2008) en collaboration avec Gérard Campfort, Pierre-Raymond Dumas, Hugues St-Fort, Edith Wainwright, Jean L. Prophète, Frantz Minuty, etc., M. Leconte a réussi le pari de conquérir la Maison de l\'Amérique latine. Au nom de la nouvelle littérature haïtienne. Nous vous proposons la seconde et dernière tranche de l\'entretien que le journal a réalisé avec le conférencier.

Publié le 2009-10-28 | Le Nouvelliste

Culture -

Le Nouvelliste (LN): Comment avez-vous jugé la progression chronologique de l\'oeuvre de Josaphat Robert Large? Frantz Antoine Leconte (FAL): C\'est un peu difficile à dire. La progression chronologique de J-R Large semble avoir suivi le même trajet que la littérature haïtienne en général. La fureur poétique du 19 siècle au pays a précédé une orientation romanesque irréductible ,elle-même suivie par une vaste floraison de littérature anthropologique par les Firmin, Janvier ,Price pour aboutir jusqu\'à Price-Mars. Mais le roman, « Les terres entourées de larmes » se présente comme un tournant décisif de l\'oeuvre. C\'est un véritable chef-d\'oeuvre qui a bien mérité le prix Caraïbes. LN: Spécialiste attitré de la littérature de celui qui a signé en 1996 \"Les récoltes de la folie\" êtes-vous préoccupé par le souci de Large d\'explorer ce domaine interdit, de parcourir les méandres de l\'irrationnel? FAL: L\'exploration d\'un domaine interdit apporte des mérites innombrables.. La folie chez les protagonistes de Large propose une approche littéraire et non psychiatrique .Dans ce contexte ,on considère les rapports de la littérature avec la folie, du fou avec le créateur. Les textes de Large ne dépassent pas les les limites de l\'intelligibilité. On est obligé de réinterroger les frontières de la « normalité » cependant. La folie chez lui créative et même généreuse peut être une stratégie romanesque, une métaphore « pathologique » à succès qui permet d\'exprimer tous les fantasmes. Selon Foucault, le grand rêve bourgeois a été une cité où régnerait la synthèse autoritaire de la nature et de la vertu. Au lieu d\'être des hétérogènes et des nocifs qu\'il faut éliminer ,les fous de Les Terres sont plutôt des censeurs , des régulateurs et des revendicateurs. La folie illustre le leadership de responsabilité qui veut conduire la cité ou la collectivité au bonheur. LN: Dans toute son oeuvre, Josaphat Robert Large se fait démiurge. Il crée de puissant paradoxe: des fous échappés de l\'asile, illustrant étrangement une très saine attitude... Cela tient-il, selon vous, d\'une espèce d\'eudémonisme euphorique ou d\'une générosité solidaire? FAL: N\'est pas romancier démiurge qui veut, il faut un minimum de talent pour transformer en héros et héraut des fous échappé de l\'asile et les responsabiliser dans le domaine de l\'engagement civique et humanitaire. Ce n\'est pas de l\'eudémonisme euphorique , ni épicurisme ou stoïcisme triomphateur. Tout en n\'excluant pas la notion et la pratique de solidarité et de générosité chez cet écrivain, on verrait plutôt dans ce cas, une savante illustration de son extraordinaire créativité et de l\'extension de son imaginaire. LN: En quoi l\'oeuvre de JRL vous parait-elle profonde, originale, généreuse et enthousiaste? FAL: L\'oeuvre recèle de la saveur et de la profondeur. Elle se repose sur une structure ontologique. C\'est l\'odyssée douloureuse de l\'homo haitianus en proie au déchirement, à l\'exil et à l\'errance. Elle se révèle d\'une richesse thématique incomparable et de superbes procédés techniques et narratifs. Si elle est profonde par la mise en application de certains concepts, elle coule par la magie permanente du style. C\'est ce qui établit aussi son originalité. LN: Quelle est votre perception de la littérature qui semble évoluer dans un univers essentiellement idéel? FAL: Il n\'y a pas de perception de littérature univoque chez les critiques habitués à une prolifération de concepts et de leur mise en application. Toute forme de littérature découle d\'une origine conceptuelle donc théorique. Voila pourquoi , il pullule de théories sur le roman épistolaire, historique, naturaliste , picaresque, psychologique, réaliste ,surréaliste, nihiliste , existentialiste et sur le nouveau roman. sur les structures narratives, les personnages et les thèmes ,avec les formalistes russes, la critique allemande, la critique de l\'imaginaire, la critique psychanalytique , la sociologie de la littérature, la linguistique et la sémiotique et la critique génétique. LN: Vous avez collecté des études critiques des auteurs comme Edith Wainright, Pierre Raymond Dumas, Hugues St-Fort, Jean L. Prophète, Frantz Minuty, Anjanir Ghaminel, etc. Est ce que vous recommandez à vos lecteurs de tenir compte de la lecture de ces écrivains pour se faire une meilleure idée de l\'oeuvre de JRL? FAL: Quelque habile et perspicace que serait mon analyse, elle ne pourrait être comparée à une approche plurielle ou pluridisciplinaire JEe ne peux égaler une dizaine de bonnes plumes. On fait un meilleur travail d\'équipe. Ensemble. LN: Pourquoi cette attention particulière à la production littéraire de JRL? Solitude, Perspicacité, affectivité ou copinnage ? FAL: Large est un grand romancier qui travaille inlassablement malgré la notoriété, les succès et les prix. Il mérite notre respect et admiration. LN: Il y a des livres que l\'on a lus une fois pour toutes, et ceux auxquels on revient inlassablement. Quels sont les ouvrages de JRL qui constituent votre bibliothèque idéale? FAL: Les terres entourées révèlent une pluralité de registres, des concepts fascinants et une brillante structure narrative. C\'est mon roman favori. LN: D\'aucuns considèrent les romans de JRL comme trop pratiques en dépit de leur littérarité. Romancier Large met en scène le rapprochement, voire la complexité entre l\'imagination et le fantasme. Pensez-vous qu\'il aurait mieux fait de mettre en déroute le fantasme par l\'imagination? FAL: Le romancier a toujours raison. Il dispose d\'une grande marge de manoeuvre. Il peut lier le fantasme à l\'imagination ou les éloigner ou les rapprocher. Il est créateur de l\'univers, démiurge et prophète. LN: A quoi reconnait-on une grande littérature: à la qualité des fictions stéréotypées, à l\'activisme romanesque ou à l\'art de naviguer avec impertinence dans les brouillards des temps modernes ou dans le sens du vent? FAL: On reconnaît une grande littérature par la richesse thématique, la pluralité des techniques narratives servies par un beau style clair et incisif et la mise en application de concepts fonctionnels dans cet univers littéraire créé. Il faut être malin pour naviguer dans le sens du vent sans se faire repérer. C\'est ce qu\'on appelle un habile opportuniste. .Un écrivain qui risque de compromettre son originalité première. LN: Parlant du roman moderne, Hegel disait qu\'il s\'agit d\'un conflit entre la poésie du coeur et la prose des circonstances, entre les songes ou les mensonges de l\'imagination et l\'absurdité de la vie. C\'est encore lui qui professe qu\'être homme, c\'est confié la mise en forme de son destin à la littérature. C\'est aussi votre point de vue? FAL: C\'est peut-être important de parler de songes , de mensonges de l\'imagination et de l\'absurdité de la vie. Cela fait partie de la modernité du roman. Mais Hegel était beaucoup plus intéressé à développer la phénoménologie, l\'absolu ,le fini ,l\'infini le particulier et l\'universel plutôt qu\'autre chose. Confier sa vie à la littérature devait sans doute pour lui entraîner une grande forme de contingence qui comporte le hasard et l\'accidentel. un destin, un devenir incertain .La plus grande mission de la littérature, c\'est d\'exister. C\'est largement suffisant. Qu\'on ne lui demande pas plus. LN: Vous accordez beaucoup d\'importance au caractère interne de l\'oeuvre de JRL. Mais, selon Todorov, cette approche conduit à une conception réductrice de la littérature. C\'est un débat sur l\'approche formaliste qui donne à distinguer une tendance nihiliste de la littérature annihilant l\'objet référentiel et une autre tendance le solipcisme qui a partie liée à l\'autofiction? FAL: Le caractère interne de l\'oeuvre compte grandement , même s\'il faut prendre en considération d\'autres éléments aussi importants comme le style, l\'intrigue, l\' action, la thématique . Il y a certes une tendance nihiliste de la littérature qui pense que rien d\'absolu n\'existe et qui en profite pou annihiler le référentiel. Mais, on ne pas refaire Todorov et les formaliste russes qui ne sont qu\'à la recherche de la littéralité de la littérature. On ne peut non plus se perdre avec les tenants du solipsisme qui sont profondément englués dans les frontières de la réalité personnelle. L\'homme n\'est pas une île. Faut savoir qu\'il existe la collectivité et la cité, des entités beaucoup plus importantes que notre petit et triste individualité LN: Un mot de conclusion rapide Dr Frantz Antoine Leconte ... FAL: Je suis très heureux de vous avoir parlé de littérature aujourd\'hui. Je salue ce groupe important d\'écrivains qui font honneur à Haïti. Ils sont aux USA, en France, au Canada. Bien sûr la majorité se trouve en Haïti .C\'est bon signe. Il ne reste à Haïti que sa culture, la littérature, la peinture, la sculpture et la musique.

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