Etonnants voyageurs

La construction de soi

Publié le 2016-11-30 | Le Nouvelliste

Culture -

Comment se construit-on? À travers ce qui pèse sur les ensembles auxquels nous pouvons nous identifier partiellement: la région, le pays, l’humain, à travers aussi ce qui pèse sur nous et entend nous déterminer, le poids du groupe, nos origines. Et nous nous construisons par notre capacité à nous frayer notre propre chemin, à nous rebeller, à nous revendiquer comme sujets. N’oublions jamais que ce sont les choses qui sont mues par des causes, – et sans doute le sommes-nous, partiellement – mais ce qui nous en distingue est que nous sommes mus, et c’est notre humaine aventure que de vouloir l’être le plus possible, par des buts. Autrement dit, nous ne nous réduisons pas aux statuts de producteurs et/ou de consommateurs: il est en chaque homme une dimension de grandeur, une verticalité par rapport à ce qui prétend nous faire courber l’échine, nous déterminer et contraindre, une dimension de liberté que nous pouvons dire «poétique». Une dimension à laquelle nous ramènent obstinément musiques, chants, poèmes, tableaux, littérature. Dont nous sentons bien que s’y dit quelque chose d’essentiel, qui nous est école de liberté et en même temps à la racine d’un être-ensemble non plus subi, mais voulu, éprouvé, rêvé. Et dès lors, tellement de questions: quel rôle jouent nos lectures et l’écriture littéraire dans la construction de soi, le rapport que chacun développera avec lui-même, avec les autres, les proches, sa communauté, le monde – dans leurs constantes transformations? Car le monde change, et de plus en plus vite, un monde disparaît, un autre naît, et ce sont les artistes, les écrivains qui, le plus souvent, donnent sa voix, ses rythmes, un visage à l’inconnu qui vient – comme à l’inconnu en nous. Comment la littérature ouvre-t-elle le débat entre le connu et l’inconnu, le surdéterminé et la révolte? Comment vient-elle (ou pas) nous surprendre en nous faisant découvrir l’autre en nous-mêmes, que la vie ordinaire s’obstine à effacer, à nous faire oublier? Construction de soi. Toutes ces questions prennent une singulière résonance, nous semble-t-il, ici dans cette Haïti si durement frappée. Car rien ne se construit, rien ne se reconstruit, sans une grande idée de soi, de sa culture. Et des écrivains, des artistes ici ont témoigné avec force d’une communauté debout. Pour rappeler qu’aucune reconstruction véritable ne se peut, qui ne tienne pas compte de cette culture, ne s’élabore pas à partir d’elle. Construction de soi. Nous vivons, à l’échelle de la planète, un temps de grandes migrations. Un temps d’exil forcé, de populations chassées par la misère, de persécutions politiques ou religieuses, de catastrophes climatiques… Un temps aussi où partir comme rester peuvent être actes de liberté. On ne peut faire d’amalgame : il y a d’un côté ces vents contraires qui chassent les gens, contre lesquels il faut lutter, et de l’autre, un mouvement que rien, aucune frontière, ne paraît pouvoir réguler ou bloquer. Avec, en réponses, les tentations de plus en plus violentes de repli sur soi et leur contraire, des actions de solidarité et de partage. En sorte que de plus en plus de gens se trouveront, par choix ou par contrainte, devoir vivre dans une culture, parfois une langue, qui n’étaient pas celles de leur (…) pays d’origine. Tandis que des formes de résistance et d’échanges se mettent en place pour produire moins d’exils forcés, moins de domination des uns par les autres, afin que nul individu ou communauté ne soient condamnés à la ghettoïsation ou au travestissement. Reste que ces communautés nouvelles instables, mouvantes, auront à construire le récit leur permettant d’articuler ces différentes strates. Comme chacun aura à inventer son propre récit pour se construire un chez soi nouveau, ou à reconstruire son chez soi. Ou l’on voit bien que la littérature jouera (joue déjà) un rôle essentiel. Le roman n’est-il pas cela: l’articulation en une forme mouvante faisant monde de personnages, de strates différentes? L’anniversaire de la catastrophe meurtrière que fut la Première Guerre mondiale nous rappelle combien ces questions sont essentielles. Et nous aurons à voir comment, au lendemain de la guerre, dans des communautés ou des pays dominés, prit forme et se mit en place un vaste mouvement culturel et littéraire (Caraïbe, Amérique latine, Communauté noire des États-Unis, indigénismes, Harlem Renaissance…) revendicatif et identitaire qui marqua fortement l’évolution de la littérature dans le monde, en donnant à voir et à entendre des éléments de la réalité mondiale passés jusque-là sous silence. Et comment enfin, en période de trouble ou de mutation, de nouvelles propositions d’être au monde et à soi émergent dans les pratiques artistiques en général et littéraires en particulier. La littérature, au cœur du monde qui vient.

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