Haïti/République dominicaine

La République dominicaine et Haïti: une île, deux nations, beaucoup de troubles

Quelques jours après l’organisation des élections en République dominicaine, la rédaction publie la traduction de cet article de « The Economist » qui établit un parallèle entre la situation économique et sociopolitique des deux pays de l’île d’Haïti. L’une est sur le point d'organiser des élections, l'autre n'a pas de gouvernement élu depuis des mois. Mais les différences sont plus profondes.

Publié le 2016-05-17 | Le Nouvelliste

National -

Max, un jeune Haïtien vivant à « Pequeño Haití » à Santo Domingo, mais qui ne se sent pas le bienvenu là-bas. « Les Dominicains veulent tous cette île pour eux seuls», dit-il, se référant à Hispaniola, qui est partagée par Haïti et la République dominicaine. Il descend son pantalon pour afficher des cicatrices sur ses jambes, infligées à coups de machette par un Dominicain au cours d’une dispute autour du paiement d'une dette. Un barbier offre quelques rues plus loin un point de vue dominicain sur les Haïtiens : « Ils sont sales et n'aiment pas se baigner ». En dépit de leur possession commune d'Hispaniola, un gouffre sépare Haïti et la République dominicaine. Chaque pays compte environ 10 millions d’habitants, mais le PIB de la République dominicaine est presque dix fois celui d'Haïti. L'écart entre des services comme la santé et l'éducation est tout aussi grand. Les élections générales de la République dominicaine, le 15 mai dernier, soulignent un autre contraste: le résultat contesté du premier tour de l'élection présidentielle d'Haïti en octobre dernier a laissé le pays sans un gouvernement élu depuis des mois. Cet écart dans les fortunes a de nombreuses causes, à commencer par la géographie. La République dominicaine est le côté vert, pluvieux de l'île et possède de meilleures terres agricoles. La France, ancienne colonisatrice d'Haïti, a importé un grand nombre d'esclaves pour travailler dans les champs de canne à sucre. La domination espagnole de Santo Domingo, comme on l'appelait, était moins brutale, en partie parce que l'Espagne avait des possessions plus lucratives dans d'autres parties de l'Amérique latine à exploiter. Quand Haïti a obtenu son indépendance en 1804, elle était déjà une économie de plantation surpeuplée. La République dominicaine a commencé comme une société de petits agriculteurs. Elle a conservé des liens plus étroits avec ses anciens maîtres espagnols qu’Haïti n'entretient avec la France. Les voisins se sont battus pendant des siècles. Le jour de l'indépendance de la République dominicaine commémore la fin de 22 ans d'occupation haïtienne en 1844. Les Haïtiens ont toujours pleuré le massacre à la frontière en 1937, déclenché par les plaintes dominicaines de vol de bétail notamment. Aujourd'hui, la tension principale réside dans le traitement des Haïtiens en République dominicaine. En 2013, la Cour constitutionnelle de la République dominicaine a rendu une décision qui prive quelque 200 000 personnes d'origine haïtienne de citoyenneté parce que leurs parents sont entrés au pays illégalement. A peu près 17 000 ont été déportés entre juillet 2015 et mars de cette année, bien que les expulsions aient ralenti récemment. En 1960, les deux pays étaient tout aussi pauvres. La République dominicaine a pu aller de l’avant en partie parce qu'elle a été plus chanceuse avec ses dictateurs. Rafael Trujillo, qui a régné pendant 31 ans jusqu'en 1961, était une brute, mais, au moins, il a encouragé le développement de l'industrie. Ce qui l’a succédé était une démocratie factice, soutenue par les Etats-Unis, mais elle a permis le développement des partis politiques. La dynastie des Duvalier, qui a gouverné Haïti de 1957 à 1986 a étouffé les entreprises, en partie parce qu'elle se méfiait des mulâtres, qui dominaient les entreprises. La République dominicaine post-Trujillo a acquis une réputation de puissance des Caraïbes. Son économie est la plus importante dans la région; son taux de croissance de 7% au cours des deux dernières années a été le plus rapide dans les Amériques. «Le tourisme est prometteur; les envois de fonds sont assez robustes; l'investissement étranger explose », explique Franco Uccelli, économiste en chef de JPMorgan pour le pays. L’avantage comparatif dominicain dans le tourisme vient en partie des forêts du pays, qui couvrent plus de 40% du pays (contre moins de 4% en Haïti). La République dominicaine double le montant de ses envois de fonds, en partie parce que sa diaspora est plus grande et se trouve principalement aux États-Unis et en Espagne. Une grande partie des migrants Haïtiens vivent en République dominicaine. Ce ne sont pas tous les Dominicains qui partagent cette bonne fortune. Les secteurs qui emploient le plus de personnes, tels que l'agriculture et le commerce de détail, ne le font pas aussi bien que les activités employant moins de main-d'œuvre, comme l'exploitation minière, les finances et les télécommunications, souligne la Banque interaméricaine de développement (BID). Le taux de pauvreté a diminué plus lentement que le PIB a augmenté. Mais les Dominicains se sentent assez prospères pour faire de la réélection du président, Danilo Medina, une quasi-certitude. Son Parti de la libération dominicaine (PLD) est au pouvoir depuis 12 ans, mais il gouverne depuis seulement quatre ans. Les sondages suggèrent qu'il va gagner à 60% des voix au premier tour. Il a été aidé par la faiblesse du parti d'opposition, le Parti moderne révolutionnaire (PRM), qui est séparé de l’aile qui est maintenant l’alliée de Medina. Son visage moustachu sourit au bas d'innombrables affiches; Luis Abinader, le candidat du PRM, est presque invisible. De l’autre côté de la frontière, en proie à des troubles, la plupart des Haïtiens auraient volontiers échangé leurs problèmes avec ceux qui touchent la République dominicaine. Le taux de croissance en Haïti atteint tristement 1,2% et l'inflation est à deux chiffres. La reconstruction après le tremblement de terre dévastateur de 2010 se poursuit lentement. L'amélioration ne viendra pas avant qu’Haïti ait un gouvernement pleinement fonctionnel. Trois tentatives pour organiser le second tour de l'élection présidentielle, afin d’élire un successeur à Michel Martelly, ont été reportées. Jocelerme Privert, ancien président du Sénat qui dirige maintenant la transition, dit qu'il a une mission: rétablir la stabilité constitutionnelle en supervisant l'élection d'un nouveau président le plus rapidement possible. « Avoir un président provisoire est considéré comme un malaise par la communauté internationale », dit-il. Une "commission de vérification" de cinq hommes a été nommée par le président Privert et doit présenter son rapport d'ici la fin du mois de mai sur le déroulement du premier tour, qui a été dénoncé comme une farce par le candidat arrivé en deuxième position, Jude Célestin. La commission recommandera si le premier tour est à refaire ou s’il faut organiser un second tour entre Jude Célestin et Jovenel Moïse, qui est le poulain de Michel Martelly. Certains observateurs considèrent la commission comme un obstacle à la reprise de la politique normale. John Kerry, le secrétaire d'Etat américain, a demandé dans une interview que l'élection ait lieu sans délai. La patience de la communauté internationale a clairement une "limite ", a-t-il dit. Beaucoup d'Haïtiens sont moins impatients. Plus qu’une rapide élection, ils veulent un scrutin dont les résultats commanderont une large acceptation. Sous l'administration Jocelerme Privert, les rues sont calmes. Une élection plus libre, plus juste est en perspective. Cela ne va pas transformer Haïti en la République dominicaine, mais il y aura du progrès. Source : http://www.economist.com/ Traduction: Patrick SAINT-PRE

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