Haïti, crise de l’éducation

Pourquoi le système éducatif haïtien est-il à repenser?

Publié le 2015-12-09 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

La responsabilité première de l’école est d’assurer des services éducatifs de qualité à l’ensemble des élèves qui lui sont confiés, peu importent leur appartenance ethnique, leur niveau économique et leur milieu social. Certaines valeurs éducativesdites fondamentales comme le goût du travail bien fait, l’esprit critique, la tolérance, la discipline, l’ordre, la coopération, la fierté de sa race, de son pays, sont véhiculées dans les établissements d’enseignement du monde entier. Qui plus est, des stratégies institutionnelles pour soutenir la mission de l’école et l’action de l’équipe-école sont un peu partout adoptées pour s’assurer de l’amélioration constante de la qualité des apprentissages et l’augmentation de la persévérance scolaire. L’école, la vraie, se donne un plan, une mission et est consciente de son rôle de formatrice et de l’ampleur du défi qu’elle doit relever en tant qu’instrument de cohésion sociale, de développement économique, social et culturel de la communauté. Tel n’est pas le cas pour l’école haïtienne qui, loin d’être garante de l’avenir des générations montantes, déforme, détruit la créativité et produit des ratés, des mégalomanes, des bluffeurs, des cupides, des menteurs, des sans-scrupules, des révoltés sociaux, des frustrés, des intolérants, des vendeurs de patrie et en quelques rares cas, des citoyens honnêtes aimant leur pays. Nous avons pensé arrivé le moment de crever un abcès qui sent vraiment mauvais : les mises en scène ou tentatives de réformes qui font perdre au pays beaucoup d’argent et de temps. De la réforme Bernard en passant par le ‘’Plan national d’éducation et de formation’’ au ‘’plan opérationnel 2010-2015, le ministère, si nous voulons être honnêtes avec nous-mêmes, n’a jamais été à la hauteur de sa tâche de donner au pays une école autre que celle que nous avons encore aujourd’hui et en mesure de favoriser le plein épanouissement de la personnalité de chaque jeune d’Haïti en mettant à sa disposition des moyens appropriés de formation et d’d’apprentissage. Il y a lieu de regarder avec pessimisme l’avenir de l’éducation qui, ces derniers, temps a gagné en quantité et perdu en qualité. La faillite est à tous les niveaux et on est en droit de questionner les longues séries d’actions entreprises par le ministère en vue d’améliorer les services d’encadrement du système et d’augmenter sensiblement les effectifs scolaires, le nombre des enseignants et des infrastructures scolaires. Et c’est avec une grande peine que nous constatons la dégradation de nos écoles et de nos universités qui sont devenues de véritables boîtes à problèmes. Professeurs, élèves, parents sont perturbés dans leur comportement et dans leur personnalité. Ils vivent quotidiennement des situations à problèmes qui nécessitent des interventions de spécialistes (psychologues, travailleurs sociaux, criminologues..) qui ne trouvent pas jusqu’ici leur place dans le système. L’éducation en tant que service public n’est pas une priorité d’Etat en Haïti et le ministère, quant à lui, remplit difficilement ses missions de gestion, d’exécution et de contrôle permanent, de supervision des écoles et de formation des maîtres, de cohésion des intervenants pédagogiques parce que traîtée en parent pauvre. Et avec la poussée spectaculaire de la demande d’éducation, il faut s’attendre dans les années à venir à une complication de la situation avec la baisse significative et proportionnelle de la qualité de l’éducation, l’augmentation du pourcentage d’illettrés qui sortent du système, la stagnation relative de la demande de travailleurs qualifiés pour le marché du travail, la faible influence de l’État et la baisse tendancielle du temps effectif des études en raison des évènements perturbateurs engendrés par les interminables luttes politiques. On sent fortement l’impact des différentes crises socio-économiques et politiques sur les enfants d’Haïti qui vivent chaque jour la violence, l’abus de l’autorité, l’intolérance et l’injustice sociale sous toutes leurs formes. Et avec la dévalorisation de la condition enseignante, il faut s’attendre dans les années à venir à une grande pénurie de ressources humaines qualifiées pour enseigner. Ce sera la dégringolade dangereuse d’un enseignement handicapé qui continuera à perdre d’autres membres de son corps. Il est aberrant de continuer à croire aujourd’hui qu’une véritable réforme éducative peut être mise en œuvre par ceux- là qui ont échoué dans les précédentes réformes (Réforme Bernard, Plan national d’éducation et de formation, Plan opérationnel 2010-2015). Rien ne facilite la gestion rationnelle de l’éducation à tous les échelons du système qui trébuche, tâtonne et se cherche. Le ministre Nesmy Manigat l’a si bien compris qu’il s’acharne depuis son arrivée à restructurer certaines pratiques qui ralentissent, bloquent le système. Si son ambition est de solidifier les bases pour une vraie réforme dans un avenir pas trop lointain, il lui faudrait aussi, avant de quitter son poste, lancer un mouvement citoyen par lequel on fera comprendre à nos universitaires, à nos politiciens, aux directeurs d’écoles et départementaux que l’école est véritablement la meilleure institution à assurer la formation citoyenne des jeunes générations. Chacun conviendra sans doute avec nous qu’il nous faut agir sur les contenus mais surtout rendre les savoirs plus accessibles et arriver à la désynchronisation et au désapprentissage du savoir dans nos écoles. L’enjeu est de taille pour le secteur traditionnel qui ordonne et coordonne toutes les réformes éducatives en Haïti qui, en général, se transforment en tentatives de réformes. Il sait mieux que tout autre comment tirer les ficelles de la politique pour maintenir le droit d’imposer les orientations pédagogiques au ministère, de contrôler le marché du livre scolaire, de produire des documents et plans de réforme, des diagnostics du système, de proposer ou d’approuver par moments le choix des directeurs généraux et des ministres sans être intéressée à collaborer au développement d’un système d’éducation moderne et intégré au milieu socio-économique d’Haïti. La réforme Bernard qui a fortement marqué l’éducation haïtienne au même titre que les réformes de Elie Dubois (1836) et de Maurice Dartigue (1942-1946) continue, malgré son échec provoqué, à hanter l’esprit de certains réformateurs qui croient pouvoir réveiller le monstre endormi. Voilà ce qui suscite aujourd’hui parmi nos académiciens des questions fondamentales de l’éducation et de la société haïtienne… C’est peut-être le moment de redéfinir des objectifs bien précis, réalistes et à la hauteur de nos moyens, de se donner des échéances consensuelles, des programmes innovants et adaptés, des fonctionnaires qualifiés et compétents aux postes qu’ils méritent, des résultats vérifiables pour fermer une fois pour toute la porte à la catastrophe annoncée. Pour nous, un diagnostic sur les causes d’échec du dernier plan de réforme en date avec les organisations non gouvernementales, les associations socioprofessionnelles, les syndicats, les directeurs d’écoles, les professeurs, les universitaires, les élèves, sans compter les bailleurs, les hommes d’affaires s’avère nécessaire. Et ce, pour apporter un démenti formel à tous ceux qui disent et qui croient que le ministère avec ses vieux routiers et ses superexperts est incapable de conduire une réforme éducative à bon port. On évoque à ce niveau l’esprit de clan et de conservation de certains, la cupidité et le manque de volonté manifeste d’autres. Tout est à faire ou à refaire dans ce système où les résultats obtenus en plus de trois décennies, sont loin d’être satisfaisants. Les grands défis sont toujours à relever que ce soit à l’administration centrale, dans les structures déconcentrées ou dans les écoles, qui pour la grande majorité, continuent d’avoir des taux de redoublement, d’abandon et d’échec aux examens officiels élevés. Sans oublier l’inefficience du système de distribution des manuels et des programmes, de recrutement des enseignants, d’absence de structures incitatives qui fassent voir l’intérêt des cadres à poursuivre les études au 2eme et au 3eme cycle, de prise en charge des élèves, des maîtres à problèmes, d’amélioration des performances des écoles publiques très faibles au double point de vue organisationnel et pédagogique, d’absentéisme des enseignants qui perçoivent des salaires immérités, etc. Le système éducatif haïtien traverse aujourd’hui une crise interminable et c’en est une autre que d’être en pleine crise lorsqu’on refuse d’admettre que la situation est bien pire alors. Les politiques investissent très peu dans les enseignants et dans leur perfectionnement professionnel. Ils prennent rarement en compte les questions de programme d’enseignement, de temps d’apprentissage, de stratégies pédagogiques, de matériel séducatifs, de résultats d’apprentissage, de programme de protection et d’éducation de la petite enfance, d’amélioration de la qualité de l’éducation. Le système éducatif est d’une qualité médiocre et l’aide extérieure toujours incapable de dynamiser les niveaux de ressources dont le pays a besoin pour favoriser les grands changements, bref arriver à une véritable réforme. Les indicateurs de base utilisés pour mesurer les progrès accomplis, examiner la qualité de l’enseignement à tous les niveaux ne sont pas toujours fiables (qualification des enseignants, pourcentage d’élèves qui peuvent maîtriser un ensemble de compétences de base…), de même que ceux utilisés pour mesurer systématiquement l’impact de l’aide sur la qualité. Mais là encore, c’est difficile de parler d’efficacité de l’aide en général fournie par les grands bailleurs de fonds vers des programmes n’ayant rien à voir avec le plan national d’éducation. Les politiques du secteur de l’éducation sont loin d’être cohérentes et réalistes. Elles ont très peu de chances d’atteindre des objectifs clairs en matière d’accès, d’équité et de qualité. Il se pose aussi un sérieux problème de coordination entre les différents bailleurs de fonds qui font et refont d’année en année les mêmes activités sans tenir compte des besoins réels et des priorités du pays qui a du mal à tenir ses engagements internationaux. Haïti prendra encore beaucoup de temps pour atteindre tous les objectifs de développement du millénaire en éducation ou autres. Les procédures qui donnent accès à l’aide bilatérale se compliquent chaque jour et ferment la porte à certains ordres d’enseignement aussi importants que l’éducation de base. L’utilisation de l’éducation à des fins d’amélioration durable de la vie des pauvres est loin de devenir une réalité dans ce pays sans vraie élite dirigeante. En ce sens, la bonne politique nationale de l’éducation est à repenser, de même que la citoyenneté, la participation effective à la vie de la communauté, la promotion des attitudes et des valeurs et l’amélioration des compétences cognitives. L’importance du dialogue sur les politiques éducatives, le rôle des bailleurs de fonds, la gestion des finances publiques en éducation, les nouvelles stratégies de développement de l’éducation s’avèrent aujourd’hui nécessaires. Nous nous accrochons trop souvent aux larges déclarations d’intentions au lieu d’inciter les acteurs à rechercher des solutions conçues localement pour résoudre les grands problèmes. Nous ne pouvons pas faire comme si de rien n’était, nous ne pouvons pas non plus refuser de répondre à la question qui nous préoccupe aujourd’hui à savoir : pourquoi faut-il repenser le système éducatif haïtien ? Question qui s’accompagne de débats et de polémiques enflammés dans nos différents milieux intellectuels où l’inventaire des mesures essentielles à prendre pour donner de la substance aux décisions des planificateurs, des politiciens et des éducateurs, est chaque jour dressé. La réponse est que la situation de l’école haïtienne est grave et dans l’ensemble du pays, le secteur privé occupe 88% du parc scolaire national contre 12% pour le secteur public. C’est le règne de l’illettrisme qui touche un fort pourcentage des diplômés et de l’analphabétisme préjudiciable à la vaste majorité de la population haïtienne trop souvent livrée à elle-même, sans écoles. Force est de définir des priorités concernant l’éducation au développement qui comprend des mesures destinées à répondre aux besoins humains fondamentaux des Haïtiens, à leur fournir des denrées alimentaires et à éliminer la pauvreté, à améliorer le développement humain et à réduire la survie marginale, à encourager les arts et l’expression culturelle, à maintenir et à rétablir la qualité de l’environnement et à promouvoir la coopération mondiale. Certains croient qu’il faut recommencer à zéro et, pour ainsi dire, se débarrasser des décombres en douce. D’autres se demandent quelle est la part de responsabilité des soi-disant élites surtout intellectuelles et économiques dans l’échec des deux, trois dernières réformes ? Définitivement, nous assumons très mal les différentes périodes de l’histoire de l’éducation en Haïti qui est celle d’un peuple qui porte les « spectres du passé colonial». Il est horrifiant de voir comment cette école calquée sur le modèle du colon français nous monte les uns contre les autres, nous ravive les anciens clichés de l’esclave soumis au Blanc, nous montre que les enfants issus de familles pauvres sont capables des pires choses et incapables de créer un espace commun de dialogue pour encourager la démocratie et assurer l’avenir. Cette école qui contribue à faire perdre l’espoir aux jeunes, qui les détache de leurs racines historiques communes, qui encourage la division, l’intolérance, l’irrespect et le piétinement des valeurs fondamentales et qui ne se concentre pas trop sur l’approche pédagogique orientée vers l’apprentissage de la vie réelle dissémine les connaissances toutes faites et les mauvaises pratiques est définitivement dangereuse. Il n’est donc pas étonnant que les soi-disant «porteurs de cultures» qui viennent de la France en particulier, des USA, du Canada pour ne citer que ceux-là, nous bloquent mentalement et nous empêchent de créer aujourd’hui un imaginaire national. Nos époques glorieuses sont passées dans l’oubli et les pouvoirs ne manifestent aucun intérêt pour le développement du pays. On n’apprend plus à nos enfants à avoir des rencontres- échanges pour apporter leurs propres opinions, réflexions et souvenirs. Comme on s’en doute, le travail de formation ne se fait pas toujours sans difficulté en Haïti, d’autant que dans la société haïtienne, tout est hiérarchisé, plus spécialement en ce qui concerne les rapports entre les élites économiques et les grandes masses de pauvres. Par exemple, les enfants riches des écoles congréganistes n’ont aucun contact avec les enfants pauvres qui reçoivent une éducation de pacotille dans les bidonvilles. De même, le domaine de l’éducation des enfants de Pétion-Ville, du Centre-Ville diffère beaucoup de ceux de carrefour ou de ‘’ Ti Boukan’’. Comme si le pays avait une école pour les enfants riches et une autre pour les enfants pauvres. On se plaît à dire à tort ou à raison: une école à plusieurs vitesses, plusieurs ministères dans un ministère. Ceux qui conçoivent et élaborent les programmes ne savent pas trop sur le rôle crucial de l’éducation des jeunes pour qu’ils soient aptes à faire face aux grands défis de la mondialisation. Plus d’un million d’enfants ne profitent pas des bénéfices de l’école même lorsqu’on continue à dire que l’éducation est un droit humain en Haïti où la maigreur des dépenses publiques dans le secteur ne permet pas de saisir de toutes les opportunités du siècle présent. Les politiques en matière de recherche ne sont jamais encouragées et rien n’est fait concrètement pour que tout le monde puisse avoir accès à des opportunités d’apprentissage dignes de ce nom. La qualité de l’éducation, ce paramètre constant de la planification et de la mise en œuvre des programmes d’éducation se trouve reléguée au second plan, question de maintenir les grandes masses dans une situation d’intellectualité inférieure par rapport à la minorité dominante riche. Pour toutes ces raisons, le système éducatif haïtien est à repenser non pas avec les bonnes intentions qui ne suffisent pas, mais avec des actions décisives capables d’engendrer une vraie réforme de la mentalité. Il nous faut à tout prix mettre un terme à la traditionnelle vision éducative erronée qui continue à déclencher des troubles psychologiques chez nos élèves et professeurs. Nous avons vu beaucoup de ‘’supersexperts’’ qui, par leur narcissisme et leurs délires de grandeur, croient pouvoir, aujourd’hui encore faire la leçon à leurs propres victimes du système sans éprouver aucun sentiment de culpabilité après avoir travaillé à l’échec de toutes les récentes réformes. Nous ne devons pas nous étonner de voir s'exacerber l’indignation de ces gens qui se montrent hostiles aux idées innovantes. Modernes ou conservateurs, tous peuvent prétendre atteindre la maturité intellectuelle pour entreprendre l’œuvre de la réforme. Cependant, celle-ci n’arrivera jamais à sa phase finale sans l’implication et la participation active des acteurs d’où ils viennent. C’est le seul moyen d’éviter au ministère de perpétuer la terrible expérience des années passées qui laisse des plaies non cicatrisées dans le système. La réforme éducative en Haïti ne saurait être laissée au hasard ni au caprice des circonstances, pas plus qu’aux seuls aléas des crises et des jeux de pression. C’est à la communauté éducative de bâtir elle-même un projet commun à toutes les composantes internes et externes qui, dans une perspective de développement, de changement planifié, d’amélioration et non de jugement de valeur, doivent exiger du ministère une analyse institutionnelle pour s’évaluer. Pour nous, il est toujours possible de reformuler les différents niveaux de priorités en tenant compte de leur faisabilité. C’est une affaire de choix qui nécessitent un plan opérationnel simplifié et à la hauteur de nos moyens. Une nouvelle mise en ordre des priorités identifiées devrait pouvoir guider les décideurs ministériels dans leur capacité à prévoir l’impact des actions à entreprendre pour contrecarrer les résistances prévisibles des conservateurs qui savent mieux que tout autre imposer au ministère la stratégie non appropriée d’implantation de toute réforme véritable. On peut continuer à se dire aujourd’hui que les moyens pour réaliser le changement souhaité sont nécessaires. Cependant, nous n’arriverons jamais à la véritable réforme, si le ministère ne se donne pas la capacité de vivre la portée du changement et d’évaluer d’abord la faisabilité des priorités d’action décidées. C’est pourquoi, nous tenons à de nouveaux objectifs pour l’institution scolaire d’Haïti condamnée à fixer de nouveaux axes de développement pour le pays. Paul Yves Fausner PhDC Doctorant en Sciences Humaines et Sociales, Maître en Education Professeur à L’Université d’Etat D’Haïti et à L’UNIQ

Auteur
Ses derniers articles

Réagir à cet article