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La contamination de l’arachide en Haïti par les aflatoxines, les solutions existent

Publié le 2015-11-12 | Le Nouvelliste

Economie -

L’arachide, communément appelée pistache en Haïti, est une culture au statut particulier, une légumineuse à graines comme les pois, la plante oléagineuse la plus cultivée dans notre pays. Pratiquée par de petits agriculteurs, sa culture est à la fois de rente et vivrière, mais la production a toujours été insuffisante pour pouvoir donner naissance à une industrie même artisanale d’extraction d’huile comestible. Les graines d’arachide sont contenues dans une gousse qui est un fruit sec enterré dans le sol, bien que les fleurs soient aériennes. La graine est d’une très grande valeur nutritive, car riche à la fois en protéine, en lipide et en amidon. Elle constitue un aliment d’une très grande innocuité qui ne contient pas de substances toxiques naturelles. Elle est vendue et consommée majoritairement sous forme de beurre d’arachide (manba), et de cacahouètes (pistaches grillées) vendues soit dans les supermarchés, soit par des marchands ambulants. L’arachide présente à la fois un intérêt économique et nutritionnel pour la population. La production de beurre d’arachide représente une activité de rente surtout pour les femmes et les associations d’agriculteurs, particulièrement celles qui sont les plus vulnérables. Du point de vue nutritionnel, l’arachide représente, après le haricot, la principale source de protéine dans la diète alimentaire des Haïtiens à travers tout le pays. A cause de sa grande valeur nutritive, le beurre d’arachide est utilisé dans la fabrication d’alicaments. Il est le constituant principal du médicamanba fabriqué pour la récupération rapide des enfants malnutris si nombreux dans notre pays. On rapporte qu’Haïti possède la plus grande fabrique de médicamanba de la Caraïbe. Ainsi, vu le grand usage de l’arachide comme complément protéique, pour lui permettre de continuer à remplir ce rôle, trois conditions doivent être réunies: l’innocuité totale du produit, sa disponibilité toute l’année et sur tout le territoire, un prix accessible à tous les consommateurs. Malheureusement, les sécheresses récurrentes et les contraintes économiques des producteurs, l’inaccessibilité à des semences de bonne qualité, le manque d’infrastructures notamment pour le séchage et le stockage des graines représentent des obstacles majeurs à une production régulière et de qualité. Cet environnement est favorable à l’infestation de l’arachide et des produits dérivés par des champignons microscopiques qui produisent les aflatoxines. En effet, selon une étude publiée en septembre 2012 par Dr. Dan Brown de Cornell University (Journal of Hunger & Environmental Nutrition, 321-332), le beurre d’arachide produit en Haïti contient une quantité d’aflatoxine nettement supérieure par rapport au seuil de 20 parties par milliard (ppb) établi par l’Administration des Aliments et Médicaments (en Anglais, Food and Drug Administration, FDA), l’une des agences régulatrices de l’industrie agroalimentaire aux Etats-Unis d’Amérique. C’est quoi l’aflatoxine? L’aflatoxine est une substance toxique produite par un champignon connu sous le nom d’Aspergillus flavus ou Aspergillus parasiticus. Les risques d’infestation existent avant et après la récolte. Avant la récolte, parmi les facteurs susceptibles de l’entraîner, on peut citer la présence du champignon dans le sol, les attaques de nématodes, la mort de la plante due à d’autres attaques de maladies, l’immaturité des gousses, etc. Et après la récolte, on peut citer, entre autres, les dommages mécaniques causés aux gousses, le niveau de nettoyage des gousses et les mauvaises conditions de stockage (humidité, attaque d’insectes, etc.). Il existe plusieurs types d’aflatoxine; les plus connues sont ceux dits B1, B2, G1, et G2. Le type B1 est le plus toxique et peut donner lieu à de nombreuses affections dont les plus graves sont le cancer du foie et l’immunodépression (Clinical Toxicology, 51, 828-833). Les champignons peuvent se développer sur plusieurs aliments de consommation courante (pistache, maïs notamment). L’arachide est l’un des milieux de prédilection de l’Aspergillus flavus, produisant principalement de l’aflatoxine de type B1. La production d’arachide haïtienne est-elle contaminée par les aflatoxines? Avec le support de l’Institut interaméricain de Coopération pour l’Agriculture (IICA) et du Centre de Recherche et de Développement International (CRDI), une unité de recherche à la Faculté d'agronomie et de médecine vétérinaire (FAMV) de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH) a mené une recherche en vue de faire une contre-expertise des résultats déjà publiés dans la littérature. L’équipe a réalisé, durant la période allant de décembre 2014 à avril 2015, une évaluation préliminaire du niveau de contamination des arachides et du beurre d’arachide par les aflatoxines. Les analyses de laboratoire ont porté sur des échantillons d’arachide collectés directement des parcelles de paysans sur l’île de la Gonâve (communes de Anse-à-Galet et Pointe-à-Raquette) et des échantillons de beurre d’arachide de marque locale (fabriquée en Haïti) et vendus dans les supermarchés à Port-au-Prince. Parmi les échantillons d’arachides décortiquées collectés et analysés, 45% montrent des teneurs en aflatoxine supérieures à 150 ppb, donc au-dessus du seuil d’action de 20 ppb fixé par la FDA. Par contre, 55% ont une teneur en aflatoxine comprise entre 8-12 ppb, c’est-à-dire en dessous du seuil d’action de 20 ppb. Pour ce qui a trait aux arachides en coque, un total de 13 échantillons ont été analysés, parmi lesquels, quatre (4), soit un peu moins de 31%, présentent une teneur en aflatoxine en dessous du seuil d’action de la FDA. Neuf (9) échantillons, soit 69%, exhibent des teneurs en aflatoxine supérieures au seuil d’action de la FDA, parmi lesquels, quatre (4) montrent une quantité d’aflatoxine supérieure à 150 ppb. Les analyses révèlent aussi que les échantillons de beurre d’arachide achetés sur le marché formel en Haïti ont tous une teneur en aflatoxine supérieure à 150 ppb, donc non conformes aux normes internationales. Parallèlement, l’échantillon de beurre d’arachide de marque importée (utilisée comme témoin) présente une teneur en aflatoxine de 8.8 ppb. De façon générale, les résultats montrent que le problème est réel et le niveau de contamination varie beaucoup au long de la chaîne de production et de transformation. Le risque aflatoxine, comment y remédier? Le risque aflatoxine n’est pas un problème typiquement haïtien. Presque tous les grands pays producteurs d’arachide dans le monde ont été à un moment ou à un autre confronté à ce problème. Au Sénégal, le plus grand producteur d’arachide dans le monde où l’arachide est cultivée par 75% des agriculteurs, contribuant à 20% du produit intérieur brut (PIB), le problème d’aflatoxine a failli anéantir cette filière au cours de la décennie 1990-2000. Mais aujourd’hui, malgré la rigueur des règlementations européennes, le Sénégal reste le plus grand exportateur d’arachide et produits dérivés vers l’Union européenne. Tout ceci pour rassurer les multiples consommateurs d’arachide en Haïti que le problème est remédiable moyennant des prises de décisions réalistes et pragmatiques. Les solutions doivent être abordées à plusieurs niveaux: A. Formation des producteurs d’arachide D’abord, il est important de former les producteurs d’arachide sur les bonnes pratiques agricoles (rotation de culture, gestion de l’irrigation, récolte à maturité complète, les bonnes pratiques de séchage etc..). L’arachide est une culture particulièrement sensible au précédent cultural. Il est recommandé de ne pas la semer plusieurs années successives sur une même parcelle. Une rotation bien adaptée pourra améliorer l’efficacité des engrais utilisés, réduire la pression parasitaire et améliorer le contrôle des adventices. Les nématodes et les maladies foliaires transmises par les agents pathogènes sont partiellement contrôlés par une rotation adaptée (Manuel sur les techniques de production de semences d’arachide, Ntare BR et co-auteurs). B. Le contrôle de qualité dans les usines et les ateliers de fabrication de beurre d’arachide Nous n’avons pas suffisamment d’informations sur les systèmes de contrôle de qualité mis en place dans les usines de fabrication de beurre d’arachide en Haïti. L’analyse aléatoire de quelques échantillons en fin de cycle de production est simplement une méthode de vérification de la qualité. Elle est efficace si et seulement si un système de contrôle de qualité cohérent a préalablement été mis en place. De ce fait, nous pouvons suggérer aux transformateurs d’arachide d’adopter la démarche inspirée de la méthode HACCP (Hazard Analysis Critical Control Point) largement utilisée dans le contrôle de la sécurité sanitaire des aliments. C. Fonctionnement d’un laboratoire de contrôle de qualité des aliments Il est indispensable de disposer de laboratoires de contrôle de qualité des aliments mis sur le marché. Les autorités sanitaires du pays doivent y penser sérieusement. D. Règlementation de l’industrie alimentaire en Haïti Les réglementations relatives aux aflatoxines sont strictement établies dans de nombreux pays. Aux Etats-Unis, pas plus de 20 parties par milliard (ppb) d'aflatoxines sont autorisés dans les grains et pas plus de 0.5 ppb dans le lait. Dans la majorité des pays européens, 4 ppb est la limite supérieure autorisée dans les aliments. Au Kenya, une limite de 10 ppb a été établie par le Bureau des Normes du Kenya (Cah. Agric., 174-181). En Haïti, jusqu’à date, aucune norme d’innocuité alimentaire n’est mise en place. En conséquence, les instances régulatrices du pays, particulièrement les Ministères concernés (Agriculture, Commerce, et Santé Publique) ont, à notre avis, l’obligation de penser rapidement à franchir les étapes nécessaires pour établir des normes et standards pour cette industrie.

A propos des auteurs: Lemâne Delva est Ingénieur-Agronome de formation et de profession. Il détient un Doctorat en Sciences et Technologie Alimentaire à l’Université de Floride. Il a réalisé des expériences postdoctorales au Laboratoire de Toxicologie Alimentaire et Environnementale à la même Université. Il est un Fulbright alumnus et Professeur à l’Université d’Etat d’Haïti. Email: lemane.delva@ueh.edu.ht Bénédique Paul (Ph.D.), Ingénieur-Agronome, Enseignant-chercheur à la FAMV, UEH, Membre de l'équipe de recherche sur l'aflatoxine à la FAMV/UEH. Email : benediquep@yahoo.fr est Ingénieur-Agronome de formation et de profession. Il détient un Doctorat en Sciences et Technologie Alimentaire à l’Université de Floride. Il a réalisé des expériences postdoctorales au Laboratoire de Toxicologie Alimentaire et Environnementale à la même Université. Il est un Fulbright alumnus et Professeur à l’Université d’Etat d’Haïti. Email: lemane.delva@ueh.edu.ht Bénédique Paul (Ph.D.), Ingénieur-Agronome, Enseignant-chercheur à la FAMV, UEH, Membre de l'équipe de recherche sur l'aflatoxine à la FAMV/UEH. Email : benediquep@yahoo.fr

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