Sommes-nous une société de malades mentaux ?

Psychopathologie de la crise haïtienne

Publié le 2015-10-05 | Le Nouvelliste

À l’approche de la célébration de la journée mondiale de la santé mentale du 10 octobre 2015, dans cet atmosphère de crise généralisée n’épargnant aucun secteur de la vie nationale: la famille, l’école, l’université, la politique, l’économie, l’Église, la culture, l’environnement ; le temps n’est t-il pas venu, d’oser enfin agiter tout haut l’épineuse question que l’Haïtien ne ordinaire se pose tout bas ? Sommes-nous en Haïti une société de malades mentaux ? À cet effet, nous souhaiterions inviter les professionnels.les de la santé, les intellectuels, les universitaires et toutes autres forces vives de la nation, à nous rejoindre, pour alimenter cette réflexion psychologique, transversale dans ce contexte de grands défis, sur une urgence vieille de deux siècles, qui a la vie dure dans le royaume de non-urgence. Il s’agit de la problématique de la santé mentale de la société haïtienne d’un point de vue global (géographique, historique, politique, sociologique, éducatif, économique, culturel, écologique, etc). Cette analyse psychosociologique du fonctionnement de notre pensée collective ambitionne donc de fournir un miroir, ou de proposer un nouvel angle de traitement dans le débat social sur « l’agonie psychique » de laquelle nous peinons tant à sortir. Qu’entend-on par « psychopathologie de la crise haïtienne » ? Selon le vocabulaire de la psychologie (Pierron, 2003), la psychopathologie est l’étude scientifique des « troubles mentaux tant en ce qui concerne leur description que leur classification, leurs mécanismes et leur évolution ». Tandis que le terme crise renvoie à une manifestation nerveuse caractérisée par sa soudaineté, sa violence et sa brièveté (par ex : crise d’anxiété, crise de panique, crise existentielle). Dans le monde médical, cette notion explique des états morbides se déclarant brutalement et avec intensité de manière temporaire annonçant une modification importante dans un sens positif ou négatif dans l'évolution d'une maladie. Il est à faire remarquer que ce concept, qui témoigne d’une situation de rupture, touche aussi aux domaines des croyances, de la gouvernance, la production, l’environnement et tant d’autres. Ceci étant dit, nous croyons que la crise haïtienne est avant tout psychologique (existentielle, d’angoisse, d’anxiété, de peur) avant d’être sociale, politique, économique ou écologique. Nous nous évertuerons donc dans cet article à remonter aux origines de celle-ci, d’énoncer les principales manifestations psychopathologiques de la rupture, et de conclure sur les conditions d’une possible rémission. De l’origine historique de la crise haïtienne : la transmission intergénérationnelle des traumatismes de l’époque coloniale Mis à part notre fragilité géographique nous exposant annuellement aux cataclysmes naturels, tels les tempêtes tropicales et inondations violentes, les séismes périodiques et les sécheresses associées aux problèmes de déforestation massive, de désertification du sol, avant de nous pencher sur la question pathologique qui nous préoccupe, attardons-nous un instant, sur un moment fondamental, facteur de vulnérabilité incommensurable dans notre histoire de peuple : les quatre siècles d’esclavage et la période révolutionnaire. La période coloniale : le trauma archaïque La notion de traumatisme dérive du grec traumatismos évoquant l’action de blesser ; le terme de trauma n’est qu’une réduction du concept de traumatisme et réfère à une blessure. D’un point du vue psychodynamique, le trauma constitue une effraction dans l’organisme psychologique atteint dans son système de défenses en raison de la force des stimulations générées par la situation de menace ou de danger physique ou psychique pour la personne qui la vit directement ou indirectement. Dans le champ de la psychopathologie actuelle, il a été démontré que tout individu (enfant ou adulte) ayant été l’objet, témoin oculaire ou auriculaire d’une situation traumatique, au cours de laquelle des êtres ont pu mourir, ou être très gravement blessés ou bien ont été menacés de mort ou de graves blessures, ou son intégrité physique ou celle d’autrui a pu être menacée, peut être considéré à risque pour le développement ultérieur de perturbations spécifiques du comportement (APA, 2013). Ce qui rajoute au potentiel traumatique de la situation, c’est aussi le caractère soudain et violent de l’incident. Des études scientifiques, incluant des survivants et des enfants de survivants de grands traumas historiques, tels que l’holocauste (massacre et persécution subis par des Juifs), le génocide arménien, les dictatures au Chili et en Argentine (citées par Baubet et al. 2006), ou des catastrophes naturelles, comme le séisme de 2010 en Haïti (Blanc et al., 2015)a, ont mis en lumière l’existence d’une transmission neurobiologique, psychologique et socioculturelle, de génération en génération, des traumatismes liés à ces évènements d’un « passé lointain ». S’agissant de la période coloniale de Saint-Domingue, nous estimons que tous les critères sont réunis, dans le cas de notre société contemporaine, pour discuter d’une exposition « multitraumatique » prénatale (avant notre naissance), à travers les tortures physiques et morales infligées quotidiennement à nos ancêtres indiens et africains arrachés sauvagement de leur terre natale, puis réduits à l’état de biens meubles des colons blancs sur l’île d’Haïti de 1492 jusqu'au début de la révolte en 1791. Il s’agit d’un trauma historique. Pour certains historiens, ce phénomène marque ce que l’on considère comme le plus grand génocide de tous les temps : travaux forcés, meurtres, mutilations, humiliations, viols, christianisation. Notre république a dû prendre naissance dans le sang, grâce à l’insurrection des esclaves. Au cours de la bataille de Vertières de 1803, on estime que 100 000 Africains auraient été tués (Blanc, 2015)b. En psychotraumatologie, il a été noté qu’une quantité de sujets rescapés des évènements traumatiques, dans les premières heures ou les 30 jours consécutifs, affichent des altérations de leur fonctionnement ou de la détresse psychologique, désignées sous le vocable de troubles liés au traumatisme et au stresseur. Ces maladies mentales sont caractérisées par des signes d’anxiété, de peur, et/ou de perte de plaisir, de sentiment dérangeant de tristesse et d’irréalité, de sentiment de colère externalisée et de l’agressivité, ou de la dissociation (état de rupture entre différentes entités de la personnalité) (APA, ibid.). En ce qui nous concerne, nous pouvons observer que l’appareil psychique collectif haïtien, de par les interminables troubles politique et sociaux connus depuis le soulèvement de 1804, fait les frais d’un état de crise permanente, de perturbation résultant des tensions entre ses différentes composantes. Le trouble de sress post-traumatique : une des maladies chroniques dont souffre la société haïtienne Dans notre conception, de même que chez d’autres peuples afro-descendants, l’état de crise général dans lequel baigne le pays témoignerait en réalité de la présence massive et durable de symptômes du trouble de stress post-traumatique découlant du trauma des temps esclavagistes. Nous voulons faire référence aux manifestations de : 1) Reviviscence des comportements appris durant la colonisation par nos ancêtres africains et indiens : une bonne partie de nos reflexes relève de la vision du monde inculquée par les maîtres blancs. Tout ce qui touche au savoir-être et savoir-faire, à la beauté, au bon goût, au langage, aux croyances, au mode d’organisation sociale et politique doit absolument répondre aux critères eurocentriques pour être admis par une majeure partie de la population. Le vaudou, une pratique spirituelle issue de l’Afrique, reste encore diabolisé par nombre de compatriotes farouches défenseurs du christianisme. De plus, on aperçoit rarement des personnes mulâtresses faire la queue dans les banques commerciales. 2) Évitement persistant des stimulis rappelant le traumatisme de l’esclavage. Si des monuments ou des lieux de mémoire ont certes été érigés sur tout le territoire à la gloire de nos aïeux, qui ont vaincu la puissance coloniale française, la problématique ségrégationniste au détriment des Haïtiens de teint foncé, par rapport à leurs compatriotes métissés, descendants d’européens, et d’arabes jouissant d’une grosse part des richesses du pays, a toujours été esquivée. Toute personne osant brancher un coup de projecteur sur le phénomène cout le risque de se voir taxer de prophète de la division, et d’être mise à l’écart. 3) Altération négative de la pensée et de l’humeur qui se traduit par un fonctionnement « schizoide », tel que souligné par l’éminent psychologue social américain Dr Amos Wilson (1978), dans ses réflexions sur les variations dans le développement psychologique des jeunes Afro-Américains, comparés à leurs camarades des autres communautés, peut être décelée chez nous dès la prime enfance. Ces altérations ne sont pas étrangères à la place prépondérante que prennent les missions chrétiennes dans l’éducation de nos jeunes, notre dépendance des produits culturels (livres, musique, télévision, cinéma, etc.) des anciennes puissances coloniales et des politiques implémentées par les missions internationales sur le terrain, renouvelant sans cesse la prescription universelle du modèle blanc. La globalité de notre système de pensée est façonnée d’injonctions eurocentriques, de dégoût par rapport à l’héritage africain, d’un rejet de l’haitienneté et d’un catastrophisme relatif à notre avenir. En voici une liste non exaustive : « Depi nan Ginen nèg pa renmen nèg - Ayisyen se Dyab - Vodouyizan se malfektè - Yo pral brile nan lanfè - Ayisyen se chen – Jezi se papa nou, Mari se maman nou (alors que toutes les représentations graphiques de ces deux personnages bibliques les présentent comme des individus caucasiens ; tandis que Satan et l’enfer sont symbolisés par des créatures noires)- Ou paka eksprime w an kreyòl men anfranse- Nou paka dirije tèt nou - Bay blan peyi a nou fini - Pa gen espwa pou peyi sa ankò- M pa anvi rete viv nan peyi sa ankò - Sèl fason k rete pou vin yon bagay demen se pati kite peyi sa – Lekòl pa bay – Lekòl ak Inivèsite Ayiti ap tiye entèlijans timoun – Nèg isit yo ale lekòl pou yo al aprann volè- Nèg ak diplòm pa itil peyi a anyen – Ala nasyon sòt se ayisyen- M pa fè ayisyen konfyans- Ayisyen se volè mimi miaw - M prefere al fè ti Ameriken osnon ti Kanadyen ». Ces différentes façons d’appréhender notre réalité permettent d’entrevoir combien nous vivons écartelés entre deux mondes auxquels il ne nous est pas permis complètement d’appartenir: une culture blanche occidentale, et celle inhérente à nous. Nous sommes enfermés dans cette personnalité « clivée » ou schizoïde, où on essaye tant bien que mal de fonctionner entre deux manières d’être mutuellement incompatibles. 4) Hyper-excitation ou activation neurovégétative se manifeste très souvent chez l’Haïtien par une constante: le recours à la violence verbale et physique, en tant que stratégie de défense face à la crise. Il se trouve que l’indépendance du pays fut conquise dans la violence. L’état d’excitation de la période révolutionnaire serait demeuré intact. Toutefois, d’un coup de baguette magique, les figures tortionnaires d’antan se sont réincarnées en anges gardiens de notre nation. Le trop-plein de sentiments d’agressivité longtemps contenu à l’égard de l’ennemi s’est retourné contre nous-mêmes (Wilson, 2011). Dans pas mal de cas en psychotraumatologie, certaines victimes tombent en amour avec leurs bourreaux. C’est à se demander si telle ne serait pas notre situation actuelle. Il nous vient à l’esprit les passages à l’acte en cascade des « hyper-excités » à l’université, aux élections, dans l’exécutif, dans les quartiers populaires pour entrer en possession du pouvoir ou le consolider. À titre illustratif, évoquons le comportement sadomasochiste public du chef de la nation envers les femmes, et les membres du gouvernement « faisant jouir » toutes les couches de la population ; les agressions verbales et physiques demeurent, pour des étudiants, l’unique moyen de communication avec le reste de la communauté; les affrontements armés et meurtriers entre gangs rivaux ou regroupements politiques sont exacerbés; la casse des biens publics s’incruste dans notre ADN ; enfin, les exécutions et enlèvements barbares contre rançon deviennent une porte de sortie aux laissés-pour-compte des zones défavorisées. Cette psychopathologie posttraumatique typique affligeant la société haïtienne, similairement au post-traumatic slave syndrome (syndrome post-traumatique esclavagiste) étudié par le Dr Joy Degry en 2005, pour rendre compte d’un ensemble de conduites, de croyances et d’actions relevant des traumatismes transgénérationnels multiples expérimentés par les Afro-Américains, ne saurait se résorber d’elle-même, ou par une simple prise en charge clinique. Une amélioration de cette symptomatologie post-traumatique, par conséquent postesclavagiste, de notre nation est par-dessus tout tributaire d’une prise de conscience individuelle, puis générale du caractère morbide de notre fonctionnement. Il est urgent de travailler sur nos symptômes de reviviscence, nos évitement et amnésie par rapport au passé, des distorsions actuelles dans notre mentalité, et de nous affranchir de la conception catastrophiste nocive vis-à-vis de nous, nos écoles et universités, notre capacité de gestion de la cité, nos manières d’entreprendre, notre génie, notre spiritualité, notre langue, notre environnement et notre culture. Nous sommes fortement persuadée qu’une telle prise de conscience nous permettrait de cheminer vers une réconciliation avec nos forces et nos faiblesses, au bénéfice d’une mutation profonde des structures sociales pathologiques chroniques qui entrave notre existence. Tout compte fait, cette mutation marquerait-elle de fait le crépuscule du règne de la « résilience placebo » prescrite par les charlatans de la communauté internationale ?
Judite BLANC Ph.D, Université Paris 13 Nord Psychologie clinique/Psychopathologie Professeure des Universités (UEH/Notre-Dame) juditeblanc@yahoo.fr https://www.researchgate.net/profile/Judite_Blanc Auteur

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