Le courage d'habiter Haïti au XXIe sièle

La vocation de l'universitaire citoyen Livres en folie

Publié le 2015-06-02 | Le Nouvelliste

Culture -

Peu avant la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe, Simone Weil faisait remarquer au début de la dernière partie de son livre Testament sur l’enracinement que la méthode d’insuffler une nouvelle inspiration après le fascisme « implique une tâche pour laquelle il n’y aurait aucun modèle théorique disponible ». Certes, il existe les grands traités politiques classiques de Platon, Aristote, Kant et Rousseau, par exemple, pour analyser l’essence de l’État, de ses institutions et limites civiques. Mais comment remettre une nouvelle motivation de vivre dans l’esprit et le sentiment d’un peuple en détresse et dans la misère ? Haïti a connu de multiples catastrophes sociales, politiques et naturelles depuis son indépendance en 1804. Il est donc urgent qu’elle retrouve une inspiration nouvelle et profonde pour construire son avenir à tous les niveaux. C’est justement ce travail indispensable qu’entreprend Hérold Toussaint, personnage déjà bien connu dans son pays et à qui nous sommes liés par des affinités scientifiques et amicales, dans son ouvrage Le courage d’habiter Haïti au XXIè siècle : la vocation de l’universitaire citoyen. Nous saluons cette entreprise fondamentale d’analyse et d’exhortation éthique comme un traité politique, sociologique, spirituel et pédagogique dans le sens indiqué d’une nouvelle inspiration pour son pays, en se fondant sur des traditions et capacités existantes au sein de son peuple et des élites de sa patrie sans exclure une certaine universalité. Il nous semble que ce rapport invoqué entre peuple et élites n’est pas seulement un objet de recherche sociologique et psychologique que l’auteur maîtrise souverainement, mais qu’il relève surtout d’une donation de fond qui est la vie. Cette vie, dans sa réalité phénoménologique radicale, est, en dernière analyse, une originalité qui se retrouve identique à la potentialité en tant que telle, c’est-à-dire en tant que source intarissable de tous nos pouvoirs subjectifs et communautaires. Et si l’on regarde les sujets traités dans les chapitres successifs de son traité si lucide et courageux, il y est précisément question d’un « amour de la vie » qui, sur le plan d’une « éthique biophile », condense tout ce qui fait la vocation du citoyen et de l’universitaire conscients et responsables de leurs possibilités et devoirs, à savoir permettre le développement d’une culture dans son auto-accroissement originaire et permanent. En suivant les articulations immanentes d’une telle culture créative comme le véritable bien commun de chaque individu et de la collectivité sur le plan d’un ensemble inspiré et habité par une telle vie culturelle, les étapes et investigations nécessaires pour réaliser cette dernière sont évidentes. Cette évidence n’est pourtant pas seulement politique et épistémologique. Elle rejoint plus essentiellement une certitude affective ou existentielle basée sur des données philosophiques et anthropologiques irréfutables : la vérité, la justice, le sens des valeurs et le respect envers le réel intégral. Nous savons, par nos rencontres avec Hérold Toussaint en France et à travers nos conversations et discussions, qu’il accomplit, dans un souci personnel et civique, l’enseignement de la pensée humaniste et logothrapeutique de Victor E. Frankl. Fondée sur la décision noétique toujours libre à l’égard de toute situation, cette pensée, praxis d’une analyse existentielle insolite toujours en débat avec l’esprit du temps (Zeitgeist), ne connaît aucune acception principielle du conformisme et du totalitarisme que nous avons connus dans nos passés différents et dans le présent toujours plus « globalisé », comme on dit. Ces expériences historiques et éthiques impliquent, à la suite de Frankl, mais aussi d’Erich Fromm et Hannah Arendt que notre auteur nomme parmi d’autres, que tout fatalisme, fanatisme, collectivisme et relativisme se trouvent bannis de la vocation de tout homme pour vivre son existence avec hauteur et dignité. Par conséquent, l’analyse de l’universitaire, du citoyen, de l’habitant d’une terre inouïe comme l’île d’Haïti ne peut être que le déploiement des conditions essentielles ou transcendantales pour permettre cette vie et cette culture esquissées dans le contexte local et international à vivre comme un nouvel habitus social. Un tel habitus qui est toujours au départ une sédimentation de nos décisions et non-décisions se forge alors sans aucun doute pour chaque homme. D’abord, par l’éducation, qui englobe l’apprentissage de la reconnaissance réciproque, l’art d’argumenter librement dans le respect du vrai et du juste, le partage des pouvoirs et richesses en dehors des violences réelles et symboliques, et toujours aussi l’art sous toutes ses facettes en tant que beauté, littérature, poésie, etc., pour célébrer une humanitas qui connaîtra toujours le « re-souffrir » et le « se réjouir » comme la donation immanente de toute vie. Hérold Toussaint s’adresse naturellement à la génération des jeunes pour dégager simultanément une responsabilité des universitaires. Car universitas, lors de la fondation des premières universités dans la vieille Europe, signifiait : permettre un espace autonome à l’intérieur des sociétés pour réunir tout le savoir théologique, philosophique, scientifique et pratique dans un lieu où chacun – une fois initié – pouvait participer à cette recherche, tant individuelle que commune, d’une vérité par la discussion publique d’après des procédés reconnus par tous. Nous souhaiterions de tout cœur que cette vieille universitas, au sens le plus noble et exigeant du terme, trouve une nouvelle actualisation en Haïti pour le bien de tous, dans un monde unifié et tant déchiré à la fois actuellement. Dans cette perspective, l’épreuve et l’expérience, ainsi que la décision ferme des Haïtiens, peuvent non seulement marquer un tournant dans la propre histoire de ces derniers, mais aussi être l’exemple d’un courage et d’une clairvoyance dont nous avons tant besoin partout sur notre planète en ce temps décisif, pour un avenir humain encore vivable. Rolf Kühn Fribourg-en-Brisgau ( Allemagne)

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