Peinture :

Frantz Zéphirin: ‘’Je suis l’enfant d’Aloumandjha, père des Ogou’’

Publié le 2014-12-26 | Le Nouvelliste

Culture -

A 46 ans (17 décembre 1968), Frantz Zéphirin, pour sa récente exposition à la galerie Nader (vernissage 19 décembre), où toutes les œuvres sont retenues, a permis à l’artiste d’approfondir son expertise dans la connaissance du vaudou. Dans cette interview, il nous raconte son aventure avec les esprits. Le Nouvelliste - Pourquoi tant de symboles mystiques dans votre oeuvre ? Frantz Zéphirin - J’utilise les symboles parce qu’ils font partie de ma vie comme prêtre vaudou ; ils font partie de mon quotidien. Je suis un vaudouisant. C’est une continuité de ce que je suis. L.N- Quel genre de symbole utilisez-vous? F.Z - Mon œuvre est symbolique. Je suis, à la fois, un vodouisant et un maître kabbale. Un point, une ligne, pour moi, est un symbole : visible et spirituel. C’est seulement si quelqu’un est cabalistique qu’il peut déchiffrer de tels symboles dans mon travail. Mon art couvre quelque chose de mystique et de symbolique. Il est très difficile d’expliquer les symboles. Ceux-ci sont au-dedans de nous. L.N- Comment peignez-vous ? F.Z- Je peins au milieu de la nuit ; parfois c’est le sujet qui m’emporte et me dicte ses lois. J’ai toujours une hallucination, et un inconnu à l’intérieur, qui est mystique et me dicte les personnages. Des fois, je vais sur un tableau sans idée ; mais les formes apparaissent au fur et à mesure, et quand je regarde à nouveau le tableau, c’est un chef-d’œuvre. Je peins près de 18 à 20 heures par jour quand j’ai l’inspiration. L.N- Vous êtes un ‘’chwal’’, un esprit qu’on a dompté ? F.Z- Oui. L.N- Vous êtes réclamé par un esprit ? F.Z- Trois Dames (Dantò, Fréda, Aïda Wèdo) - des divinités féminines me réclament. J’avais 20 ans quand j’ai vu une femme descendre avec moi sous l’eau. Elle m’a montré des chevalets ; elle m’a dit: « Tu vas peindre tout cela pour moi. » A mon réveil, j’ai reproduit le tableau que j’avais vu sous l’eau. C’est à ce moment que j'ai commencé à peindre des sujets sous-marins. J’ai effectué des recherches sur l’Atlantide ; ces personnages peuvent avoir un autre nom que je ne connais pas, mais j’ai constaté qu’ils se manifestent souvent dans ma peinture. Certains les nomment les trois (3) femmes d’Egypte. L.N- Vous aviez déjà pris açon ? F.Z- J’ai pris açon à quatorze (14) ans. Ma grand-mère maternelle était une grande prêtresse du vaudou au Haut- du- Cap. C’est elle qui m’a initié. Elle tenait à le faire ; j’étais son dauphin. L.N Comment êtes-vous venu à la peinture ? F.Z- Depuis mon enfance, j’étais très responsable. J’ai commencé à peindre chez les Obin qui habitaient tout près de ma grand-mère, à l’âge de 5 ans environ; et à 8 ans, j’ai vendu mon premier tableau pour ma première communion. Depuis cette période, j’étais excité pour produire. Je n’ai pas joui de mon enfance comme les autres enfants; mes journées se passaient ainsi : aller aux cérémonies vaudou, peindre ou dessiner quand je savais mes leçons. Ma grand-mère tenait à ce que je sois médecin. L.N- Comment êtes-vous entré à Port-au-Prince ? F.Z- Ma mère m’a fait une bonne surprise en venant me chercher au Cap pour me conduire à Port-au-Prince. J’ai fréquenté, à cette époque, presque tous mes amis morts du sida, overdose ou autres. J’avais aussi une vie débauchée. Je gagnais de l’argent dans la vente de mes tableaux, et les amis du Cap me conduisaient dans les boites de nuit. A Carrefour Waney, où habitait ma mère, elle m’avait inscrit au Collège Notre-Dame d’Haïti, chez le père Georges Mathelier en 1987. Rose-Marie Desruisseau était ma tante du côté de mon père, l’architecte André François. J’ai quitté l’école. Après une réunion familiale, j’ai décidé de vivre avec mon papa. La journée, j'allais sur les chantiers que dirigeait mon père et le soir, je peignais. Je veillais les chantiers et le mouvement des ouvriers; quand ils faisaient de la ferronnerie, je travaillais avec eux. Mon père buvait, je buvais aussi ; il n’y avait aucun problème. L.N- Comment faisiez-vous pour écouler vos tableaux à Port-au-Prince ? F.Z- Vivant au Cap, à quelques pas d’Antoine Obin qui corrigeait souvent mes dessins, au début, je peignais des marchandes, des rues du Cap, donc dans le style des Obin. La rupture, c’est une déception qui l’a provoquée. Quand j’apportais des toiles à une galerie au Bicentenaire, on me reprochait que mes toiles ressemblaient trop au travail des Obin. Un jour, j’avais deux tableaux qui n’étaient pas vendus. Un revendeur m’a offert 100 gourdes pour mes toiles. Je l’ai invectivé de tous les mots et lui ai dit qu'il était un macaque, un chien, un cochon. Vexé, j’ai envoyé, l’un après l’autre, les tableaux à la mer. J’étais au quai Colomb. J’ai passé, ce soir-là, une nuit blanche : je peignais le mariage du lion et de la lionne ; à la cérémonie du mariage, les gros animaux ont mangé les autres bêtes. Nous sommes au mois de décembre 1985. Je composais ainsi des singes, des jungles grâce à une commande, touts frais compris, que j’avais en main d’un marchand d’art, Boris Kravitz (Haitian Art Company à Key West qui habitait à Mariani. L.N- Comment aviez-vous atteint la notoriété pour que, à cette exposition Chez Nader, toutes vos œuvres soient vendues ? F.Z- Un beau jour, j’ai rencontré Blaise St-Louis chez Boris Kravitz qui, comme moi, était capois ; élevé, comme moi aussi, à la rue 2, à la fin de 1987. Blaise St-Louis m’avait dit qu’il vendait ses toiles chez Monnin et m’a proposé de m’amener chez lui. Ce jour-là, il n’était pas présent, et j’ai fait la présentation tout seul. Père Roger Monnin me reçoit. Il me demande d’ouvrir la toile. J’étais en présence de quelques grands noms de la galerie: St Jean, Sénatus, Sanon, Simil, etc. Il a poussé un ‘oh !’ d’étonnement et a appelé son fils Michel en lui disant : «Michel, Michel, viens voir ! (...) Nous avons enfin quelque chose de nouveau dans la peinture haïtienne.» Depuis ce jour, je suis accuelli comme un ‘’grand’’ chez les Monnin. J’ai exposé dans plus de 60 pays dans le monde, grâce à la galerie Monnin. Par exemple, ‘’30 ans, 30 peintures’’, en 1998. L.N- Pourquoi vos tableaux provoquent-ils une panique chez le regardeur ? F.Z- Chaque divinité a un animal qui l’incarne. Ogou, le cheval ; Damballah, le serpent ; Agoué, le poisson ; Legba, le coq, etc. Chaque divinité Agaou, Agasou (bœuf), Ti Jean (mouton), etc. Moi, je les mélange. Un Damballah avec un Agoué... Mes œuvres, on ne peut pas les regarder, sans un effet de retour avec les perceptions mystiques qui les traversent. L.N- J’ai noté que des serpents piquent dans différentes œuvres ? F.Z- Oui, des serpents qui nous piquent, en tant que peuple. Il faut les mettre de côté pour aller de l’avant. Discuter nos différends, nos problèmes, ces serpents continueront à nous piquer. C’est un petit pays, il n’y a pas d’autre endroit où nous pourrions mieux vivre. L.N- Quel est le style de Frantz Zéphirin ? FZ- On l’appelle ‘’zéphiréniste’’. C’est la perfection dans la miniature. Petite ligne, petit point, un véritable jeu de patience. Si un autre artiste peut m’imiter, il devra faire mieux que moi. L.N- En tant que grand prêtre du vaudou, est-ce qu’on peut continuer à vous consulter ? F.Z- J’ai ouvert mon premier temple à l’avenue Pouplard : le temple Nah-Ri-Veh. Pas pour les consultations publiques, vu que je traversais une quête de perfection spirituelle. J’effectue des traitements pour les gens dans mon temple à Carrefour, Mariani, après le temple de l’Ati Max Beauvoir. C’est devenu une confrérie, c’est-à-dire fermé. Esprit indien et esprit d’Afrique. Avant qu’ils fussent sur la terre, les Indiens avaient le code. C’est pas sans raison que Dessalines a décidé d’appeler le pays Haïti pour remercier les premiers habitants dans notre quête de la liberté. Je suis l’enfant d’Aloumandjha : père des Ogou. Une force m’accompagne quand j’ai peur. Après Dieu, les Guinens m’aident beaucoup, ainsi que les trois (3) dames d’Egypte.

Réagir à cet article