Vendredi 9 décembre 2016









CULTURE

Anténor Firmin et le State Department


« Anténor Firmin sait tout, sauf ce qu’il choisit d’ignorer », aimaient répéter certains de ses admirateurs. L’homme qui a marqué la politique et les lettres haïtiennes est incontestablement à cheval sur deux siècles d’histoire au goût de cendre et d’illusions perdues. Il a incarné l’espace d’un cillement une modernité politique qui se promettait de nous sortir du temps des baïonnettes et des seigneurs de la guerre. Quoique lui aussi se soit mué désespérément en chef de guerre, à la recherche d’une issue contre des généraux traîneurs de sabre qui, de manière périodique, faisaient main basse sur un pouvoir, objet de toutes les convoitises, depuis un jour sanglant d’octobre 1806. Firmin le nationaliste est celui qui, ministre, refuse toute concession du territoire haïtien à une puissance étrangère. C'est un homme d’Etat connu pour son inflexibilité et son refus de mettre en péril l’indépendance de son pays. Cet homme de principe, sourcilleux quant à la souveraineté d’Haïti, est aussi un politique ambitieux, qui croit dans son destin et dans la contribution qu’il peut apporter à l’émancipation de son peuple. C’est un homme politique qui croit dans les idées et qui a, sans nul doute, une vision pour Haïti, une vision de grandeur à la hauteur de la geste de 1804 et qui se nourrit de ses essais politiques. Mais il y a aussi dans ses gènes de politicien, cette poussée irrésistible vers la conquête du pouvoir, et qui révèle ses qualités de diplomate et de stratège rompu à la grammaire des relations internationales ; mais tout aussi limité par sa compréhension non exhaustive d’un monde en pleine mutation. C’est cet « autre » Firmin, celui qui cherche à composer avec le grand capital, qui tente de rassurer ou même d’amadouer la puissance américaine que nous découvrons à travers la Collection des textes retrouvés présentée par Michel Soukar et publiée aux éditions C3. Cette collection nous livre « à chaud » un mémoire adressé par Anténor Firmin au Département d’État américain dans lequel il évoque les épisodes de la guerre sanglante qui oppose ses partisans aux forces du général Nord Alexis. C’est à la fois passionnant et édifiant de vivre les moments tragiques de cette guerre civile et le positionnement international de Firmin à travers un texte écrit de sa plume, et qui vient jeter un éclairage non négligeable à la fois sur la période mais aussi sur le leader qu’est Anténor Firmin. En ce début de siècle, les Etats-Unis s’affirment comme la puissance impériale à la croissance économique insolente, au développement industriel à la mesure de leur appétit de consommation. Sur le plan de ses relations avec le sous-continent, les dés sont jetés. La doctrine de Monroe sous-tend les démarches du Département d’Etat et la Pax Americana est le nouvel évangile qui se répand dans une région connue pour ses tourmentes révolutionnaires et son conservatisme militaire. Anténor Firmin comprend que l’Amérique est incontournable dans le jeu politique haïtien et qu’elle va s’affirmer de plus en plus au détriment des anciennes puissances coloniales. Mais jusqu’où comprend-il la nouvelle politique impériale des Etats-Unis ? Ou cherche-t-il à endormir l’aigle en le caressant dans le sens du poil ? C’est dans ce contexte qu’il faut saisir les allusions polies à la politique américaine vis-à-vis de notre région que l’on retrouve déjà dans son livre « Monsieur Roosevelt et Haïti ». Analyse prudente, mais non moins fine des enjeux régionaux. Dans son mémorandum au secrétaire d’Etat John Hayes, chef de la diplomatie américaine, il tente d’obtenir la neutralité des Etats-Unis dans les conflits internes qui embrasent le paysage politique en Haïti, sinon une certaine bienveillance à sa cause. Une cause qu’il veut libérale, moderne et résolument tournée vers un futur économique et social prospère pour son pays. Il essaie, non sans contradiction, à travers ce document, de tracer les lignes d’une coopération sur la base d’intérêts bien compris entre l’Etat d’Haïti, moult fois abandonné par ses alliés du continent, lors de divers contentieux, et une puissance américaine émergente qui porte dans son ADN les facteurs d’une hégémonie qui se veut incontestable, et que l’auteur ignore ou feint d’ignorer. Toujours est-t-il que Firmin se sait très peu aimé de Washington, les rapports dressés contre lui par « d’honorables » correspondants et alimentés par ses adversaires dans l’oligarchie le dépeignent comme un anti-américain. Le consulat américain à St-Marc a d’ailleurs livré des firministes en fuite et poursuivis par des sbires de son adversaire, le très vindicatif et obséquieux général Nord Alexis. Certains historiens rapportent que l’attitude du ministre de France Pierre Carteron a été tout autre sur ce dossier et qu’il refusa de remettre Firmin et quelques-uns de ses partisans, réfugiés à son consulat des Gonaives, à la soldatesque de Tonton Nord. A lire le mémoire de Firmin au Département d’Etat, il se dessine très nettement une analyse de la complexité des rapports entre les deux pays. Une complexité qui devrait persister longtemps encore. Toute la problématique gît dans le fossé socio-économique qui sépare les deux pays ; sans parler du côté américain d’une volonté hégémonique et un penchant pour le fédéralisme, de l’autre, celui d’Haïti, une fierté nationaliste mais une tendance lourde à l’autodestruction, aux ripailles dantesques et aux guerres civiles non révolutionnaires ! Il prend à témoin le Département d’Etat, en appelle à la noblesse du président Roosevelt, implore presque les Etats-Unis d’user à bon escient de leur puissance pour protéger la nation sœur des flammes d’une guerre ruineuse et dont on souffle sur les braises depuis des capitales étrangères, ce qu’il n’affirme pas ouvertement dans sa note toute empreinte d’élégance diplomatique et de précautions, osons le mot, politiciennes. Le plus subtil, qui n’échappera pas au lecteur avisé, est la manière chevalresque avec laquelle il semble inviter l’Amérique en pleine expansion à se méfier de sa propre force. Fait-il preuve ici de naïveté ou découvre-t-il un phénomène qu’il a, à son époque, des difficultés à appréhender dans le développement même du capitalisme, l’expansionnisme politique de marché. Si Firmin, ancien ministre et diplomate, le contemporain et ami de Jose Marti, n’est pas un novice dans le domaine de la politique étrangère et des luttes émancipatrices de l’époque, il semble garder jusqu’à la fin une certaine candeur vis-à-vis de l’attitude un peu distante de Washington à son égard. C’est Michel Soukar qui affirme dans la conclusion de son avis au lecteur : « Quand en 1908, Firmin rencontra le secrétaire d’État américain Elihu Root et que Port-au-Prince apprit cette entrevue et fit convoquer le ministre américain Furniss par Louis Borno à l’époque successeur de Pauléus Sanon à la chancellerie haïtienne, Furniss minimisa la portée de l’entretien. Root lui-même relata fidèlement les paroles de Firmin à notre représentant à Washington ». Sans nul doute, dans ce cas comme dans d’autres, Washington avait plusieurs fers au feu, utilisables selon les grands desseins de sa politique. Firmin ne rentrait pas dans les calculs du State Department qui va montrer tout au long du XXe siècle un faible pour les caudillos. Roody Edmé











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