Vendredi 9 décembre 2016









IDEES ET OPINIONS

Lettre à la presse


Il est vrai que depuis l’Indépendance, s’il me faut parodier Aline Lacombe, de la presse écrite haïtienne, notre pays est resté étrangement fasciné par l’échec. Mais ma recommandation, procédant d’une perception lucide du fait journalistique revêt un caractère d’urgence dans la conjoncture socio-politique haïtienne. Notre peuple, dont des lustres ont fauché les espérances, après avoir perdu toute confiance dans l’Etat, reconnaît à sa presse une fonction de salubrité publique en l’acceptant comme une référence politique et sociale. Cette puissance exorbitante qui lui est conférée par la société s’accompagne forcément d’une exigence de responsabilité tant dans la qualité de l’information qu’elle est appelée à véhiculer que dans le devoir de restituer la vérité des événements et d’assortir ses commentaires de sérénité et de rigueur. Le manque de discernement, l’observance d’un silence calculé ne suffiront pas à dépassionner les débats mais se sanctionnent plutôt par la ruine d’un crédit moral que de nombreuses années d’efforts et de sacrifices auront permis de construire. La presse, un outil trop délicat pour être confié aux mains inexpertes ou trop intéressées de certains opportunistes! En effet, comme pour sacrifier à un rituel périodique soumis aux caprices d’une Histoire toujours en devenir, les forces nationales s’éparpillent après avoir perdu la longueur d’avance dont elles bénéficiaient , dans leur course vers le soleil, aux lendemains du 1er Janvier 1804. Pourtant, le décor était monté après ce que les uns appellent “la fulgurance louverturienne” et ce que les autres baptisent ”l’Épopée dessalinienne”. Que c’est loin, tous ces hauts faits qui nous arrivent sur une note ”moderato cantabile”, bruissement des vagues de mer sur des plages non entretenues jusqu’à devenir désertes! Que c’est loin la finesse d’un Toussaint jouant à cache-cache et à qui perd gagne avec les grands ténors du colonialisme: Sonthonax, Hédouville,Maitland! Que c’est loin tous les efforts de ”Fatras Bâton” pour unifier sous son commandement des groupuscules aussi disparates dans leurs convictions, qu’indisciplinés dans leur stratégie que ceux d’un Biassou ou d’un Jean-François! Le temps semble à présent être à autre chose qu’aux finasseries spirituelles, aux subtilités de la diplomatie, aux sinuosités de la politique. Le temps est à l’anarchie entretenue, à la violence planifiée et à la médiocrité dans toute sa laideur. Au lieu d’apaiser la souffrance d’un peuple qui a toutes les raisons d’être en colère, au lieu de canaliser l’énergie dont il a toujours fait montre à l’assaut des Bastilles et la chasse aux brebis égarées, on préfère flatter ses instincts ou souscrire à ses moindres revendications byzantines et saugrenues même quand on les sait inopportunes, égoïstes et souvent inciviques. Tout cela pour se faire un petit capital politique dont on se débarasse vite, le moment venu, c’est-à-dire après les élections. Il est vrai qu’une torche à la main et le fusil dans l’autre, Dessalines disait ” Coupé tête, boulé kay”. Il avait cependant en face de lui non pas les rescapés de la guerre du Sud, les bandes misérables de Petit Noel Prieur, de Jean-François et de Biassou qui, jadis ont combattu sous n’importe quel emblème, mais la crème des armées européennes, coutumières des conquêtes et habituées des victoires. Et par ce cri, il a vaincu les tenants d’un ordre de choses auxquels s’arc-boutaient, en ce temps-là, les consciences réveillées et les esprits progressistes. La répétition de ce slogan, 210 ans après, relève, sinon d’une effarante régression, du moins de l’incurie des élites à proposer de nouvelles voies à un peuple qui cherche à se convertir en nation. Une simple analyse de la conjoncture politique haïtienne suffit en effet à décommander l’emploi d’une telle stratégie dans la lutte sans merci que nous livrons contre toutes les formes de sous-développement, notamment le sous-développement mental. Car, la violence ne ferait qu’alimenter les arguments forts aux adeptes de l’interventionnisme et du racisme qui prônent la vassalisation du nègre. À tout le moins, on diminuerait les ressources de la nation face à l’urgence du progrès et au besoin de dignité de la collectivité. Cela ne signifie point qu’il faille abandonner aux vautours internationaux, notre sous-sol, notre parc industriel et surtout la reconstruction de notre pays. Ces entreprises doivent se réaliser dans le cadre d’un processus bien déterminé et surtout capable de prouver aux autres que nous aussi, nous sommes des civilisés. Ici, pourtant, les choses se passent en dehors de toute logique et même du gros bon sens. Vide constitutionnel, puisque la constitution semble ne servir qu’aux besoins d’une cause; désert d’idées, déficit d’hommes-debout, le tout combiné entraine un vide de moralité politique comme si la vie pouvait s’arrêter à chaque changement de régime pour reprendre quelque temps plus tard. Alors, faites-moi rire et dites-moi que l’enfantement d’une Haïti nouvelle peut s’effectuer dans le cadre douloureux de poursuite de césariennes laborieuses et surtout d’obésité mentale et d’ignorance crasse. Serait-ce le cycle infernal des attaques et contre-attaques? Pourquoi alors tant de légèreté et de complaisance de la part des meneurs d’opinion et de ceux qui gardent malgré tout une certaine mainmise sur la population? Ne sentent-ils pas, les détenteurs de l’ autorité morale au sein des Eglises, de l’Université, de la Presse… que le destin de la nation est lié à l’à-propos de leurs interventions publiques? Ce destin est aussi tributaire de l’acuité de leur vision marquée au sceau d’un patriotisme sans fioriture, sans faille. Qu’importe que le moment se prête aux jeux stupides des intérêts ou aux chassés-croisés des insensés? Qu’importe le vrai mobile des politiciens protéiformes qui jouent le jeu du pouvoir en cautionnant ses élections-bidon. Notre probité peut-elle nous commander de saluer au passage ce pouvoir pour sa façon bien à lui de conduire le troupeau à l’abattoir. Néanmoins, les directeurs d’opinion, parce que astreints à la déontologie de leur corporation , se doivent de transcender l’esprit de coterie qui menace leur noble profession. Si loin que l’on remonte dans le temps et dans l’espace, la philosophie se définit par la contradiction originelle entre nécessité et liberté. C’est l’éternel conflit entre subjectivité et objectivité si ardemment combattu par la pensée de Nietzsche, mais entretenu dans le quotidien haïtien par le fait des ratés s’improvisant journalistes, musiciens, pasteurs, industriels à la manque et aujourd’hui hommes politiques. Le fiel qui coule de leurs propos, laisse, de surcroît, une impression de fin du monde. Il se répand de proche en proche comme pour ternir les plus grands desseins collectifs oubliant “in fine” qu’on peut tout acheter au comptoir de la vie avec de l’argent, sauf l’honorabilité. Pour clôturer cette réflexion, en ces moments difficiles de la vie nationale où le journaliste doit renouer avec son destin afin de permettre à la profession de renouer avec ses vertus essentielles, il revient au grand philosophe allemand de dire le dernier mot:” Tous les êtres, jusqu’ici, ont créé quelque chose au-delà d’eux-mêmes; et vous voulez être le reflux de cette grande marée et vous préférez retourner à l’animal plutôt que de surmonter l’homme”. Membres de la presse parlée, écrite et télévisée, chers confrères, à vous de sortir Haïti de la fange ou de l’y enfoncer davantage! Car, les loups, de toute provenance, ont déjà envahi la bergerie.











AUTEUR
Dr Jean L. Théagène Ancien collaborateur des journaux Le Nouveau-Monde, le Nouvelliste, le Matin, Panorama, Haïti-Observateur, le Flambeau Rédacteur au P

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