Samedi 1 octobre 2016









IDEES ET OPINIONS

Dictature et propagande: deux sœurs jumelles


(Deuxième partie) Jean-Marie Beaudouin Théorie de la dictature et de la propagande (suite…) Cependant, il n’y a pas que cette forme brutale de la dictature analysée par l'auteur dans la première partie. Bien que des tonnes de papiers critiques soient produites sur le phénomène, il n’en demeure pas moins vrai qu’il est un produit de l’histoire. En tant qu’un phénomène historique qui caractérise nos sociétés modernes, la dictature est avant tout idéologique et intellectuelle. L’idée de gouverner sans partage et dans l’intolérance extrême est la conséquence logique d’une réflexion élaborée, sur la base de laquelle l’émettrice ou l’émetteur conçoit et réunit un ensemble de facteurs tactico-stratégiques en vue de sa matérialisation concrète. Propagande aidant, l’idée de base est passée de la théorie à la pratique, et elle s’applique envers et contre tous. Sous l’effet de la propagande, toute idée est bonne, comme toute doctrine est bonne. Son auteur ou ses auteurs sont souvent passés dans l’opinion comme des créateurs universels. Avec le recul du temps, on se rend compte qu’on était dans l’erreur, mais ce sera trop tard, puisque la contamination aura déjà gagné de larges couches dans la société. D’où naît la division, porteuse des factions rivales qui se confrontent dans la durée. D’où des guerres successives qui vont déchirer le tissu social de l’humanité. Une étude sur les guerres contemporaines confirme que les guerres injustes ont été rendues possibles grâce à la propagande des belligérants qui utilisent la presse dans le cadre de la préparation psychologique de l’opinion. Dans une autre circonstance, elles n’eussent pas été possible: si la grande presse capitaliste pouvait seulement se taire, la Seconde Guerre d’agression contre les peuples d’Iraq n’aurait pas lieu. Et le sentencieux prétexte de possession des armes de destruction massive aurait été alors une pure fiction des faucons de Washington. Et le prestige de ce dernier ne serait pas terni dans cette affaire qui a vu un président de République accusé, jugé, condamné et pendu pour un crime qu’il n’a pas commis. La propagande jusqu’au-boutiste a eu raison de l’innocence du président Saddam Hussein, et, malgré les preuves irréfragables que son pays ne possédait pas d’ADM, les agresseurs n’ont pas daigné présenter leurs excuses pour leurs forfaits. Dictature et propagande sont des sœurs jumelles éternellement inséparables. Poursuivons: Religion, philosophie, politique, doctrine, etc., sont des formes que peut prendre telle ou telle idée, telle ou telle réflexion. Au niveau des idées qui gouvernent le monde, la philosophie chrétienne nous a paru la plus entreprenante et la plus prépondérante. L’Église catholique, qui est l’exposant historique de la doctrine du Christ (christianisme), a fait de la dictature un gage de sa politique de domination et de la propagande sa stratégie de combat. Sous notre prisme de lecture, l’Église incarne l’idéalisme métaphysique. Mais, compte tenu de ses actions criminelles qu’elle a commises dans son histoire, on peut déduire qu’elle ne croit pas à ses propres créations et inventions. Elle les développe uniquement dans le cadre de ses intérêts et de ceux de sa classe. L’Église est incontestablement d’origine bourgeoise. Et la foi religieuse ne relève que de l’imaginaire, dont elle se sert pour mieux soumettre le troupeau. N’en déplaise à la chrétienté. Si les concepts dictature et propagande n’ont pas été inventés par l’Église (ce dont l’auteur doute), elle leur a donné un contenu pour servir la cause de la bourgeoisie capitaliste. Le sang coula à flots sur le continent européen pendant la guerre de trente ans (1618 – 1648), où catholiques et protestants s’affrontèrent pour la gloire de Dieu. La guerre fut beaucoup plus politique que religieuse: elle est la continuation des buts politiques de l’Église et de ses princes, qu’elle ne pouvait pas obtenir ou concrétiser en temps de paix. C’est dans le courant de cette guerre religieuse qui opposa princes catholiques et princes protestants, que l’Église, dans le souci d’amplifier et de répandre la foi, créa une structure conçue essentiellement pour la propagande. En 1622, sous le pontificat du pape Grégoire XV, est créée la « Congrégation pour la propagande de la foi » (en latin, « Congregatio de Propaganda Fide »). L’Église en a donc la maîtrise: elle peut agir par la force des armes pour s’imposer, comme elle peut gagner des âmes par la propagande. Dictature et propagande lui réussissent toujours, si bien qu’elle sert de modèle au gouvernement et à la science des hommes. La propagande est en effet entrée dans les mœurs et habitudes: elle est présente au sein de l’institution universelle (École), elle est dans les centres de formation supérieure, dans les centres spécialisés à discipline plurielle, et elle est également dans les instituts de recherche scientifique. Certes, l’idéologie chrétienne ne repose sur aucune base logique dont on peut sentir et toucher les objets de manière tangible, mais, la propagande aidant, elle continue d’aller son petit bonhomme de chemin chez la chrétienté qui ne concrétise ses espérances que dans l’imaginaire. La propagande est partout: elle remplit la famille humaine d’une façon telle que bien des gens doutent de leur capacité et de leur conviction. Elle fait des heureux, elle fait des malheureux: les populations boréales du globe s’enrichissent abondamment et la propagande est le gage de leur richesse. Tandis qu’à l’inverse, les populations australes du globe s’appauvrissent et subissent cruellement la propagande de leur semblable, expliquant ainsi l’état de pauvreté et de délabrement dans lequel elles vivent continuellement. En Haïti, la nation porteuse de liberté au vieux monde médiéval dominé par la barbarie et l’injustice, cette situation de fait est vécue la plus durement et la plus tristement. Le servilisme intellectuel et la propagande ont fait que même des gens les plus éduqués et formés deviennent méconnaissables tant dans ce qu’ils disent que dans ce qu’ils écrivent. Si l’auteur est sûr qu’il existe une intelligence haïtienne, il n’est pas si sûr que cette dernière soit consciente de son histoire, ou plus précisément de l’histoire d’Haïti. Dieu seul sait combien les connaissances historiques sont un facteur d’émancipation au premier chef, lorsqu’elles permettent à l’Homme moderne de raisonner sur son passé, de préparer son présent et d’aménager son avenir. La politique de l’oubli est présente tant dans les anciens textes que dans les nouveaux. On aurait donc tort de concevoir la vie humaine sans tenir compte de la science historique: dans le meilleur des cas, on pourra souscrire au développement de la civilisation moderne par des transformations qualitatives dans le cadre d’un programme autonome d’action nationale. Processus historique qui aura pour but de modifier profondément les mauvaises conditions de vie du peuple haïtien qui ne les méritent pas d’ailleurs si l’on tient compte de sa haute participation à la révolution sociale de 1804. Et, dans le pire des cas, on se fait cogner la figure contre un mur au propre et au figuré. Pour sûr, l’histoire ne connaît pas de peuple sans une élite d’avant-garde qui le pousse toujours en avant, et elle ne connaît pas d’élite qui méconnaisse son ou ses pèresfondateurs. Nous semblons être devant ce terrible et triste constat, où une élite intellectuelle choisit de ne pas s’interroger sur les matériaux qui lui sont proposés; mais elle les prend pour évangile, même si cela doit causer des torts dommageables à la société à laquelle elle appartient. En Haïti, nos enfants apprennent, étudient et récitent des choses horribles au sujet des chefs historiques qui ont fait l’histoire dans Saint-Domingue, et au-delà. Ce qui est contraire à une démarche intellectuelle qui tend à initier nos jeunes à l’histoire d’Haïti, une des pages les plus marquantes de la civilisation au XIXe siècle. Le peuple des esclaves a fait une histoire unique au monde en réussissant sa révolution, mais une école – dont la conviction dans la nouvelle patrie est fluctuante – a écrit l’histoire avec son parti pris, ses émotions négatives et avec une écriture assassine et dévastatrice contre nos pèresfondateurs. Un tel phénomène n’aurait jamais dû trouver de foyer sur le sol d’Haïti pour se développer, si l’on se référait au rôle planétaire qu’ont joué nos chefs militaires révolutionnaires qui ont eux-mêmes pensé, conçu, éclaté et réussi la révolution des esclaves dans Saint-Domingue. L’esclave fut la catégorie économique la plus sensible et la plus déterminante du vieux monde féodal, et l’île conquise saint-domingoise représentait alors la pompe ou la colonne vertébrale de l’économie de plantation au service de l’Europe et de sa bourgeoisie. L’esclave, lui, qui constate qu’il était dépaysé dans un monde fait d’injustice et dépourvu de toute morale humaine, a pu produire sa propre théorie de révolution pour se débarrasser de ses bourreaux colons. C’est ce qu’il fit à Vertières/Nord le 18 novembre 1803. Et le colonialisme occidental s’écroula. La France colonialiste vaincue à Saint-Domingue donne à elle seule le caractère planétaire de la révolution des Indigènes d’Haïti, puisque ce pays était le plus influent et le plus puissant dans un monde esclavagiste qu’il dominait, au point que ses rivaux européens le jalousaient de manière maladive. Donc, il n’y a rien de pédantesque si l’Homme haïtien avance l’idée que son pays a été un phare pour l’Europe conquérante et dominante, mais fourvoyée à l’époque dans une politique de nature essentiellement criminelle. L’Haïtien moderne aurait dû se prosterner régulièrement devant la tombe de ces êtres supérieurs qui l’eurent délivré et libéré à jamais de ces esprits démoniaques que furent les colons européens français. Mais la dictature intellectuelle et la propagande ont fini par faire accepter dans le cerveau de nos jeunes une connaissance nettement approximative, faite de demi-vérités et de conjectures oiseuses. C’est ce que la troisième partie tentera de démontrer à partir des textes de la première école historique toujours régnante. Elle se proposera de mettre en relief de larges extraits des récits d’histoires, dont les auteurs haïtiens se sont servis pour démolir particulièrement les leaders noirs qui ont fondé l’État et la patrie d’Haïti. À suivre… Jean-Marie Beaudouin Juillet 2014; coifopcha@yahoo.fr











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