Les Haïtiens dans les deux Guerres mondiales

Publié le 2014-06-05 | Le Nouvelliste

National -

On célèbre le soixante-dixième anniversaire du débarquement allié du 6 juin 1944 qui marqua le commencement de la fin du IIIe Reich de Hitler. Onze mois après ce grand événement en effet, presque jour pour jour, l'Allemagne nazie mettait bas les armes. Quatre mois plus tard, c'était au tour du Japon impérial de faire de même, mettant ainsi fin à la Deuxième Guerre mondiale. C'est l'occasion de passer en revue la présence d'Haïtiens dans les deux Guerres mondiales du XXe siècle dans les forces combattantes. Quand la guerre éclata entre la France et la Prusse en 1870, des Haïtiens se portèrent volontaires pour aller combattre les Allemands dans les rangs français, tellement les liens avec l'ancienne métropole étaient demeurés forts en ce temps-là. L'Indépendance d'Haïti remontait alors à moins de 70 ans. La guerre fut courte et les Haïtiens à rejoindre les forces françaises peu nombreux. La France fut vaincue par l'Allemagne et perdit l'Alsace et une bonne partie de la Lorraine. En 1914-1918, le mouvement fut pareil. Des Haïtiens s'engagèrent spontanément dans les forces françaises. Il y eut quelques Haïtiens d'origine allemande cependant qui s'engagèrent dans l'armée impériale allemande. Parmi les volontaires haïtiens que nous avons personnellement connus, il y a M. Léandre Daniel père, propriétaire du Magic Ciné à Port-au-Prince, qui est mort à un âge très avancé. M. Daniel a eu les doigts brûlés en 1915 par le gaz moutarde. Il a été blessé une autre fois par un coup de baïonnette qui lui ouvrit le ventre. Il dut marcher une certaine distance en tenant ses intestins souillés de terre à la main avant de trouver du secours. Ses intestins furent lavés avec du sérum physiologique par les chirurgiens militaires et réintégrés dans son abdomen. Pour toute médication, il ne reçut qu'une injection de sérum antitétanique et il retourna quelques mois plus tard au combat. Une autre fois, M. Daniel marchait avec un groupe de soldats près d'un caisson de munitions qu'ils convoyaient vers les premières lignes du front quand il piétina par mégarde le fourreau de sa baïonnette et tomba ainsi face contre terre. Heureusement pour lui, car au même moment, un obus allemand frappa le caisson qui fit explosion aussitôt. Tous les militaires qui étaient debout furent tués sur le coup par la déflagration sauf l'Haïtien qui était déjà accidentellement couché au sol et qui eut de la sorte la vie sauve, se trouvant dans l'angle mort du souffle de l'explosion, lequel avait la forme d'un cône renversé dont le sommet se confondait avec le caisson. Léandre Daniel, de par sa position couchée, se trouvait hors de ce cône mortel. À sa mort dans les années quatre-vingt, l'ambassadeur de France en Haïti vint rendre hommage à la dépouille mortelle de M. Léandre Daniel père au salon funéraire de l'Ange Bleu de l'Entreprise Celcis en tant que vétéran de la Première Guerre mondiale. Nous avons connu un autre vétéran haïtien de la Première Guerre mondiale. Il s'agit de M. Victor Comeau-Montasse, petit-fils du général Morin Montasse qui fut l'un de nos ministres de la guerre de l'après-Salnave. Il vivait dans une petite maison à Pétion-Ville, dans les parages du haut de la rue Clerveaux qui n'était pas encore asphaltée. C'était en 1964. Nous avions dix ans à l'époque. On nous emmena un après-midi d'été lui rendre visite chez lui. Il nous raconta ses souvenirs de guerre et il nous montra ses décorations gagnées au front. Les décorations étaient précieusement conservées dans un rouleau de velours rouge. C'est ainsi que nous vîmes notamment une croix de la Légion d'Honneur avec son ruban rouge, sans rosette, grade de chevalier, la Médaille Militaire au ruban vert et jaune, la Croix de Guerre 1914-1918 avec son ruban vert rayé de fines lignes rouges... Les médailles portaient l'inscription:"République française : Honneur et Patrie". Nous n'oublierons jamais notre visite à M. Victor Comeau-Montasse il y a cinquante ans. La guerre de 1914 avait alors aussi cinquante ans qu'elle avait commencé (1914-1964). Dans le cadre de nos activités au ministère de la Défense, nous avons rencontré récemment à la Mission permanente française à l'ONU à New York son petit-fils, M. Robert Chauvet, employé à cette mission, et nous évoquâmes ensemble avec chaleur la mémoire de son grand-père Victor. Les employeurs français de M. Robert Chauvet ne savaient même pas que le grand-père de leur collaborateur avait été un volontaire haïtien de la Première Guerre mondiale dans les armées françaises. Nous avons aussi connu enfant, un autre combattant de la guerre de 1914-1918, M. Gaston Blanchard, qui jouait au bésigue avec notre grand-père Joseph Poujol le dimanche matin à la rue Duncombe chez le Dr Pierre Clermont dont nous reparlerons plus loin. M. Blanchard est mort subitement en 1968. Il devait avoir environ 70 ans. Son jeune frère Marcel Blanchard fut tué lui pendant cette même guerre. On rapporte enfin le cas de ce jeune et brave volontaire haïtien dont le nom ne nous est pas parvenu malheureusement, qui enleva une tranchée allemande aux cris de "Vive Salnave!" Ce qui mit en fuite les soldats allemands. La Première Guerre mondiale aura cent ans qu'elle a commencé cette année 2014 au mois d'août. Le 100e anniversaire de l'attentat de Sarajevo qui coûta la vie à l'archiduc d'Autriche François Ferdinand tombe le 28 de ce mois de juin. Haïti déclara finalement la guerre à l'Allemagne impériale le 12 juillet 1918 et se trouve de ce fait parmi les puissances victorieuses parties au Traité de Versailles de 1919. Pour la Seconde Guerre mondiale, les volontaires haïtiens dans les rangs français furent moins nombreux, car il y avait eu entre-temps la première occupation de 1915-1934 et les liens avec l'ancienne métropole s'étaient distendus... Il y avait aussi eu la cassure entre Français gaullistes et Français pétainistes. Les Haïtiens étaient gaullistes dans leur totalité. Ils avaient été choqués que la France fût vaincue aussi facilement par l'Allemagne et qu'au lieu de continuer la lutte à partir du vaste empire colonial français, le gouvernement de Pétain, cédant à la panique et oubliant l'honneur, préféra choisir une capitulation honteuse en juin 1940. L'Appel du 18 juin 1940 du général de Gaulle fut une bouffée d'oxygène pour les Haïtiens et une lueur d'espoir inattendue même presque miraculeuse dans ce moment de désespoir. Notre mère, alors âgée de 14 ans et aujourd'hui décédée, nous dit que de nombreuses jeunes filles haïtiennes pleurèrent d'émotion et même de joie en entendant la voix du général à la radio de Londres (qui était régulièrement captée en Haïti) affirmer au monde entier que la France avait perdu une bataille et non la guerre, et que la flamme de la résistance française ne s'éteindrait pas. Elle fut aussi de celles qui pleurèrent à chaudes larmes en entendant par-delà les mers l'Appel du 18 Juin. Du côté officiel, le gouvernement haïtien garda ses relations avec le régime de Vichy qui furent rompues en 1941 après l'attaque de Pearl Habor. C'est à cette occasion que tous les consulats français des villes de province fermèrent à l'exception de ceux du Cap-Haïtien et de Jacmel qui rouvrirent après la fin de la guerre. Le régime du président Lescot se rapprocha de la France libre du général de Gaulle, et de nouveau la France et Haïti se retrouvaient dans le même camp et faisaient route ensemble. C'est dans ce contexte que grâce à la coopération entre l'ambassadeur Antoine Bervin de la délégation haïtienne à la Conférence de San Francisco en 1945 et son vieil ami Joseph Paul-Boncour, membre de la délégation française à la même Conférence, que le français fut adopté comme l'une des cinq langues officielles de l'ONU et devint même l'une de ses deux langues de travail, l'autre étant l'anglais. L'ambassadeur Bervin (décédé en 1979) calma les appréhensions de M. Paul-Boncour et fit le lobbying approprié auprès de nombreux collègues latino-américains qu'il connaissait personnellement afin de constituer une majorité de votes en faveur du français. L'effort de guerre haïtien aux côtés des Alliés ne s'arrêta pas là. S'il n'y eut pas de troupes haïtiennes à combattre sur le terrain (le Brésil fut le seul État d'Amérique latine à en avoir), l'aéroport du Bowen-Field à Port-au-Prince aujourd'hui disparu avait été prolongé et asphalté afin de permettre aux avions américains de s'y poser dans le cadre du pont aérien reliant la Floride à l'Afrique du Nord via les Caraïbes, l'Amérique du Sud et l'Atlantique sud pour ravitailler les troupes alliées qui se battaient contre l'Afrikakorps de Rommel, qui feront la guerre en Italie et qui débarqueront en Provence en 1944. Dans le cadre de la loi Prêt-Bail, la Marine haïtienne fut renforcée de plusieurs unités et l'effectif de son personnel augmenté. Le service d'Artillerie de la Garde d'Haïti fut organisé et une unité d'artillerie fut installée au Môle Saint-Nicolas avec plusieurs canons qui eurent maintes fois à ouvrir le feu sur des sous-marins allemands qui traversaient le Canal du Vent naviguant en surface, les forçant à plonger mais n'en coulant aucun. De nombreux terrains d'aviation furent construits par l'arpenteur René Lerebours à travers le pays dont celui d'Anse-à-Pîtres, du Trou-Caïman ou agrandis comme celui de Belladère. La route Port-au-Prince/Malpasse/Jimani fut aussi construite en 1943 pour avoir une liaison routière fiable entre Haïti et la République dominicaine. Pour les volontaires haïtiens dans les armées françaises pendant le second conflit mondial, il y en eut assez peu, compte tenu du contexte de 1939-1945 très différent du contexte de 1914-1918. Nous avions rendu visite à des amis qui habitaient une maison au Petit-Four dans les années 1970 et ils nous montrèrent la photo d'un jeune Haïtien apparenté à eux qui fut volontaire dans les rangs français pendant la Seconde Guerre mondiale et qui fut tué pendant le conflit. Nous n'avons pas retenu son nom. Il est apparenté au révolutionnaire haïtien Jules Artbuthnot qui périt au siège de Miragoâne. On doit citer aussi le cas du Dr Pierre Clermont (1917-1973), chirurgien orthopédiste, qui s'engagea volontairement dans l'armée française dans les dernières années de la guerre. Il a fait la campagne d'Allemagne dans l'armée du général Jean de Lattre de Tassigny et il quitta le service actif au grade de capitaine après la Victoire pour aller au Canada se perfectionner en orthopédie et finalement rentrer en Haïti pour y ouvrir sa clinique. Il y eut Frédéric Auxila, fils de Pierre Auxila, qui s'engagea dans les forces françaises pendant le second conflit mondial et se fixa à Metz après la guerre. Il ne revint jamais en Haïti. On peut citer le cas du fils unique de l'amiral Henri Laraque alias TOM (demi-frère du Dr Rosalvo Bobo) qui combattit come pilote de la Royal Air Force britannique. On ne saurait oublier non plus le Franco-Haïtien Philippe Kieffer qui combattit héroïquement au débarquement du 6 juin 1944. Il était à la tête de la seule petite unité française qui participa à ce débarquement. Le commandant Kieffer est retenu par l'histoire comme le vainqueur de la bataille du Casino d'Ouistreham qui fut conquis de haute lutte sur les Allemands qui étaient retranchés dans le casino (pas pour y jouer). Il fut blessé par deux fois pendant l'action et malgré cela, il refusa de se faire évacuer, continuant de combattre. Le commandant Kieffer était né à Port-au-Prince le 24 octobre 1899 de père français alsacien et de mère haïtienne. Ses parents avaient tenu une grande maison de commerce à Port-au-Prince qui avait fait faillite par la suite. Philippe Kieffer avait été avant la guerre un cadre supérieur de la Banque Royale du Canada en Haïti. Il avait épousé une demoiselle de la famille Scott. Volontaire à 40 ans dès le 2 septembre 1939, après l'incroyable défaite française de 1940 qu'il vécut très mal comme de nombreuses personnes en Haïti, il fut l'un des premiers à répondre à l'appel lancé par le général de Gaulle et il rejoignit les forces navales françaises libres dès le 19 juin 1940 et il ne revint jamais en Haïti même après la fin du conflit. Il est le créateur avec la permission de l'amiral Émile Muselier, chef des Forces Navales de la France Libre, des commandos de la Marine nationale française, les célèbres Bérets Verts. Il est mort en France le 20 novembre 1962. Son fils de 18 ans né en Haïti, qui venait de rentrer dans la Résistance, fut tué en 1944 par les Allemands. De nos jours, les Haïtiens s'engagent plutôt dans les forces américaines, plus avides d'avantages financiers que de gloire militaire réelle. Autres temps, autres moeurs! On les trouve aujourd'hui dans toutes les branches des forces américaines. Ils ont combattu en grand nombre au Vietnam, en Irak et en Afghanistan. Certains sont morts au combat. Ils sont venus participer à la 2e et à la 3e interventions militaires américaines en Haïti en 1994 et en 2004. L'auteur français Emmanuel Todd, dans son ouvrage "Après l'Empire", relève la similitude entre l'armée américaine du début du 21e siècle et l'armée romaine du temps de l'Empereur Marc Aurèle où des peuples allogènes constituent une part non négligeable des effectifs de ces deux forces militaires à deux millénaires d'intervalle.

Dr Georges Michel Ancien Professeur d'Histoire Militaire et de Polémologie à l'Académie Militaire d'Haïti Auteur

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