Quand des enseignants deviennent des « armes de malformation massive »

Publié le 2014-03-19 | Le Nouvelliste

National -

70 % des enseignants du fondamental ne sont pas qualifiés, a confié Jacky Lumarque, recteur de l'université Quisqueya. Ici, en Haïti, cette information passe presque comme une lettre à la poste. Sans un branle-bas de combat pour renverser la vapeur, sauver les jeunes cerveaux qui forgeront l’avenir. Jacky Lumarque et d'autres éducateurs, la voix aujourd’hui éraillée, pour prévenir la société, ont pourtant ressassé la litanie du péril. Après le bac, beaucoup trop d’enfants, dont la scolarisation a coûté les yeux de la tête aux parents, arrivent à l’université sans les notions de base nécessaires pour pouvoir suivre un vrai cursus universitaire de standard international. La qualité du discours, la maîtrise des deux langues nationales, le raisonnement logique, la connaissance la plus élémentaire de leur pays, de son histoire, de sa géographie et de ses institutions font partie des plus grands déficits à combler en urgence chez nos bacheliers, indique Jacky Lumarque, mathématicien, recteur de l’Université Quisqueya. Cet éducateur, en première loge, palpe le problème. Sans fatalisme, il invite les éducateurs, les familles, l’Etat à agir. Il n’est pas pour les actions cosmétiques qu’aiment les politiques friands de récolter les dividendes rapidement. Le pays, estime l’universitaire, devra « sortir du temps politique ». Au stade où l’on se trouve, il faut poser des actions salutaires avec la conviction de ne pas voir de son vivant les retombées ». Jacky Lumarque, en deux phrases, démasque les limites du PSUGO, tance la presse. Les leaders d’opinion gaspillent le temps d’un débat sur les sujets importants, vitaux en donnant presque exclusivement la parole à des politiques qui racontent n’importe quoi, qui radotent, « kap djèdjè ». A cœur ouvert, Jacky Lumarque parle. Ses mots, durs, semblent être à la dimension de ses préoccupations pour ce pays en crise profonde qui danse sa misère, ses déboires, qui fait comme si. Guy Etienne, directeur du très respecté collège Catts Pressoir, rejoint Jacky Lumarque dans beaucoup de ses observations. « Le pays, estime-t-il, est au bord de la catastrophe à cause de la dégradation de la qualité de l’offre en éducation. » Guy Etienne n’abdique pas. « Il n’est pas trop tard pour agir en comprenant que l’éducation est la seule voie de développement pour un pays. » « Il faut une politique de l’éducation au lieu de politiser l’éducation », conseille Guy Etienne, ajoutant que c’est généreux de dire que 70 % des enseignants du fondamental ne sont pas qualifiés. Le chiffre est plus important. Il croit dans la formation, la valorisation de l’expérience et du courage pour redresser la barre. Dans le « pito nou lèd nou la », le ministère de l’Éducation nationale a annoncé, il y a quelques semaines, les dates des examens officiels dont les résultats, indicateurs de l’état de santé du système, ne sont pas toujours analysés. Le débat, les actions pour la qualité de l’éducation ne sont pas encore au rendez-vous. Le régulateur du système est dans le « show off ». Cela va rouler aussi longtemps que le ministère fournira des chiffres (douteux) sur le nombre d’enfants scolarisés pour faire joli dans les discours des chefs. Le chantier de la formation des enseignants non qualifiés qui éduquent les enfants, forgent le futur du pays ne figure, pour le moment, sur aucune liste d'actions prioritaires. De petits cerveaux sont endommagés dans l’intimité des salles de classe. Les responsables du système ne se préoccuperont pas de l’existence d’une kyrielle de petites écoles, de kindergarten (jardins d'enfants) remplis d’incompétents à qui on ne devrait jamais confier de jeunes cerveaux. En petit comité, des éducateurs du fondamental se plaignent, attendent l’improbable miracle. Et dans cette Haïti où l’on croit dans les « bout papye » et non dans les études, les compétences établies, palpables, c’est la grande débrouillardise. Et de temps à autre, à la faveur d’un coup de gueule, l’opinion jette un regard froid d’indifférence sur les centres de formation professionnelle, les bras indispensables aux rares cerveaux bien meublés. A JB Damier, un étudiant offusqué avait confié que, pour la formation, les équipements utilisés datent de la préhistoire. Le Centre pilote n’est pas mieux loti. Le pouvoir Tèt Kale avait annoncé depuis au moins deux ans la construction d’écoles professionnelles. Sont-elles encore dans les limbes ? A quoi sert la secrétairerie d’Etat à la Formation professionnelle ? Qu’est-ce que cela coûtera de structurer, d’équiper les écoles professionnelles publiques qui existent déjà ? Quant au contenu de la formation, les chefs qui clament qu’Haïti is open for business savent-ils que le pays fait face à un manque cruel de techniciens? Sait-on que les Philippins, les Dominicains et d’autres professionnels latino-américains sont très recherchés sur le marché du travail parce qu’ils sont mieux formés, mieux outillés pour l’entretien, la réparation de machines et d’équipements high-tech de plus en plus complexes? Marché du travail ! Curieuse expression. Qui ici pense l’économie, les filières, encourage les investissements dans la formation ? La question reste pendante. Dans ces conditions, même ceux qui partent vers des rives plus clémentes, moins agitées ont un déficit de compétence académique et technique susceptible de plomber leur intégration dans les tissus de production dans leur pays d’accueil. Ils prendront plus de temps à générer des revenus, à envoyer de l’argent aux parents en Haïti. L'argent qui permet de consommer, d'alimenter l’économie d’importation. Et comme pour rapeler que sortir du sous-developpement ne se fera pas avec une baguette magique, Jacky Lumarque indique que depuis des années, sur chaque 800 enfants nés ici, 7 feront des études universitaires. Seulement 1 restera au pays. Au delà du nombre très restreint, voilà qu'il faut désormais s'inquiéter de la qualité. Le comble. N'est-ce pas?

Roberson Alphonse Auteur
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