Mercredi 28 septembre 2016









CULTURE
Me Gérard Gourgue/Mémoires

La naissance d'une vocation de tribun (II)

Carte blanche à Jean-Claude Boyer


Il était commode à Port-au-Prince que les auditeurs se bousculent aux séances des chambres pour suivre les envolées de tribuns, dont le plus célèbre reste le sénateur Emile St-Lot. Il n’y avait pas que le palais législatif à attirer les jeunes, séduits par l’art oratoire. Au palais de Justice affluaient de jeunes auditeurs, charmés par le verbe des plaideurs. Me Lamartinière Honorat me racontait comment, sans se destiner au droit, très jeune il suivait les audiences. Me Martial Célestin qui, lui, se destinait au droit, aimait écouter les plaidoiries de bretteurs tels que Antonio Vieux, Ernest Sabalat ou François Moïse. Le jeune Gourgue se sentait-il attiré par les ordres ? Sous l’influence de tante Laloute qui était une femme pieuse et chez qui, vers 1930, il était retourné habiter, il a pu fréquenter avec assiduité la cathédrale de Port-au-Prince qui était pour lui l’église la plus proche. «C’est là, dans l’enceinte de cette église gothique, que j’ai commencé à écouter les grands orateurs sacrés comme Monseigneur Legouaze, archevêque de Port-au-Prince, certains prêtres renommés comme le père Nantin, excellent prédicateur, le père Boston, un Haïtien et le père Bouillaguet.» (page 59) Il est séduit par le verbe de ces orateurs sacrés. Autant dire que c’est dans l’enceinte de la cathédrale et en fréquentant d’autres églises – puisque tante Laloute, sa mère de substitution, l’emmenait partout où il y avait une célébration – que naît sa vocation de tribun. Je me suis toujours demandé où Me Gourgue s’était formé pour être aussi à l’aise dans ses prises de parole. Surtout d’où lui vient cette causticité (cette ironie mordante) ? Désormais, en partie on a la réponse. L’écoute attentive des hommes d’Église en chaire a suscité en lui l’envie de se hisser à leur hauteur. Mais son bégaiement constitue à ses yeux un sérieux handicap. «Un handicap que Mme Chancy tentait d’enrayer en me préparant des recettes traditionnelles à base de plantes médicinales. Et moi, je me suis entraîné pour vaincre ce handicap car j’aimais parler ; j’ai toujours aimé prendre la parole.» (page 60) Il trouve un modèle en la personne de Démosthène, grand orateur grec, bègue lui aussi. «La légende dit que, pour surmonter ce handicap, il mettait un caillou sous sa langue, allait près d’un rivage et parlait à haute et intelligible voix comme pour dominer les vagues. J’ai repris à mon compte cet exercice de Démosthène dans une cuvette d’eau.» (pages 60 et 61) Comme il n’était encore qu’un enfant, confie-t-il, pas encore autonome, tante Laloute l’emmenait partout avec elle. «Partout où il y avait un prêtre ou une croix du Christ martyr, dans toutes les messes et processions. J’assistais même aux vêpres et aux heures saintes en sa compagnie.» (page 59) Il s’habitue à cette ambiance de religiosité et, très tôt, il se sent influencé par les idées du père Manise, grand orateur de l’ordre des Rédemptoristes et curé de Saint-Gérard, qui prêchait la défense des faibles et des classes dominées, selon Gérard Gourgue, et est attiré irrésistiblement par son discours progressiste. La chaire se transforma aux yeux du jeune Gourgue en salle de classe. Il évoque enfin l’influence du père Ducatillon, en visite à Port-au-Prince. «Ce révérend père s’est révélé être un éminent orateur qui venait à la cathédrale et à l’église du Sacré-Cœur prêcher le carême. Ses prédications étaient toujours aussi remarquables que sublimes ; ce prêtre a laissé en moi un souvenir inoubliable.» (page 60) Il est subjugué par la parole, par le verbe. «Conscient de l’importance des mots bien dits et de l’effet positif que ceux-ci peuvent avoir sur les gens, je me suis entraîné à l’art oratoire.» (page 60) Il vaincra son bégaiement en s’inspirant de Démosthène. À la page 74, Me Gourgue évoque l’ambiance électorale de 1930. «Vincent avait des voix au sein du Parlement, mais c’est Seymour Pradel qui était considéré comme un probable élu.» Il y a une brochette d’avocats au cabinet de Seymour Pradel. Me Gourgue cite Me François Moïse, Me Georges Rigaud et Me Thomas Verdieu. «C’était un réservoir de brillants juristes.» La naïveté de Pradel favorise Vincent qui sera désigné chef d’État par les chambres. Parallèlement à l’influence ecclésiastique, les pas du jeune Gourgue – bien qu’il ne l’avoue pas spécifiquement –, l’ont conduit au palais législatif comme c’était la mode pour écouter attentivement les orateurs parlementaires. Comme il a été un auditeur attentionné lors de fameuses joutes oratoires au palais de Justice. Port-au-Prince bruissait sous le verbe en ce temps-là. Que l’on lise ou relise la nouvelle «Deux plaideurs» de Félix Courtois, l’on comprendra l’attraction qu’exerça le tribunal sur les Port-au-Princiens. Cependant, je peux témoigner que la structuration idéologique finit par asseoir la motivation d’un orateur. Si on n’a pas d’idées après avoir observé le fonctionnement sociétal, on ne peut pas nourrir son discours. Dans le cas de ceux qui descendent dans l’arène politique, il est certain qu’ils se sentent une vocation de leadership. On décèle également la volonté de domination. Enfin, le temps finit par façonner l’orateur. Eh oui ! Le vécu est la source nourricière de l’éloquence. On prend la parole surtout quand on a acquis de l’expérience.











AUTEUR
Jean-Claude Boyer Mercredi 26 février 2014

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