Plus d'un Haïtien sur deux a un téléphone portable

Six millions de téléphones cellulaires sont activés en Haïti; 318 stations de radiodiffusion et 94 stations de télévision en fonctionnement dans l'ensemble du pays tandis que la pénétration de l'Internet en Haïti est d'environ 13%, c'est-à-dire environ 1 500 000 utilisateurs. Sur ces sujets et bien d’autres, le directeur général du Conatel, Jean Marie Guillaume, fait le point avec Le Nouvelliste.

Publié le 2013-11-22 | Le Nouvelliste

National -

Le Nouvelliste (LN) : A quel rang se trouve Haïti aujourd’hui dans le classement ICT développent Index (IDI) ? Jean-Marie Guillaume (JMG): L'Union internationale des télécommunications, ou encore UIT, fait paraître annuellement son rapport sur la Société de l'Information. Il s'intitule "Mesurer la Société de l'Information" et contient l'indice IDI qui réunit 11 indicateurs. Ensemble, ces indicateurs constituent un outil pour l'établissement de comparaisons aux niveaux mondial, régional et national pour suivre la progression des TIC. L'indice IDI mesure l'accès aux TIC, leur utilisation, les compétences disponibles dans le domaine. Parmi les 11 indicateurs, on retrouve le nombre d'abonnements au cellulaire mobile, le nombre de ménages ayant un ordinateur, le nombre d'utilisateurs de l'Internet, le nombre d'abonnements à l'Internet fixe large bande et mobile large bande, le taux d'alphabétisation, etc. Ces données sont fournies par les diverses institutions du secteur. Malheureusement, le dernier classement IDI qui a pris en compte Haïti date de 2008 et nous mettait en 143e position, avec de nombreuses complaintes de la partie haïtienne. Les données publiées ne reflétaient pas vraiment la situation du secteur. Par exemple, en 2009, Haïti n'avait pas encore accès à la fibre optique internationale suivant les données des organismes internationaux. Aujourd'hui, on considère qu'il y a 10 000 internautes en Haïti, ce qui est totalement faux. Donc, il semble que face aux demandes de correction qui n'étaient malheureusement pas supportées par des statistiques fiables de la part d'Haïti, certains organismes ont donc cessé de publier les statistiques haïtiennes. Ainsi, le classement 2013 ne contient aucune donnée sur Haïti. Heureusement qu'auparavant, le CONATEL s'était engagé dans une vaste opération de structuration tant au niveau interne par la réorganisation de ses services qu'au niveau externe par la révision du cadre réglementaire pour pouvoir effectivement obtenir et publier des données fiables sur le secteur. Il y a actuellement au CONATEL une Direction de la Prospective et des Affaires Economiques qui s'occupe d'obtenir les statistiques nécessaires au fonctionnement du secteur. Mais, il faut avouer que jusqu'au moment où nous parlons, tous les acteurs du secteur ne donnent toujours pas leurs données sur une base régulière ou même dans leur totalité. Vous comprenez qu'avec cela on ne peut pas avoir de statistiques fiables. Le CONATEL a donc renforcé le dispositif juridico-réglementaire approprié en publiant dans Le Moniteur du 16 août 2013 une décision réglementaire qui fait obligation à tous les opérateurs de soumettre au CONATEL leurs données statistiques sous peine de sanctions. Les réfractaires recevront bientôt un bordereau pour les amendes à payer à la DGI, comme le prévoit l'article 149 du décret du 12 octobre 1977. LN: Que faisons-nous pour améliorer notre classement ? JMG: Tout cela nous amène à dire que l'objectif du CONATEL n'est pas tout simplement d'améliorer le classement d'Haïti dans les télécommunications. Un bon classement international ne reflète pas forcément le bon état des indicateurs qui, suivant notre entendement, donneraient une idée de la bonne santé du secteur. Sans production de statistiques fiables dans le secteur des télécommunications, on ne peut pas avoir de régulation économique à proprement parler et on ne peut pas non plus optimiser l'impact social de la croissance du secteur. Pour être plus précis, je dirais que c'est le travail actuel d'amélioration des performances du secteur en appliquant notre plan d'actions qui va naturellement contribuer à améliorer le classement d'Haïti. Ce sont les objectifs et les résultats qui nous guident. LN: Combien y a-t-il de téléphones en service en Haïti aujourd’hui ? JMG: Notre parc téléphonique est de plus de six millions d'unités en service. Ce chiffre inclut les données des deux opérateurs de téléphonie actuellement en fonctionnement. LN: De stations de radio ? JMG: Il y a actuellement 318 stations de radiodiffusion en Haïti, dont 51 dans la seule ville de Port-au-Prince. Le département de l'Ouest en a, à lui seul, près de 75. La bande FM qui est celle en usage aujourd'hui est totalement saturée à Port-au-Prince. Le CONATEL est en train d'étudier avec les spécialistes locaux et internationaux, les voies et moyens permettant de résoudre ce problème important qui crée une forte pression sur le secteur et même sur la vie culturelle en général. Certains pays ont pu trouver des solutions techniques très intéressantes mais qui demandent une bonne étude préalable. LN: De stations de télévision ? JMG: Au total, il y a aujourd'hui 94 stations de télévision dans l'ensemble du pays, dont 36 à Port-au-Prince. Encore une fois, Port-au-Prince est totalement saturé. Ce problème sera, il est vrai, résolu d'ici 2015, grâce à la transition de la télévision analogique à la télévision numérique. Cette transition nous permettra à la fois de libérer des fréquences et de donner de nouvelles concessions pour la télévision à Port-au-Prince même. LN: De fournisseurs d’accès à l'Internet ? JMG: Nous avons aujourd'hui 5 institutions spécialisées dans l'accès à l'Internet que l'on appelle des fournisseurs d'accès à l'Internet. Ce sont: la Access-Haiti, la Hainet, la Multilink, la ACN et la HDN). Les opérateurs de téléphonie sont aussi des fournisseurs d'accès à l'Internet. Aujourd'hui, beaucoup de propriétaires de smartphone ont un accès Internet donné par leur opérateur. On peut considérer que la pénétration de l'Internet en Haïti est d'environ 13%, c'est-à-dire environ 1 500 000 utilisateurs. LN: Quel est le département géographique le moins bien servi du pays ? JMG: Encore une fois, se pose le problème de statistiques fiables. Nous avons conduit une étude sur le marché de la télévision. Dans ce sous-secteur, c'est le département du Nord-Est qui semble le moins équipé. Pas de station de télédiffusion. Ils reçoivent les signaux des stations du département du Nord. Bien entendu, cela affecte le nombre de postes disponibles dans les ménages. Le département des Nippes n'a qu'une seule station de télédiffusion et sept stations de radiodiffusion. A part le Nord-Est, tous les autres départements sont bien mieux pourvus que cela. Mais, ce n'est là qu'un sous-secteur des télécommunications. Nous n'avons pas encore les chiffres par département provenant des opérateurs. Vous voyez l'étendue du travail à accomplir pour établir des statistiques viables sur le secteur. LN: Quel est le chiffre d’affaires du secteur des télécom ? JMG: L'ensemble du secteur des télécommunications génère un chiffre d'environ 700 millions de dollars américains de revenus annuels avec un taux de pénétration de seulement 60%. C'est énorme, comparé au faible PIB du pays et aux performances de certains pays. LN: Combien d’emplois génère le secteur ? JMG: Encore une fois se pose le problème de l'accès à des statistiques fiables. Les opérateurs dits fournisseurs d'accès à l'Internet ont donné leurs chiffres. La Digicel et la Natcom continuent à se faire tirer les oreilles pour communiquer leurs données. Pour atteindre les acteurs et opérateurs des autres sous-secteurs, incluant les cybercafés, les stations de radiodiffusion, etc., nous avons planifié pour cette année fiscale une enquête portant aussi sur cette question. En extrapolant, nous pouvons prétendre que l'ensemble des opérateurs de téléphonie et d'Internet emploient un peu plus de 800 personnes. LN: Le service universel est-il une obligation faite aux opérateurs en Haïti ? JMG: Le service universel est une question d'abord d'ordre moral. Il est normal que les bienfaits des technologies et des télécommunications soient rendus accessibles à toute la population de manière équitable. Il est aussi et surtout normal que les services de base soient toujours disponibles. Mais, malheureusement, c'est aussi une question juridico-réglementaire, car il s'agit avant tout d'imposer des obligations aux opérateurs. Ces obligations se trouvent en quelque sorte dans le décret du 12 octobre 1977 qui régit les services de télécommunications. Mais aucune disposition réglementaire n'est venue préciser les conditions dans lesquelles ces obligations doivent être imposées. Il est vrai qu'il revient au CONATEL de compléter le cadre réglementaire. Mais dans ce cas précis, l'article 119 du décret du 12 octobre 1977 qui impose une surtaxe de 30% sur les tarifs pour le Fonds national des télécommunications est quasi inapplicable. D'abord, il y a le problème de l'existence du fonds, ensuite l'applicabilité d'une telle charge financière. C'est irréaliste aujourd'hui. Voici pourquoi le CONATEL a préféré trouver, en concertation avec les opérateurs, des mécanismes conduisant à terme au Service Universel en attendant que les propositions très réalistes et même avant-gardistes contenues dans l'avant-projet de loi devant gérer le secteur des communications électroniques aient force de loi. LN: Comment se portent les relations entre Haïti et l’Union internationale des télécommunications ? JMG: L'Union internationale des télécommunications (UIT), dont j'ai déjà parlé, est l'institution spécialisée des Nations unies pour les Technologies de l'information et de la communication (TIC). Elle est l'une des agences spécialisées des Nations unies. Elle attribue dans le monde entier des fréquences radioélectriques et des orbites de satellite, élabore les normes techniques afin d'harmoniser l'interconnexion des réseaux et des technologies de la communication. Haïti est l'un des 193 pays membres à part entière de cette organisation. Le CONATEL, en tant qu'instance, de par la loi, en charge des relations du secteur des télécommunications avec ce type d'institution internationale, entretient de très bonnes relations avec l'UIT. En tant qu'Etat membre, nous apportons régulièrement notre contribution aux différents domaines et Haïti a accès à l'assistance technique des 3 secteurs de l'UIT, Communications, Standardisation et Développement. Pour bien illustrer ces bonnes relations, on peut rappeler qu'en juillet 2012, le secrétaire général, Hamadoun Touré, nous a rendu visite pour établir un contact direct et personnel avec les membres du secteur. On peut même souligner, pour preuve de ces bonnes relations, le fait que l'UIT se soit tout de suite impliquée dans l'aide post désastre donnée à Haïti, et le secrétaire général a même, à ce moment-là, nommé un représentant personnel pour coordonner les opérations d'urgence. HAITI a entamé, avec l'aide et le support de l'UIT, un projet sur l'harmonisation, avec les pays de la Caraïbe, des textes de loi et des procédures relatives aux TIC. Ce projet vise le renforcement du cadre réglementaire. Il est le résultat de la préparation de l'avant-projet de loi sur les Communications électroniques soumis à l'exécutif par le CONATEL. Une collaboration étroite entre l'Union internationale des télécommunications et les autorités haïtiennes représentées par le CONATEL se poursuit fortement dans différents domaines des TIC: transition vers la télévision numérique, fibre optique, cybersécurité, etc. LN: Quelles sont les prochaines grandes étapes que le Conatel s’apprête à franchir mis à part le passage au numérique pour les télévisions ? JMG: Le développement du secteur TIC est vertigineux. La régulation du secteur doit répondre aux nombreux défis actuels et futurs. Dans le but d'être en phase avec le développement du secteur et ne pas aggraver la fracture numérique tant nationale qu'internationale, le régulateur, c'est-à-dire le CONATEL, s'est imposé plusieurs chantiers à la fois, allant de la réglementation à proprement parler aux mesures de développement à prendre en concertation avec le ministère de tutelle. Ces chantiers comprennent notamment: les mesures pour la disponibilité de la large bande, la disponibilité de statistiques fiables, l'aménagement du plan national de numérotation et du plan de fréquence, le renforcement de la concurrence par l'octroi d'une nouvelle concession pour l'établissement et l'exploitation d'un réseau de télécommunication mobile 3G/4G, l'élaboration d'une stratégie nationale Voice Over Internet Protocol (VOIP) afin d'accompagner les opérateurs nationaux face aux défis que pose la présence des operateurs de téléphonie sur Internet, la mise en oeuvre d'une véritable politique de Service Universel, l'accompagnement au niveau réglementaire de la stratégie de cybersécurité, le renforcement du cadre réglementaire, la portabilité des numéros de téléphone, etc. . LN: A quand la portabilité des numéros ? JMG: La portabilité des numéros de téléphone, qui se définit comme la possibilité pour le client de conserver son numéro de téléphone lorsqu'il veut changer d'opérateur de téléphonie, va effectivement devenir une réalité en Haïti. Bientôt, un abonné de la Digicel peut décider de s'abonner à la Natcom tout en gardant le même numéro et vice versa. Cela va renforcer la concurrence et aider à l'amélioration de la qualité de service. Nous sommes actuellement en train de travailler avec les opérateurs sur l'évaluation technique de leurs réseaux et des besoins créés par la portabilité. Une équipe mise en place par le CONATEL encadre l'ensemble des activités et les interactions devant conduire à la mise en oeuvre du projet par les opérateurs concernés. Nous croyons que la portabilité des numéros sera une réalité en Haïti d'ici avril-mai 2014 si aucun problème majeur ne vient occasionner de délais indus. LN: Etes-vous satisfait des relations entre le CONATEL et les acteurs du secteur des télécoms ? JMG: Le secteur des télécommunications comprend plusieurs sous-secteurs, et chacun d'eux a ses spécifications et sa logique de fonctionnement, donc, sa perception propre de la régulation. Le CONATEL est l'instance de régulation. L'article 6 du décret du 12 octobre 1977 fait de l'organe exécutif du CONATEL l'instance chargée du contrôle et de la réglementation du secteur. En conséquence, le CONATEL ne travaille pas en fonction des relations particulières avec les acteurs, mais des besoins de la régulation. La régulation doit anticiper les évolutions du secteur et évaluer les conséquences des opérations et actions menées, c'est-à-dire le respect des règles du jeu. Ce n'est pas toujours que l'on se fait des amis en voulant imposer la règle de droit. Mais, c'est cela la régulation. Pour répondre directement à la question, il y a des sous-secteurs des télécommunications qui ne sauraient exister sans des règles précises et comprises de tous. D'autres sous-secteurs ne ressentent pas une telle pression dans la conduite de leurs activités. Ce sont là des facteurs qui déterminent l'intensité et la qualité des interactions avec le régulateur. Disons que, pour tous ceux qui comprennent l'obligation de la mise en place et du respect d'un cadre juridico-réglementaire pour le secteur, le CONATEL est tout simplement l'instance incontournable d'accompagnement.

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