Dessalines à la rencontre de Pétion: Au delà du slogan politique
 jeudi 24 juillet 2014

IDEES ET OPINIONS

Dessalines à la rencontre de Pétion: Au delà du slogan politique

Le Nouvelliste | Publié le : 19 novembre 2013

La dernière grande manifestation anti-gouvernementale du 17 octobre 2013 et celle projetée pour le 18 novembre 2013 dans la région métropolitaine ont adopté le slogan « Dessalines pwal kay Pétion » comme pour signifier que les exclus de la société haïtienne, ceux qui, en majorité, habitent des bas-quartiers de la capitale vont questionner les membres de la minorité, perchés dans les hauteurs de Pétionville, ceux qui se sont toujours considérés comme les « ayant-droit » du pays, les « prétendus héritiers » des colons, ceux qui ont conspiré pour assassiner l'empereur. Que signifie cette « rencontre » ? Dialogue ou confrontation ? Selon Joël Ducasse , avec l'assassinat de Dessalines, « l'autonomie promise par la "place à vivres" cédait le pas à une économie compradore de bord de mer dépendante qui allait imprimer sa marque sur le pays en dehors d'un fer peut-être aussi chaud que celui de l'esclavage. » Ducasse croit donc que les secteurs qui en 1806 ont comploté le parricide du Pont Rouge avec Alexandre Pétion étaient mus par un projet politique foncièrement opposé aux intérêts profonds du pays, projet favorable à leurs clans et aux puissances colonialistes et pré impérialistes. Le principe du paiement de la dette de l'indépendance négocié par Pétion et réalisé par Jean-Pierre Boyer est perçu comme un changement de paradigme. Dessalines faisait fortifier le pays pour parer au retour possible des français. L'acceptation même de la notion d'une dette de l'indépendance constitue en quelque sorte le reniement et l'avilissement d'une des révolutions les plus éclatantes de l'histoire humaine et en conséquence de la contribution de son architecte, Jean-Jacques Dessalines. La reconnaissance de cette dette marquait la soumission des anciens libres mulâtres à des pères qui après les avoir déboutés ne reconnaissaient leurs droits d'héritiers que contre « paiement » d'un tribut. En réalité, c'était un complot ourdi contre les cultivateurs, les anciens va-nu-pieds de l'indépendance sur les épaules de qui allaient tomber les taxes à l'exportation et à l'importation qui, en dernière instance, devaient payer cette dette. Depuis quand les vainqueurs payaient-ils une indemnité aux vaincus ? La politique de Pétion était donc la négation de la grande victoire de 1804. Dessalines et ses conseillers avaient bel et bien formulé les esquisses d'un projet économique national visant à un développement endogène. Ce projet n'avait pas eu le temps de se matérialiser pour les cultivateurs et les anciens soldats, ce qui consistait une faiblesse de taille de la politique de l'Empereur. Par contre, le projet économique de Pétion, dans un semblant de « lese grennen » ne consistait qu'à s'assurer les bonnes grâces de l'ancienne puissance colonisatrice pour permettre à son clan de gruger les masses haïtiennes. C'est malheureusement ce projet antinational qui a inspiré la grande majorité de nos gouvernements de l'assassinat du Pont Rouge à nos jours. Gaëtan Mentor rapporte une correspondance du général Étienne Victor Mentor adressée à Dessalines sur les résultats de la campagne menée dans le Sud contre les velléités des anciens libres mulâtres en ces termes: « l'opération de vérification des titres de propriétés se poursuit fructueusement. Beaucoup de terres ont été rendues à l'État après avoir été reprises entre les mains de ceux qui les occupaient illégalement: ce qui nous permettra de donner satisfaction à nos pauvres frères, qui ont versé leur sang pour le triomphe de la cause de la liberté ». La localisation de la capitale à Marchand-Dessalines, une ville de l'intérieur du pays, en dehors de la dynamique de l'économie extravertie n'a pas été un acte banal. Elle signifiait non seulement une volonté de résistance militaire face à l'éventualité du retour des forces colonialistes mais aussi l'adoption d'un modèle économique basée sur une dynamique de développement endogène. Par contre, la relocalisation de la capitale à Port-au-Prince, après l'assassinat de l'empereur, marquait le retour au statu quo ante. Ducasse ajoute sans ambages qu'« historiquement, le principal garant des intérêts de l'ancienne puissance coloniale et de la déshérence continue du peuple haïtien a été une minorité servant d'intendance "d'État reconnu" et OPÉRANT CONTRE LA NATION ». L'opposition Dessalines Versus Pétion n'est donc pas une polémique vide de sens. Reste à savoir si les politiciens qui, aujourd'hui, la brandissent sont prêts à en assumer pleinement les conséquences, à en faire comprendre le sens exact et à en tirer une politique nationale qui puisse faire sortir le pays de la dynamique rétrograde de la dépendance et de la domestication de l'État haïtien par les puissances étrangères. Disons d'emblée que Dessalines n'a jamais été un raciste anti mulâtre et que l'opposition Dessalines- Pétion ne peut se réduire à une résurgence du « noirisme ». À l'exception du Général Étienne Victor Mentor, tous les proches conseillers de Dessalines étaient des mulâtres et plusieurs d'entre eux ont été assassinés avec lui le 17 octobre 1806 ou dans les jours qui ont suivi. Marta Harnecker souligne à juste titre le fait que l'origine de classe ne détermine pas nécessairement la conscience de classe. La politique de Pétion qui a triomphé avec l'assassinat de Dessalines se caractérise par l'alliance avec les forces étrangères pour garantir les intérêts de la minorité des anciens libres formée en grande partie de mulâtres (ceci est un fait de l'histoire que nous ne pouvons pas changer). Dessalines, c'est celui qui voulait orienter le pays vers une politique endogène à travers le développement d'une élite socioéconomique « multisectorielle » (anciens libres mulâtres, anciens libres noirs, hauts gradés noirs de l'armée indigène, cadres intermédiaires de l'armée, etc.). Tous devaient avoir accès au principal moyen de production de l'époque: la propriété agraire. Pour Dessalines, la question de la pigmentation de la peau ne se posait même pas, puisque tous les haïtiens étaient considérés comme étant des noirs. Pétionville n'est plus depuis bien des années la chasse gardée de l'oligarchie socioéconomique. Celle-ci monte progressivement beaucoup plus haut dans les montagnes environnantes. Mais Pétionville reste un symbole tant et si bien que le gouvernement a cru bon d'interdire son accès à la seconde manifestation de l'opposition encore une fois convoquée sous le slogan «Dessalines pwal kay Pétion». L'avenir dira si ce faisant, le Président Martelly n'aurait fait qu'apporter de l'eau au moulin de ses détracteurs, en assumant en sa défaveur la dichotomie entre héritiers de Dessalines versus ceux de Pétion, bien que ces derniers soient déjà encerclés par les premiers. Disons aussi que l'héritage de Pétion est bien plus cette assumation d'une politique rétrograde plutôt qu'une filiation entre contemporains et anciens libres mulâtres. D'ailleurs que d'éléments de la classe moyenne noiriste se sont depuis lors assimilés à cette oligarchie. Une analyse de la politique menée par les dirigeants politiques que nous avons connus ces dernières années, en commençant par Jean-Bertrand Aristide qui lorsqu'il était candidat ne jurait que par le chef rebelle antiaméricain Charlemagne Péralte, pour arriver à Michel Martelly qui, lui, promettait de changer le système, en passant par le rusé René Préval, tous se sont, dans la pratique, inscrits dans la lignée d'Alexandre Pétion. Tous se sont appuyés sur des forces étrangères et pire sur l'occupation du pays pour asseoir leurs pouvoirs, tous ont essayé de brader les richesses nationales au profit d'intérêts étrangers, tous se sont alliés à l'oligarchie compradore traditionnelle des descendants et héritiers directs ou indirects de Pétion, leur accordant des privilèges indus qui allaient aux détriments de la satisfaction des besoins socioéconomiques de la majorité de la population. Qui fera différemment? Les mécanismes de l'asphyxie continue d'Haïti par des économies étrangères ont aussi évolué. De nouveaux acteurs économiques très agressifs montrent de plus en plus leurs velléités de mainmise à travers un échange économique à sens unique (République dominicaine - Haïti), allant bien au-delà du concept d'échange inégal . Quel est donc le nouveau projet politique qui permettra aux uns et aux autres de se repositionner dans la lignée de Dessalines et, en conséquence, d'exploiter pour une cause juste et valable la révolte légitime des défavorisés et des progressistes ? Quelle éducation historique et civique pour que la population ne soit pas simplement manipulée à travers ce nouveau slogan ? Comment éviter d'être une fois de plus dupés « Charlemagne-Péraltement»? Ce sont là les vraies questions qu'induit ce slogan. I) Ce qui n'est pas exactement le cas depuis la migration parfois encouragée par des politiciens de milliers de démunis vers les quartiers aisés. II) Préface de l'ouvrage Comprendre la Charte des collectivités territoriales - André Lafontant Joseph 2007 - GRIDE - Port-au-Prince. III) Laisser faire IV) Mentor Gaëtan, 1999: Histoire d'un crime politique - Fondation Sogebank - Port-au-Prince V) Celle des anciens libres mulâtres. VI) Marta Harneker, 2014: Les concepts élémentaires du matérialisme historique - L'Harmattan Paris. VII) Amir Samin 1988: L'échange inégal et la loi de la valeur -Economica -Paris.
André Lafontant Joseph

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