Le professeur Samuel Pierre, un Haïtien exceptionnel

Voilà un Haïtien, formé en Haïti, à qui tout réussit au Canada. Il accomplit dans son pays d'accueil un parcours académique et professionnel exemplaire. Il est reconnu par ses pairs et les autorités politiques. Refusant obstinément de se satisfaire de son statut au Canada, le professeur Samuel Pierre s'investit depuis des années dans une série d'initiatives qui entretiennent, pour le meilleur, des liens avec Haïti . Le Nouvelliste vous présente ce compatriote exceptionnel à travers une interview réalisée par Frantz Duval.

Publié le 2012-11-20 | Le Nouvelliste

National -

Le Nouvelliste : Le Canada vient de vous décerner une très haute distinction. À quelle occasion, pourquoi, et de quoi s'agit-il?

Samuel Pierre : L’Ordre du Canada est la plus haute distinction civile du pays. Cette distinction m’a été octroyée pour mes réalisations scientifiques dans le domaine des communications câblées et sans fil et pour mon engagement bénévole au sein de la communauté haïtienne du Québec. Cet honneur prestigieux a été créé en 1967 pour reconnaître l'œuvre d'une vie, le dévouement exceptionnel d'une personne envers la communauté ou une contribution extraordinaire à la nation. Depuis son  existence en 1967, environ 5000 personnes de diverses régions du pays et secteurs d’activité ont reçu cette distinction, sur une population évaluée aujourd’hui à près de 35 millions d’habitants.

LN : Ce n'est pas la première fois que vous êtes honoré. Pouvez-vous nous faire un bref rappel des précédentes distinctions et surtout nous dire qui est Samuel Pierre? Votre histoire et votre parcours?

SP : Pour faire une histoire courte, après avoir complété des études primaires et secondaires au Petit Séminaire Collège St-Martial, j’ai débuté des études à l’Université d’État d’Haïti (UEH), plus précisément à la Faculté des sciences en 1975 et à la Faculté de droit et des sciences économiques en 1976. Au tout début de 1979, j’ai interrompu ces études et quitté le pays pour aller à l’École Polytechnique de Montréal où j’ai obtenu en 1981 un diplôme d’ingénieur civil (option structures). De 1982 à 1985, j’ai complété à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) l’équivalent d’une licence (B.Sc.) suivie d’une maîtrise (M.Sc.), les deux en mathématiques-informatique. En parallèle, j’ai suivi des cours de propédeutique en sciences économiques à l’Université de Montréal, pour me préparer à la maîtrise, diplôme que j’ai obtenu dans ce domaine  en 1987. À peu près pendant la même période et en parallèle, j’ai entrepris des études de doctorat en génie électrique à l’École Polytechnique de Montréal, plus précisément en conception de réseaux de communications, pour y obtenir mon doctorat (Ph.D.) en 1991.

Chargé de cours à l’UQÀM depuis 1984, j’ai obtenu en août 1987 un poste de professeur régulier au département de mathématiques et d’informatique de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), poste que j’ai quitté en mai 1988 pour devenir professeur régulier à la Télé-Université à Montréal. Dix ans après, en 1998, j’ai quitté la Télé-Université pour devenir professeur titulaire de génie informatique à l’École Polytechnique de Montréal où je dirige plusieurs unités de recherche, tout en y détenant depuis 2002 une chaire de recherche industrielle. J’ai été aussi tour à tour professeur associé ou invité à l’Université Laval (à la ville de Québec), à l’Université Paris-7 (Denis Diderot) en France et à l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne en Suisse.

Pour ce qui est des distinctions, je me bornerai à mentionner seulement celles qui sont les plus importantes et les plus significatives. En 1989, lors des Neuvièmes journées internationales sur les systèmes experts et leurs applications tenues à Avignon en France, manifestation qui a réuni plus de 3000 participants venus de plus de 30 pays, j’ai gagné le Prix de la meilleure communication de recherche appliquée pour un article portant sur la conception topologique de réseaux téléinformatiques de grande taille, article directement issu de mes travaux de thèse de doctorat. Par la suite, ma thèse de doctorat a été retenue comme la meilleure du département de génie électrique et de génie informatique de l’École Polytechnique de Montréal pour l’année 1991. J’ai obtenu à deux reprises (2001 et 2005) le Prix d’excellence en enseignement de l’École Polytechnique. En 2003, j’ai été élu Fellow de l’Institut Canadien des Ingénieurs (http://www.eic-ici.ca/english/tour/cit03/Pierre.pdf), distinction réservée à moins de 1% de tous les ingénieurs du Canada. En 2009, j’ai été élu Membre de l’Académie canadienne du génie, distinction elle aussi réservée à moins de 1% de tous les ingénieurs du Canada. En 2008, j’ai été élu Chevalier de l’Ordre national du Québec, la plus haute distinction décerné par le gouvernement du Québec. En 2010, dans le cadre des activités du 40e anniversaire de la fondation de l’UQÀM, j’ai été nommé Ambassadeur de l’UQÀM, distinction qui m’a été décernée pour souligner entre autres mon parcours exceptionnel.

LN : Comment le choix du Canada s'est-il imposé dans votre vie?

SP : J’avais toujours rêvé de poursuivre des études solides, dans un milieu qui allie les sciences fondamentales à une approche pragmatique de la résolution des problèmes, préférablement en milieu nord-américain. C’est ainsi que mon choix s’est porté sur l’École Polytechnique de Montréal, l’une des meilleures écoles d’ingénierie au Canada et jouissant d’une très bonne réputation à l’échelle internationale. Un peu avant la fin de mes études d’ingénieur à cette école, le gouvernement du Canada a décidé d’étendre une mesure de régularisation des sans-papiers haïtiens aux étudiants détenteurs d’un visa d’étudiant. C’est ainsi que mon épouse Laurie Dauphin et moi sommes devenus résidents permanents au Canada à la fin de 1981. Ce nouveau statut fut pour moi la source qui m’a permis d’assouvir ma soif d’apprendre dans un pays où l’éducation de qualité demeure très accessible et l’égalité des chances un idéal poursuivi. Voilà donc les raisons profondes de mon choix.

LN : En plus d'une carrière universitaire remarquable, vous êtes impliqué dans la recherche de solutions pour votre pays. Parlez-nous du GRAHN?

SP : Le GRAHN, Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle, est un mouvement de vigie citoyenne, laïque et non partisan, créé le 20 janvier 2010 à l’École Polytechnique de Montréal, et dont la seule mission est de travailler à la reconstruction du pays. Connu depuis avril 2010 sous le nom de GRAHN-Monde, il est organisé en branches et chapitres couvrant pour l’instant 7 pays : Haïti, Canada, France, République dominicaine, Sénégal, Suisse et États-Unis d’Amérique. Le GRAHN a publié en novembre 2010 un ouvrage collectif intitulé « Construction d’une Haïti nouvelle : vision et contribution du GRAHN », 640 pages, Presses internationales Polytechnique et Éditions de l’Université d’État d’Haïti. Plus de 150 professionnels de l’intérieur et de l’extérieur du pays y ont pris part de façon bénévole, effort de production correspondant à plus de 50 mille heures de travail.

Le GRAHN croit fermement que le pays est capable de se reconstruire socialement et physiquement sur de nouvelles bases s’il réussit le pari d’identifier et de mobiliser les forces progressistes disponibles tant à l’intérieur qu’à l’extérieur d’Haïti. C’est donc le défi que s’est lancé le GRAHN en multipliant les actions et des réalisations conjointes entre les deux faces du même pays. Nous croyons en effet que le pays peut se relever pour devenir un pays émergent si les dirigeants et le peuple haïtiens peuvent trouver un modus operandi qui permettrait de travailler avec sérieux, compétence et détermination pendant 25 à 30 ans consécutifs. Pour cela, il faudrait que le pays puisse bénéficier d’une succession de 5 à 6 présidences éclairées et ininterrompues, dotées chacune d’une vision progressiste pour le pays et rompant avec le populisme qui débouche sur la démagogie et l’absence de résultats tangibles et durables. Cela ne se produira pas si la société civile ne se renforce pas pour éventuellement être en mesure de servir de contre-pouvoir et de rempart aux dérives des pouvoirs en place. Mais il faut surtout que cette société civile organisée soit aussi porteuse de propositions et de projets pour inspirer et alimenter les gouvernements en place, encore faut-il que ces derniers demeurent à l’écoute de la population d’où ils tirent leur légitimité. Dans cet ordre d’idées et dans le respect de son indépendance, le GRAHN entend travailler bénévolement au renforcement aussi bien de l’État haïtien que de la société civile, mais pour défendre le bien commun et pour contribuer à l’avènement d’une société haïtienne plus juste et moins inégalitaire. Nous le faisons avec beaucoup de sérieux, de conviction, d’ouverture d’esprit, de méthode, d’innovation, de persévérance et de suite dans les idées, jusqu’à ce que ce pays trouve enfin sa voie, aussi long que puisse être le chemin à parcourir.

LN : Vous venez de réaliser un symposium sur la santé, comment s'est-il passé?

SP : L’événement Haïti-Santé’2012 comportait deux volets : une série de 3 séminaires de formation offerts dans 4 villes du pays (Cap-Haïtien/Limbé, Cayes, Mirebalais, Port-au-Prince) les 1er et 2 octobre 2012, et une conférence qui a débuté le mercredi 3 octobre en fin de journée et qui a pris fin le samedi 6 octobre vers 1 heure de l’après-midi. Cet événement a été organisé conjointement par la Croix-Rouge canadienne, la Croix-Rouge haïtienne et le GRAHN, en collaboration avec le Ministère de la santé publique et population (MSPP). Plus de 400 personnes ont reçu une formation dans le cadre des séminaires, et plus de 550 personnes ont pris part à la conférence où plus de 100 présentateurs ou panélistes ont pris la parole. Je salue la participation active et efficace du MSPP, ainsi que l’ouverture d’esprit manifestée par les dirigeants de ce ministère en la circonstance. À l’issue de l’événement, un communiqué de presse a été émis pour faire état d’un certain nombre d’engagements pris d’une part par le MSPP et d’autre part par les trois partenaires : Croix-Rouge canadienne, Croix-Rouge haïtienne et GRAHN-Monde. Une entente de coopération sera signée entre le MSPP et le GRAHN.

LN : Ce n'est pas la première manifestation du genre : il y a une revue, des ouvrages, l'organisation est très prolifique…

SP : En effet, nous avons organisé en mars 2012 l’événement Haïti-Éduc’2012. Nous venons d’organiser Haïti-Santé’2012. Au printemps prochain, nous tiendrons Haïti-Économie’2013 qui inclura l’agriculture, le commerce, les finances, l’industrie et la création d’emplois. Ces trois événements se répèteront tous les deux ans en vue de créer un espace de dialogue, de concertation, de suivi et d’évaluation dans ces trois champs d’activités.

LN: Pourquoi ces trois champs?

Si nous voulons construire une Haïti nouvelle par une amélioration progressive des conditions de vie du peuple haïtien pris dans son ensemble, une stratégie de base consisterait à prendre d’indice de développement humain (IDH) comme référence et de travailler à l’améliorer d’année en année. L’IDH est déterminé grosso modo par trois paramètres fondamentaux : l’accès à une éducation de qualité, l’accès aux soins de santé de base, et l’accès à des emplois permettant de gagner dignement sa vie. D’où la stratégie du GRAHN, dans une approche holistique, de maintenir le focus sur l’éducation, la santé et le développement économique créateur d’emplois, qui sont en fait les trois piliers sur lesquels repose le développement du pays. Ces trois chantiers, qui interagissent entre eux, devraient servir pour nous  à la fois d’observatoire et de champs d’action concertée pour esquisser des solutions aux problèmes de développement du pays. Ils devraient prolonger la réflexion du GRAHN exprimée dans l’ouvrage collectif « Construction d’une Haïti nouvelle : vision et contribution du GRAHN ». Pour compléter ce travail de réflexion, nous avons publié en juin dernier un autre ouvrage collectif sur l’aménagement linguistique français-créole en Haïti.

 

Oui, nous publions, trimestriellement, la revue thématique « Haïti Perspectives », qui se veut elle aussi un outil qui prolonge la réflexion du GRAHN. À défaut d’institutions et d’organes de recherche qui se penchent vigoureusement et systématiquement sur l’étude des problèmes fondamentaux du pays pour y proposer des solutions, le GRAHN offre au pays - comme il en existe dans la plupart des autres pays - un organe de diffusion de savoir scientifique pour alimenter la réflexion et les débats, inspirer des politiques publiques, accueillir des travaux savants traitant de nos problèmes. Nous avons opté pour une revue de haute facture, qui incarne le niveau de qualité dont nous rêvons pour le pays dans toutes les sphères d’activité, une revue qui se veut de classe mondiale, publiée par des Haïtiennes et des Haïtiens résolument tournés vers l’avenir du pays, revue dont le contenu respecte les standards internationaux les plus élevés en la matière. Nous publions également un bulletin trimestriel qui informe nos membres et nos sympathisants sur les activités des différents chapitres et branches du GRAHN.

LN : A la fin de la conférence des personnalités haïtiennes ont été décorées. Qui sont-ils et pourquoi?

SP : Ce sont 16 personnes physiques ou morales d’exception qui, chacune à sa manière et dans sa sphère d’activité quotidienne, incarnent l’excellence haïtienne. Une excellence évaluée à l’aune de l’être plutôt qu’à l’échelle de l’avoir. Une excellence qui intègre en un tout harmonieux : savoir ou savoir-faire, compétence, dépassement de soi, intégrité, compassion et humanisme, tout ceci dans la quête du bien commun. Une excellence qui façonne et qui améliore le quotidien de milliers de personnes qui gravitent autour de ces lauréats. Une excellence au service de la collectivité, avec des impacts tangibles sur le milieu.

 

Cette année, nous en avons identifié et honoré un échantillon parmi les milliers qui existent dans le pays, dont certains sont déjà bien connus et d’autres gagneraient à être mieux connus. Nous invitons le public à remplir le formulaire de mise en candidature disponible sur le site du GRAHN afin de proposer des personnes méritantes à l’un ou l’autre des 16 prix d’excellence. Nous précisons pour le public qu’il ne s’agit pas de proposer un nom, il faut faire l’effort de bien remplir le formulaire de mise en candidature pour la personne proposée (http://www.grahn-monde.org/public/?s=307). Plus les arguments présentés à l’appui d’une candidature sont solides, factuels  et convaincants, plus le candidat a de chance d`être retenu par le jury de sélection qui examinera son dossier. Les candidatures déposées demeurent valides pour une période de trois ans si elles ne sont pas retenues pour l’année courante. 

Merci au quotidien Le Nouvelliste d’avoir couvert avec générosité et professionnalisme la cérémonie de remise des prix d’excellence du GR.

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