Vendredi 9 décembre 2016









SANTE

Plaidoirie pour une médecine locale

Mon dit


Quand j’étais étudiant, une réalité s’imposait  insidieusement : il fallait coûte que coûte qu’à la fin de ma spécialité, je trouve une bourse pour l’étranger. La formation haïtienne était considérée comme incomplète et, disons le carrément, désuète ; le malade ne croyait qu'au médecin revenu de l’étranger. Je cherchai donc cette bourse sur l’internet, car n’étant pas du bon côté lors du  « déchoucage » du doyen d’alors, feu le Dr Charlier, toute bourse me fut interdite du côté de la faculté de médecine au timon de laquelle régnait justement un doyen bénéficiaire de cette pratique de déboutage de l’autre sous la pression estudiantine. Ce choix m’empêcha au début de trouver du travail, en tant qu’employé de l’État, en province, tant que le bureau du ministère de la santé fut occupé par un ministre issu de la même engeance que ledit doyen. Bon gré mal gré, je pus quand même aller en Belgique après quelques sueurs froides, quand le chef de cabinet m’annonça qu’il avait égaré mon dossier ; ceci me coûta un mois de formation et mon logement sur le site universitaire. 

J’ai passé presque un an en Belgique où, orthopédiste diplômé, chef du service  d’orthopédie des Cayes (il n’y avait que moi comme médecin dans ce service, rejoint plus tard part un confrère cubain), je fus admis comme un résident sénior. Pour dire la vérité, j’ai beaucoup regardé et fermé beaucoup de peaux car il n’était pas question pour ces Blancs imbus de leur importance de permettre au petit Noir du pays le plus pauvre de la Caraïbe d’opérer… Ce racisme voilé, qui n’ose dire son nom, j’ai dû le vivre tout au long de ma pratique médicale, pratiquement chaque fois que je devais collaborer avec un étranger. C’était toujours la même chose: il était le maître et moi l’élève, car lui venant d’un pays riche et moi d’un pauvre. Ce racisme se retrouve même en Haïti dans les ONG internationales qui dénient au praticien haïtien tout droit de discuter santé, ses connaissances étant jugées irrecevables parce que seules celles de l’expatrié comptaient.

Je me rappelle que du temps où je travaillais pour Médecins sans frontières de France, ce racisme nous interdisait d’opérer les fractures fermées, car d’après ces étrangers, nous aurions trop d’infection, alors qu’on le faisait bien sans complication. Heureusement, MSF fait maintenant l’ostéosynthèse. Mais je frissonne en pensant à toutes ces personnes ayant un membre plus court à cause d’eux.

C’est encore cette discrimination qui expliquera ce fort taux d’amputations inutiles après le séisme : on n’allait tout de même pas dépenser trop d’argent pour ce peuple de pouilleux et venir avec le matériel adéquat pour sauver des membres. C’est plus facile de revenir plus tard avec des ONG qui proposent des prothèses en faisant croire à tout le monde qu’elles remplacent très bien le membre sectionné. Là encore, on retrouve la discrimination, car ce sont les prothèses les moins chères et les moins pratiques qui sont offertes.

Plus près de nous encore, lors de l'épidémie de choléra importé, la première tentative a été de faire croire que nous l’avions déjà, comme on le dit implicitement sur le site de MSF :

« Quand les premiers cas de choléra se déclarent en Haïti, personne ne comprend comment la maladie est arrivée sur l’île. Le choléra n’a pas été signalé ici depuis plusieurs décennies. Un contingent de Casques bleus népalais est en fait responsable de l’introduction involontaire du vibrion. » (http://www.msf.fr/press/videos/haiti-certificats-patients-cholera).

Puis il fut décidé de traiter avec beaucoup de chlore sans faire aucune prévention du côté de la population à risque. D’ailleurs, ces grands spécialistes venus d’ailleurs incitaient à se laver les mains et distribuaient du savon, alors qu’il fallait apprendre à la population à traiter l’eau qu’elle utilisait. Le vaccin fut déconseillé; pourquoi ? Parce que seul le nanti pourrait se l’offrir. Ces étrangers, au fait, étaient là pour les pauvres et contre ceux qu’ils considéraient comme riches. Ils refusaient le vaccin et arrivaient déjà vaccinés…

De tous ces faits, j’ai fini par avoir l’assurance que bien des « experts » souffrent d’un sérieux déficit en compétences et c’est compréhensible, car les vrais coûtent cher et l’international n’a pas toujours le fric nécessaire. Nous avons donc des personnalités d’une banalité décevante avec rang d’expert ! Et c’est en grande partie notre faute.

C’est notre faute parce que nous ne savons pas nous imposer, parce que nous n’avons rien comptabilisé des actions posées, parce que nous n’avons pas de vraies équipes de réflexion capables de prendre les bonnes décisions. Je tire ici la sonnette d’alarme. Lors de mon passage en Italie, je fus étonné par le nombre d’interventions chirurgicales inutiles. Là où un simple plâtre aurait suffi, un implant est mis à la place. C’est normal, car les chirurgiens sont tellement courtisés par les agences d’implants qu’ils en mettent en veux-tu en voilà ! Mieux, l’agence d’implants finance les travaux qui justifient l’emploi de ses produits. C’est un véritable lavage de cerveau que reçoivent alors les jeunes médecins qui sont persuadés qu’il n’y a pas d’autre méthode. Nous ne devons pas importer cette mentalité; mais malheureusement elle est en train de se faire et nos jeunes praticiens eux aussi subissent ce lavage de cerveau et sont persuadés que le seul traitement, le meilleur, est celui des pays étrangers.

Il faut donc qu’il y ait de vraies équipes de réflexion pour mettre sur pied des protocoles réalistes et adaptés qui ne soient pas des dénis au progrès toutefois, mais ces groupes de réflexion doivent émerger d’un vivier pour l’instant en hibernation : l’université, section sciences de la santé.

 











AUTEUR
Dr Philippe DESMANGLES ; pdesmangles@yahoo.fr

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