Bas Nord-Ouest/Visite

Jean-Rabel : opportunités et richesses inexploitées

Longtemps considérée comme le far-west, la commune de Jean-Rabel a toujours été riche, inexploitée et pleine d'opportunités. Avec plus de 100 kilomètres de côtes et ses montagnes qui invitent à l'aventure, ce havre de paix du département du Nord-Ouest n'attend que des investisseurs pour prendre son envol. Reportage.

Publié le 2012-09-07 | Le Nouvelliste

National -

Dans les meilleures conditions, un véhicule tout terrain, parti de Port-au-Prince, mettra environ six heures pour arriver à Jean-Rabel. Pas parce que la route est longue, mais parce qu’elle n’existe que de nom. Fondée en 1743, au temps de la colonisation française, Jean-Rabel a été élevée au rang de commune en 1821 sous Jean-Pierre Boyer. A ce moment-là, elle était la 52e commune de la République.

Située dans le département du Nord-Ouest, Jean-Rabel fut pendant longtemps  considérée comme le far-west et ses habitants dépendaient essentiellement de l’aide humanitaire. Les choses ont beaucoup changé depuis.  Cette commune montagneuse  s’étend sur 484 kilomètres carrés et est divisée en sept sections communales peuplées   d'environ 150 000 habitants.

Julmisse Kénel, responsable du programme de développement local pour l’ONG ADEMA (Ansanm pou yon demen miyò ann Ayiti qui signifie en français ensemble pour un demain meilleur en Haïti), est l’un des rares jeunes à avoir étudié à l’étranger et à revenir pour servir la commune qui l’a vu naître. Dans la zone, les gens l’appellent affectueusement agronome Keke (agro).

 Selon cet homme dans la trentaine, pour avoir toujours  été abandonnée par les autorités étatiques, Jean-Rabel  a effectivement la réputation d’une commune dans le besoin et ravagée par la misère. Mais c’est surtout parce qu’elle n’a jamais été exploitée à sa juste valeur que le surnom de far-west lui est resté, a-t-il ajouté.

Les besoins et les difficultés de cette commune sont nombreux. Ses opportunités sont, pourtant, très intéressantes et très nombreuses. Dans presque tous les domaines, elle a de quoi attirer les investisseurs.

Education : pas d’université à Jean Rabel

Plusieurs écoles communales offrent une éducation, pas de première qualité, certes, mais apprennent quand même à lire et à écrire aux enfants. Le lycée situé au cœur même de la ville arrive jusqu’en classe de philosophie. Tel n'est pas le cas des deux autres lycées qui ne peuvent pas recevoir des élèves au-delà de la classe de troisième secondaire. Il y a aussi, bien entendu, plusieurs écoles privées qui desservent la population. 

Il n’y a aucune université à Jean-Rabel ! Après avoir bouclé le cycle des études secondaires, les jeunes ont la possibilité de s'inscrire à l'une des trois écoles   professionnelles de cette commune. Il ne sont cependant pas nombreux à retenir cette option. Ceux qui en ont les moyens laissent le département  et se rendent à Port-au-Prince ou en République dominicaine pour leurs études universitaires.

« Ils peuvent aussi se rendre à Port-de-Paix, la capitale du département », a ajouté l’agronome Keke. Ce dernier n’a pas caché sa satisfaction en soulignant que plus de quatre-vingt pour cent (80%) des enfants de la commune vont à l’école grâce à un programme de ADEMA.

Des soins de santé au rabais

L'absence d'un système sanitaire est l'un des plus grands problèmes de Jean-Rabel. La plupart des sections communales sont totalement dépourvues de centre de santé. Si, par malheur, quelqu’un tombe malade, ce qui arrive souvent d’ailleurs, il est transporté  à dos d’âne, à motocyclette ou sur brancard de fortune jusqu’en ville.

Certains malades succombent en chemin. « Les quelques dispensaires qui existent ne sont pas équipés pour offrir des services à la population. L’hôpital Notre-Dame de la paix situé dans la ville n’arrive pas à remplir ses obligations de fournir des soins adéquats à la population. Il fonctionne à peine », a dénoncé Kénel Julmisse.

Pour Isaac Civil, maire de Jean-Rabel, il est inacceptable que cet hôpital de référence qui, en principe, devait desservir les quatre communes du bas Nord-Ouest soit ainsi abandonné par les autorités. A certaines périodes bien spécifiques de l’année, la population doit faire face à la malaria. Il y a aussi le choléra qui fait rage.

Pas d’hôtels ni de banques commerciales

Parmi les nombreuses activités économiques qui pourraient être exploitées dans la commune de Jean-Rabel, il y a l’hôtellerie et les banques commerciales. Ces deux services sont tout simplement absents. Pour faire une transaction bancaire, il ne faut pas moins d’une journée. « Les banques sont absentes de toutes les quatre communes du bas Nord-Ouest, Jean-Rabel, Môle Saint-Nicolas, Bombardopolis et Baie de Henne. Rien à faire. Il faut aller à Port-de-Paix », s’est plaint M. Julmisse.

Pour accueillir les touristes, la commune dispose quand même de quelques guest houses. « Ils ne respectent aucune norme, mais il faut faire avec », a soupiré Keke. Cependant, lors des fêtes champêtres, Jean-Rabel reçoit beaucoup de visiteurs les 24 juin et 24 septembre. Ceux-ci s’accommodent à qui mieux-mieux.

« Il n’est pas normal que l’on regarde passer sur la mer, pratiquement chaque semaine, les bateaux de croisière qui ne s’arrêtent jamais à Jean-Rabel, parce qu’on n’a pas les infrastructures nécessaires pour accueillir les touristes », s’est désolé Vladimir, un jeune de la région.

L’agriculture, à la merci de la nature

Il pleut rarement à Jean-Rabel. or, 90% des terres cultivables dépendent de l'eau de pluie. La culture de la banane, principale denrée de la région, souffre cruellement de l'absence d'un système d'irrigation. Résultats : la misère bat son plein.

C’est surtout le déboisement accéléré qui provoque les longues périodes de sécheresse dans cette commune. Comme un peu partout à travers le pays, les habitants de Jean-Rabel pratiquent la polyculture pour vivre : maïs, haricot, manioc, patate, entre autres.

Selon le maire Isaac Civil, la population dépend essentiellement de l’agriculture. Mais il y a aussi l’élevage et la pêche qui sont deux autres sources de revenus pour les habitants. Tant bien que mal, ces secteurs d’activité économique permettent à la population de faire face à leurs besoins.

L’agent intérimaire de l’exécutif (le maire) a avoué au Nouvelliste son impuissance face au déboisement anarchique dans sa commune. Selon lui, les dissensions entre le député et le maire de la commune n'arrange pas les choses.

 

Sécurité : même avec une faible présence policière, Jean-Rabel est paisible

Il n’y a que quatre policiers pour surveiller les 484 kilomètres carrés et protéger les 150 000 habitants de Jean-Rabel. Il n’y a qu’un  commissariat. Les policiers en poste ne disposent que d’un seul véhicule souvent en panne. Pourtant, la commune est calme et relativement en sécurité. « A Jean-Rabel, tout le monde connaît tout le monde. Donc, la zone est paisible », a indiqué l’agronome Keke tout en souhaitant que l’effectif policier soit  augmenté.

Interrogé sur des informations faisant croire que des narcotrafiquants utilisent souvent les côtes de Jean-Rabel pour mener leurs opérations et que, certaines fois, la population pille les petits bateaux transportant de la drogue, Julmisse Kénel   n'en sait pas grand-chose. « Comme tout le monde, j’ai entendu parler de ces choses, mais je ne peux avancer quoi que ce soit», a-t-il dit en riant à gorge déployée.

Loisirs : il en existe, mais…

Les jeunes de Jean-Rabel ne se plaignent pas trop pour ce qui a trait aux loisirs. Du moins, les jeunes du centre-ville. Ils ont le choix entre une petite salle de ciné, des restaurants dansants, la mer attrayante et une petite bibliothèque.  Mais c’est surtout le football qui passionne les gens.

Cependant, toutes ces choses se concentrent uniquement au niveau de la ville. Les sections communales n’ont pratiquement rien comme loisir.

La nuit, il fait tout simplement noir sur tout le bas Nord-Ouest. Des lampadaires sont installés dans certains quartiers, mais cela ne suffit pas. Selon Isaac Civil, le responsable de la municipalité, il dispose d’un groupe électrogène qui permet parfois d’alimenter la commune en électricité.

Par ailleurs, M. Civil a dénoncé le fait que les institutions publiques sont quasiment absentes dans cette partie du pays. «Certes, la Direction générale des impôts est là, mais elle n’offre que des services limités. Souvent, on est obligé d’aller à Port-de-Paix pour certains services de la DGI », s’est plaint le maire Isaac Civil.

Si la construction de la route Jean-Rabel-Port-au-Prince est le plus grand besoin de la population, l’un des plus  grands rêves de Monsieur le maire c'est de voir l’Etat haïtien construire un barrage sur Trois-Rivières  afin d’arroser les terres arides.

Que ce soit dans le domaine de l’éducation, de l’hôtellerie, des banques commerciales, de l’agriculture, des loisirs ou  encore de la santé, la commune de Jean-Rabel est inexploitée. Des activités économiques, les unes plus prometteuses que les autres, n’attendent que d'être exploitées.

Robenson Geffrard, rgeffrard@lenouvelliste.com Auteur

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