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par Lemoine Bonneau lbonneau@lenouvelliste.com
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Ti Masè se koupe dwèt !
Le Nouvelliste | Publié le :12 mars 2013
 Dimitry Nader Orisma et Jean-Philippe Etienne
« Fritay Canapé-Vert ... Fritay Ti Masè wi !? » Vous n'y avez pas encore goûté ? Vous devriez ! Pour nos numéros spéciaux en honneur aux femmes, Ticket a voulu savoir qui est cette machann qui fait parler de sa cuisine depuis plus d'une décennie. Amoindrie certes, sa renommée tient encore, et son succès, elle l'a construit dans la rue avec ce petit « bak » qui a grandi, et nourri d'innombrables bouches. En passant, elle est vivante et encore plus djanm, pour ceux qui en doutaient.
Il est jeudi, 3 h de l'après-midi. Ça sent la friture et les épices chez « Ti Masè Restaurant », sur la route de Canapé-Vert. Dans la petite pièce aux murs mal blanchis donnant sur rue, au son d'un compas que propage une chaîne stéréo, des clients finissent leur plat de riz ou de fritay, la spécialité de la maison. Chez « Ti Masè Restaurant », ce n'est pas la grande classe, encore moins le confort absolu, mais ce sont l'accueil chaleureux et la simplicité des lieux qui étreignent. On y trouve de tous les plats d'un restaurant digne de ce nom. « Dès que j'ai envie d'un bon griot, je vais chez Ti Masè. Je suis sûre de passer un bon moment et de ne pas être déçue », s'exclame Régine, une habituée de la maison. « Kay Ti Masè, ou manje bon manje, ou bwè, ou rilaks », renchérit Steeve, un homme mûr, en engloutissant son morceau de viande. Une viande de porc qui, avant d'être frite, a longtemps mariné dans une sauce d'épices dont seule la maîtresse des lieux connaît le secret. De même que les bananes pesées et les croustillants acras faits de pur malanga qui attendent d'être croqués. Le tout servi avec couvert par une serveuse vigilante. Un éclat de rire fuse de l'étroite cuisine. C'est bien Ti Masè qui s'esclaffe avec quelques employés devant son énorme bak. Son succès, la rondelette femme l'a construit en face de l'école américaine Union School, à Juvénat, avec la réputation d'un savoureux griot et d'un bon pikliz. Aujourd'hui Ti Masè n'est plus un nom à faire, c'en est presque devenu une étiquette de marque. Petit-goâvienne (Délatte), Marie Antonine Maxilien, à 30 ans, débarque à Port-au-Prince en 1998 pour gagner sa vie. Sa seule garantie : la cuisine comme science infuse. Fougueuse et dynamique, dès son arrivée, la jeune femme s'investit dans la vente de fritures, commerce en ébullition à la capitale, et décide de vivre de son talent. Sur la route de Frères où elle fait ses débuts avec de maigres moyens, Ti Masè, comme tout le monde l'appelle, gagne vite la sympathie d'une clientèle qui ne cessera pas de grossir. Locataire à l'époque et mère de huit enfants, la marchande de fritures désire un milieu sain et sécuritaire pour élever ses héritiers. Avec l'aide d'un oncle, elle déménage à Juvénat (Canapé-Vert), une localité dans laquelle elle aura construit sa vie, sa dernière adresse commerciale en date. A environ cinq mètres de l'établissement Union School, sous une échoppe au bord de la route, la dame au grand coeur relance ses activités, son excellent fritay. En un temps record, les victuailles de l'accueillante Ti Masè scotchent la grande foule. Grâce à la règle d'or « le client est roi » dont elle fait son credo, la commerçante s'évite des malentendus et bâtit solidement son nom. Les chauffeurs de taxi, les écoliers, les artistes, les fonctionnaires publics, les riches et les pauvres, tous viennent de partout pour connaître les saveurs de l'art culinaire de Ti Masè. « Fritay Ti Masè se koupe dwèt ! Cela va faire bientôt neuf ans que je suis abonnée à ses délices », témoigne Vedette Pierre, une cliente. En juin 2010, l'esprit d'entrepreneuriat d'Antonine Maxilien la propulse à un autre niveau. La discipline et l'enthousiasme changent le petit bak de ce modèle de persévérance en un restaurant. Ainsi, « Ti Masè Restaurant » voit le jour, et les clients ont un espace plus ou moins confortable pour s'asseoir et déguster le fritay et les nouveaux mets que la marchande leur fait découvrir. Les années s'envolent... Mais en dépit de tous les types d'instabilité qui font rage en Haïti, l'infatigable Ti Masè n'a jamais baissé les bras. "Te mèt gen move tan, manifestasyon, tranblemanntè, fòk mwen kontinye travay pou m sèvi kliyan m yo, ki fidèl, dit-elle fermement. M gen kliyan ki gen 15 an avè m la ! » Mais surtout, elle doit assurer l'éducation et le bien-être de ces huit enfants orphelins de père : « Se mwen k manman, se mwen k papa ! », continue cette mère responsable. « Lorsque je vendais dans la rue, je me retrouvais souvent dans des situations très difficiles ; à présent je gère mieux ma vie. C'est la récompense de mes nombreuses années d'effort et de dur et patient labeur ! », poursuit dans un sourire la native du Bélier. Magnanime, Ti Masè n'en veut pas à ceux qui, d'après elle, l'attaquent par la sorcellerie. Il y a quelques mois courait le bruit de sa mort. « M te malad grav anpil pandan 6 mwa. Daprè mwen, se pa maladi doktè m te genyen... Men Bondye poko vle m mouri », témoigne la quadragénaire. Dans ses fréquents moments de maladie, sa progéniture est là pour la soutenir et pour continuer à faire tourner l'entreprise familiale, nous rassure Ti Masè. Brune, taille moyenne, grassouillette, les cheveux tressés, des vêtements souvent tachés de graisse, c'est ce portrait qu'affiche généralement l'amusante Ti Masè. Une battante au regard à la fois doux et stoïque et à l'air avenant. Avec un personnel de quatorze employés offrant un service appréciable, cette gwo machann fritay aujourd'hui découragée par la jalousie et l'hypocrisie de plusieurs gère au mieux sa petite entreprise. Mais avant d'en arriver là, les premiers jours n'ont pas été roses pour la commerçante. Elle en a bavé. « M redi anpil, anpil avan m rive la a », révèle-t-elle avant d'éclater d'un rire contagieux qui lui fait baisser la tête. Au bout du compte, celle qui est tentée d'aller vivre à l'étranger a su renverser la vapeur pour devenir un modèle d'expérience et de réussite. Aujourd'hui, avec une entreprise qui a quand même perdu de son aura, Ti Masè, consciente de son passé, envers et contre tous, décuple la force de son imagination créatrice pour continuer à... survivre.
Dimitry Nader Orisma et Jean-Philippe Etienne
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