Tout créateur (artiste-peintre, écrivain, musicien) est obsédé par la postérité. Une préoccupation justifiée. Mon œuvre me survivra-t-elle ? Dans son inconscient, comme en un ballet, la question s’éloigne et revient. Et ne quitte pas, ne lâche pas son homme (au sens large). Déjà au présent, le créateur veut s’assurer qu’il est suivi. Par une meute de fanatiques. Comme disait Jacques Brel: «Brusquement, on a quarante ans, plus personne ne nous suit.» Le célèbre chanteur franco-belge circonscrivait son propos dans le cadre du music-hall. Un instant, un instant seulement, monsieur (pour parler le langage brélien), il a cru n’être pas suivi. Il se trompait. Lourdement. Dans un moment de vague à l’âme, il s’est senti délaissé, abandonné. Tel un enfant gâté, il veut sans cesse être entouré, encensé, louangé. Le public n’avait pas que cela à faire. Il l’aimait, plutôt se contentait de l’aimer. Seulement, il voulait davantage. En un sens, il s’érigeait : «Monsieur plus». Mauvais.
Quand, le 9 octobre 1978, il passe l’arme à gauche, le music-hall est orphelin. Jusqu’au moment où j’écris ces lignes et où mes pensées dérivent vers le grand homme. Ce clin d’œil à Brel est pour rassurer le créateur de chez nous qui évolue dans un milieu où les gens sont malmenés par la précarité. L’exigence du «baisser-lever» quotidien fait que, des fois, l’affection du public ne peut pas être portée tout le temps sur le créateur. Quand celui-ci se sent délaissé, qu’il se rassure, parce que ce n’est que pour un temps.
Il n’a pas laissé le cœur de ses admirateurs. Il y a que ceux-ci sont bousculés dans une société consumériste, happés par une crise économique sans fin, tiraillés par une compétition sociale qui ne dit pas son nom, malmenés par l’individualisme ambiant. Sans oublier l’ambiance délétère que crée l’affaiblissement de l’Etat. L’insécurité. L’invisibilité des institutions de protection et de défense. Alors, à l’occasion, le public le lui rend bien, son amour. La trépidance de l’existence entraîne que les fanatiques sont pris comme dans un tourbillon. Et ce mouvement leur fait oublier. Pour un instant, l’objet et le sujet de leur affection. Pour un instant seulement!
La rampe du temps -c’est la définition de la postérité: passer la rampe du temps- est franchissable dès lors que les œuvres sont fortes, puissantes, décrivent la condition humaine, relaient les problèmes de société, donnent une explication de l’inexprimé (sak pi gran pase nou : ce qui nous dépasse), bref! ne sont pas des bluettes légères. L’œuvre prend son envol pour se poser sur le plus haut sommet de la plus haute cîme. C’est du moins l’ambition à peine dissimulée.
La création est le produit de l’imagination servie par une curiosité aiguisée, le sens de l’observation et une fine sensibilité. Marie-Ange Jolicoeur, trop tôt disparue, ne pouvait soupçonner, de son vivant, que sa poésie serait prisée longtemps après sa disparition. Marie Chauvet pouvait-elle deviner que le public courrait, jusque de nos jours, après «La danse sur le volcan» et «Amour, colère, folie» ? De même, tous les créateurs qui produisent dans l’incertain du moment ne peuvent anticiper sur leur destinée, sur leur postérité. Le public des lecteurs, lui, le sent intuitivement. A propos, pourquoi le créateur doit-il se préoccuper de l’après ? Quand le présent lui échappe. Effectivement, il n’y a point de prise. D’ailleurs, les deux mesures du temps sont l’affaire du lectorat.
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