Coupe du monde 1950-Rétrospective

Joe Gaetjens : de la célébrité à une triste fin

Tant de footballeurs au cours de leur carrière professionnelle ont eu des destins hors du commun avec des fins joyeuses ou malheureuses. Joe Gaetjens, de son vrai nom Joseph Édouard Gaetjens, positionné parmi les 100 joueurs qui ont marqué l’histoire de la Coupe du monde, fait partie du lot de ceux-là à connaître une fin des plus brutales.

Publié le 2018-07-11 | Le Nouvelliste

Sport -

L’histoire commence à la fin de l’année 1825 quand le roi François Guillaume III de Prusse demande au grand-père de Joe de se rendre en Haïti à des fins commerciales. Là-bas, Thomas Gaetjens rencontre sa future femme, Léonie Déjoie, fille d’un général qui a été le cerveau de pas mals de rébellions en Haïti. C’est ainsi que le 19 mars 1924, Joseph Edouard Gaetjens, dit Joe, naît dans une famille plutôt aisée chez nous. À sa naissance, son père décida de l’inscrire à l’ambassade d’Allemagne afin que plus tard il puisse demander la nationalité allemande s’il le souhaite .

Il découvre le football assez tard entre 12 et 14 ans dans le jardin de la villa familiale. À 14 ans, Joe se lance en club et il joue pour l’Étoile Haïtienne au poste d’attaquant avec qui il remportera deux championnats. Le premier en 1942 et le second en 1944.

Malheureusement, il se rend compte rapidement que le football ne lui permettra pas de payer ses factures. Ça tombe bien, le gouvernement haïtien lui octroie une bourse d’études pour partir étudier à l’Université de Columbia, à New York.

Le voilà qui débarque aux États-Unis. Tout marche comme sur des roulettes concernant les études, mais cette soif de jouer au football dans ses moments de loisirs le dérange. Raison pour laquelle il décide donc de rejoindre le club de Brookhattan de l’American Super League qui changera de nom plus tard pour devenir Brookhattan Galicia parce qu'un émigré espagnol avait repris l’équipe.

Hormis les études et le football qui lui rapportait 25 dollars par match, Joe travaille comme plongeur au Café Rudy à Harlem. Malgré toutes ces activités, Joe terminera meilleur buteur du championnat lors de la saison 1949-1950. Il joua 64 matchs en championnat avec un total de 42 réalisations, ce qui attira l’œil du sélectionneur de l’équipe américaine en vue de la Coupe du monde 1950 qui devait se disputer au Brésil.

Mais il y a un problème, Joe n’est pas américain mais à cette époque, il suffisait tout simplement de remplir un document pour entamer la procédure de naturalisation en vue d'être sélectionné au sein de la formation étoilée. D’ailleurs, pour la petite histoire, il ne prendra jamais la nationalité américaine et Joe n’était pas le seul à être dans cette situation, il y avait l’Ecossais McLlvenny et le Belge Maca.

Reprise de tête magistrale de Joe

Il est 18h au stade de Belo Horizonte, et l’arbitre siffle le début du match Angleterre-États-Unis qui voit très tôt les Anglais mettre la grosse pression sur leurs «cousins» américains pendant que ces derniers font tout leur possible pour contrer les velléités offensives adverses.

Les 10 000 spectateurs présents sont quasiment acquis à la cause de l’équipe à Joe qui s’attendent à ce que les favoris du tournoi (l’Angleterre) soient éliminés afin de laisser le champ ouvert au Brésil pour remporter cette Coupe du monde.

Et ce sera le délire lorsque Walter Bahr ajuste un centre au cordeau pour Joe Gaetjens qui, d’une reprise de la tête, envoie le ballon au fond des filets: GOOOOOOOOOOALLLL ! 1 – 0 à la pause. Les Américains très bien repliés devant les buts et surtout grâce à l’excellent gardien Frank Borghi - qui est un ancien joueur de baseball – ajoutez également la complicité du public brésilien tout acquis à la cause des coéquipiers de Joe.

Il a suffi de ce but pour voir Joe entrer dans l’histoire; pour preuve, le résultat était tellement inattendu qu’en Angleterre les gens pensaient que l’unique journaliste sur place au Brésil s’était trompé ou qu’il y avait eu une erreur d’impression du genre 10-0 ou 10-1 pour l’Angleterre.

Une autre anecdote sympa, en passant, sa famille ne savait même pas que Joe était dans l’équipe nationale américaine jusqu’à ce qu’ils entendent à la radio son nom pour dire qu’il avait marqué. Malheureusement, pour Joe la fin de la Coupe du monde se termine par une défaite 5 à 2 face au Chili.

La compétition terminée, les recruteurs français à l’époque sont à l’affût. C’est le Racing de Paris qui remporte la mise. Les gens pensent que son adaptation se fera sans problème car il parle français, anglais et espagnol.

Malheureusement, les pépins physiques commencent pour Joe. Il participera à 4 rencontres pour seulement 2 réalisations. L’année suivante, il ira à l’Olympique d’Alès où cela se passe mieux avec 15 apparitions avec toujours deux petites réalisations.

Diminué physiquement avec des saignements de nez et des problèmes aux genoux, il décide purement et simplement de retourner dans son pays d’origine en 1954 et sera international haïtien pour participer aux éliminatoires de la Coupe du monde 1954 qui se disputera en Suisse.

Après avoir épousé en 1955 sa copine Lilianne avec qui il aura trois enfants, Joe faisait ses adieux définitifs à la compétition pour l’entrepreneuriat en ouvrant une entreprise de nettoyage à sec. Toujours passionné de football, il procéda à l’inauguration d’un centre de formation pour les enfants désireux de faire carrière dans cette discipline.

Une source du journaliste et écrivain Benjinho fait état que le père s’était marié avec Léonie Déjoie. Entre 1956 et 1957, à Haïti régnait un climat instable politiquement, avec au moins cinq gouvernements qui se sont succédé. Le 22 septembre 1957, le pays est amené à voter entre François Duvalier, Louis Déjoie et Clément Jumelle qui allait déboucher sur l’élection de Papa Doc.

Louis Déjoie dut s’exiler pour survivre car Papa Doc (surnom de Duvalier) allait utiliser tous les moyens nécessaires pour supprimer ceux qui se mettaient sur son chemin. C’est une parenthèse importante car suite à cette élection, la famille de Joe s’exile en République dominicaine car ils soutenaient Louis Déjoie et en 1964 François Duvalier s’autoproclama Président à vie.

Joe, qui n’était pas du tout intéressé la politique, se sentait en sécurité. Malheureusement, un jour, deux «Volontaires de la sécurité nationale», communément appelés «Tontons Macoutes» (police politique de Papa Doc et gardien de la Révolution duvaliériste ), se sont rendus à l’entreprise de Joe le 8 juillet 1964 et lui ont demandé de monter à l’arrière de la voiture. Ce sera pour la dernière fois qu’on l'a aperçu.

L’histoire fait état qu’il fut emmené à Fort-Dimanche (Fò Lanmò) après que Duvalier lui-même se serait occupé d’exécuter Joe qu’il considérait comme un «kamoken». Son épouse aurait tout fait pour essayer de le retrouver mais les gens étaient trop effrayés et ils décidèrent de ne pas l’aider dans ses recherches.

Et si les autorités haïtiennes ont du mal à l'honorer, ce n'est pas le cas des Américains qui ont mis Joe au Hall of Fame du football américain.

C’est ainsi que disparut Joe Gaetjens, celui qui restera à jamais dans l’histoire de la Coupe du monde, mais le peuple l'oubliera. Toutefois en 1997, il eut droit à un timbre à son effigie. En 2005, il y a le film Le match de leur vie qui sort avec le célèbre acteur haïtien Jimmy Jean Louis qui joue le rôle de Joe. En 2010, le fils de Joe sort un livre titré « The shot heard around the world : The Joe Gaetjens story » et enfin en 2014, le livre The Game of Their Lives retrace l’histoire du match USA – Angleterre.

Remerciements à Benjinho Préparé par Emmanuel Bellevue manubellevue@yahoo.fr Auteur
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