Des hommes d'État en Haïti: une nécéssité pour sortir de l'impasse

Publié le 2018-07-11 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Conscient de la déchéance sociétale, des besoins du milieu haïtien, de l'effritement des valeurs morale, familiale et civique, de la fuite des cerveaux, de l'exode en masse de la paysannerie, de l'image terrifiante de la banalisation de l'État haïtien et de la complexité de la crise systémique auxquels le pays est en proie depuis toujours, particulièrement ces trente ( 30) dernières années, me contraignent de remettre en question le déferlement des gouvernements post-Duvalier, à réfléchir sur l'urgence de changer de paradigme et la nécessité de conduire à des fonctions importantes des hommes responsables détenant le sens de l'État.

En nous référant aux historiens et aux chercheurs qui ont produit des réfléxions sur le mal haïtien, on comprendra que notre malheur a son origine dans la société esclavagiste; car au lendemain de la victoire héroïque des indigènes sur les troupes napoléoniennes, ont surgi des luttes pour le contrôle du pouvoir entre les victimes de 1804, pour reprendre Jean Casimir, qui avaient occupé une position privilégiée dans la structure coloniale ( les mulâtres et les anciens libres) que la lutte libératrice ( 1791-1803) avait conduit vers la mobilité sociale descendante et les nouveaux libres, qui eux-mêmes etaient devenus les nouveaux maîtres du nouvel État. On assistait à la résurgence des contradictions sociales et politiques qui existaient depuis la période coloniale.

En effet, selon le sociologue, l'alliance «des Noirs et des mulâtres» est un accord contre la France, non une entente pour mettre un terme à l'économie de plantation et ses présuposés. Donc, sortir les captifs de l'indignité était le cadet de leur souci. De plus, il poursuit pour dire que la rivalité qu'enregistre l'historiographie classique entre « Noirs» et « mulâtres » est simplement l'interminable dispute entre les deux factions de l'élite d'origine coloniale se chamaillant pour diriger la mission civilisatrice de la France et profiter des avantages qui en dérivent. Trop engagés dans la lutte sans merci (merdique, fratricide) pour le contrôle du pouvoir, nos aînés n'ont jamais pu construire un État fort, définir une vision de sortie de crise et tracer un plan de développement pour notre Haïti. La crise haïtienne est aussi et surtout d'ordre structurel. Elle provient en grande partie de la configuration du système.

Face au débâcle national, il nous faut donc agir pour sauver l'héritage commun. Pour ce faire, il faut l'émergence d'une nouvelle génération d'hommes et de femmes d'État, donc de nouveaux leaders qui comprennent la dimension universelle de la grande épopée de 1804, et leurs responsabilités à l'égard de la nation et d'eux-mêmes. En fait, soustraire les citoyens au marasme et au désespoir est le premier devoir de tout État progressiste. Il se doit donc d'élaborer des politiques correspondant aux exigences de la vie nationale et aux besoins quotidiens des citoyens, d'établir toutes les conditions nécessaires qui peuvent faciliter la création de richesse, le développement de l'humain et son bien-être afin de réduire le fossé existant entre les marginalisés et les élites (elite moraly repugnant). C'est à se demander si le souci premier de l'État haïtien est de construire l'avenir et d'assurer le destin des citoyens si l'on tient compte de la précarité grandissante des masses urbaines et rurales. Ceci étant dit, le type d'État que l'on a connu depuis notre existence de peuple, particulièrement l'État post-macoute à piteusement échoué.

L'État, selon Philippe Foillard, s'analyse comme étant la source et l'aboutissement de l'ordre juridique qui régit la collectivité humaine dont il a la charge. Pour maintenir la cohésion du système et faire respecter ses décisions, il détient la puissance publique (monopole de la violence légitime) ; en tant que personne morale, l'État, qui assure la continuité de la collectivité nationale, se distingue des gouvernants qui exercent le pouvoir en son nom. Pour l'auteur de la contribution générale de l'État, Raymond Carré de Malberg, cité par Jean Gicquel et Jean-Éric Gicquel, il est un être de droit en qui se résume abstraitement la collectivité nationale ou la personnification de cette dernière. Étant une fiction juridique, pour agir, c'est-à-dire poser des actes, il utilise le service des personnes physiques ayant de grandes capacités intellectuelles, le sens de l'histoire et de grandes valeurs patriotiques, car le destin du pays et l'avenir des citoyens dépendent des désicions mûrement réfléchies des hommes d'État actuels. En résumé, l'État est ce qui demeure lorsque les gouvernements changent.

Si l'on considère l'État comme l'institutionalisation du pouvoir au sens de Georges Burdeau, il est clair que les pouvoirs publics, chacun dans sa sphère de compétence, font partie de l'État. Par conséquent, à partir de cette thèse, on peut attribuer le qualificatif d'homme d'État au président de la République, au Premier ministre, aux ministres et secrétaires d'État, aux membres du CPSJ, du CEP, aux sénateurs et aux députés, aux grands fonctionnaires, etc. Puisqu'ils représentent l'État et sont dans l'État, mais il n'est pas l'État. Donc, ils ont une mission sacro-sainte, celle d'assainir l'administration publique haïtienne en vue d'offrir à tout un chacun du bonheur. De plus, ils l'utilisent comme canal pour poser des actes à caractère social et politique qui ne peuvent s'inscrire que dans la durée. Cependant, on peut être dans l'État sans être un homme d'État si l'on ne parvient pas à se hisser à la dimension de la fonction dont on est titulaire, car l'homme d'État est surtout une manière d'être. Le pouvoir politique, pour assurer sa continuité, s'inscrit et se pérennise dans et par l'État. Il faut signaler que ce qualificatif peut s’étendre également aux personnalités politiques (de l'opposition) qui ne sont pas aux timons des affaires de l’État mais qui sont réputés avoir la capacité d’y parvenir ou qui aspirent à devenir des responsables des pouvoirs de l’État.

Comment définir l'homme d'État? Quelles en sont les critériums? L'homme d'État est avant tout un homme responsable capable de prendre des risques pour son pays. C'est quelqu'un qui est à l'écoute du peuple sans être pour autant un populiste. Il ne cherche pas à fragiliser davantage le tissus social et la piteuse situation économique des plus faibles au bénefice des nantis. En fait, il ne pense ni à sa poche ni aux intérêts mesquins de son clan politique, mais il oriente toujours ses actions vers l'intérêt du collectif. L'homme d'État, c'est également une attitude, une manière d'être. Il se démarque de la trivialité, des clivages de classe et de couleur. Il est toujours à la recherche d'un compromis, et lutte continuellement afin de doter le pays d'institutions fortes et prestigieuses capables de relever son image. L'homme d'État est un patriote absolument dévoué à son pays, à son honneur, à sa grandeur morale, c'est un défenseur intraitable de l'héritage national, un esclave du principe et du devoir.

En effet, ce qui distingue l’homme d’État de l’homme politique, c’est qu’il s’inscrit en permanence dans l’action et dans la responsabilité tandis que l'homme politique est souvent quelqu'un qui manque de vision sociétale à moyen et à long terme. Contrairement aux hommes politiques d’antan et du moment, l'homme d'État est visionnaire parce qu'il est là non pas pour se servir mais pour servir la collectivité et la société. Car pour lui, servir son pays est un devoir et un acte de foi qu'il remplit avec respect et rectitude. La fin ultime de l’homme d’État est la défense des intérêts de son pays, qu’ils soient d’ordre stratégique, géopolitique, économique ou social, en un mot, l'homme d'État s'inscrit dans la durée et le long terme.

En fait, le choc de la dégénérescence de notre vie nationale nous amène vers cette interrogation concomitante: Avons-nous connu des hommes d'État en Haïti? On peut tenter de répondre par l'affirmative en citant comme exemple Edmond Paul, Anténor Firmin, Demesvar Delorme, Joseph C. Bernard, Louis Joseph Janvier, Dumarsais Estimé, Seymour Pradel et autres. Ces hommes d'État ont consacré leur vie à la cause du pays afin de le transformer, mais il se sont heurtés à l'obscurantisme des politiciens traditionnels. L'ignorance a eu le dessus sur l'intelligence.

Parlant d'Edmond, Frédéric Marcelin, son ennemi du Parti national, avait prononcé ces propos: « Il fut, cet oublié d'hier, absolument dévoué à son pays, à son honneur, à sa grandeur morale, grandeur qui ne se détermine ni à l'étendue, ni au nombre d'habitants d'une nation (...) cet homme fut l'esclave du devoir, du principe tel qu'il les comprenait. Edmond Paul est l'idéal-type d'un homme d'État digne, respectable et respecté qui avait affronté le diable pour imposer ses idées. »

Depuis l'effondrement de l'édifice macoutique, le pays ne fait que louvoyer sans cap malgré le nouveau projet de société que la Constitution de 1987 est censé incarner. Nous sommes confronté un grave problème de leadership et de gouvernance. Point besoin d'être politologue, juriste ou sociologue pour comprendre que le pays n'est pas gouverné. Gouverner n'est pas simplement un faisceau d'actes administratifs et n'est certainement pas dominer. Certains osent même dire que les politiques qui ont émergé dans la mouvance antimacoute n'étaient pas prêts à gérer l'État. Il leur manquait la culture et la triture étatiques. Ceux qui les considèrent comme des néophytes ont peut-être raison. Car, face aux menaces contre notre existence sociale, ils sont dans l'incapacité de nous offrir une vraie alternative pour le redressement du pays.

L' espace politique est constitué de Boutenègre, de Télémaque ( ces personnages sont utilisés par deux romanciers réalistes : Justin Lhérisson et Frédéric Marcelin, dans leurs oeuvres pour nous présenter la ruse, la mesquinerie, l'immoralité, la corruption qui caractérisaient la politique haïtienne au XIXe siècle et dénoncer l'incompétence des responsables, le cynisme et l'insouciance du bien commum chez certains acteurs impliqués), faisant fi de l'éthique et de la morale: leur seule motivation est la prise du pouvoir, qu'importe le prix et les circonstances, en vue de dévaliser les caisses publiques et profiter des avantages liées à leur fonction. Nos politiques post-Duvalier devraient s'approprier les paroles d'Edmond Paul, à la Chambre des députés, pour témoigner son attachement au bien commun: « Je ne suis qu’un faible ouvrier de la régénération haïtienne… j’apporte à cette œuvre le produit de mes veilles, de mes constants efforts, sans autre orgueil et sans autre but que celui d’être satisfait de remplir mon devoir patriotique. J’indique à mon pays la voie que je crois la meilleure pour la conduire au but profitable à tous. » Ce qui manque à nos politiques d'aujourd'hui, c'est le sens patriotique. Ils n'expriment aucun attachement à la nation, la politique est, pour eux, un espace de mobilité sociale, la voie idéale pour devenir riches sans crainte et sans peur. La précarité en est peut-être la cause.

Depuis un certain temps nous avons perdu notre grandeur de peuple. Nous agissons, an ti koulout», comme aurait dit l'autre. Nos sous-hommes d'État n'arrivent pas à donner au pays la hauteur qu'il avait au lendemain de 1804. Ils n'ont pas l'étoffe des hommes d'État tel un Anténor Firmin qui a mis son intellectualité au profit de la régénération du bien commun.

Robert Paret, dans un récent article publié à ce journal a tenté d'établir un parallèle entre la profession de pilote de ligne et la fonction de chef d'État pour critiquer l'incompétence et la mauvaise gouvernance des autorités politiques. En fait, pour Paret, une certaine analogie les rapproche, car ceux qui les exercent ont pour devoir de se préoccuper de la vie des homnes placés sous leur protection. Étre responsable est une vertu chez l'homme d'État qui le distingue des mercenaires qui ne jurent que par la prise du pouvoir. En effet, l'homme d'État en tant que membre de « l'élite du pouvoir », selon les mots du sociologue Charles WRIGHT MILLS, se doit d'être un vecteur de progrès et de changement.

Nous pataugeons dans la boue de la médiocrité et de l'impunité, le plus triste c'est que nous nous sentons confortables. Nous faisons du surplace existentiel tandis que le but de l'homme c'est l'action et le grandissement continu. Il faut bannir dans notre imaginaire de peuple des discours cyniques tel: le président a parlé point barre. Le temps des macoutes est révolu. Nous avons besoin d'un leadership éclairé capable d'aider à l'édification d'une Haïti régénée, rompre avec le statu quo et nous conduire à bon port pour le bonheur des masses endolories.

Références bibliographiques 1) Jean Casimir, Haïti et ses élites, P-au-P, édition UEH, 2009, pp. 205-245. 2) Jean Gicquel et Jean-Éric Gicquel, Droit constitutionnel et institutions politiques, Paris, 2008, 22e édition, Montchrestien, p. 51-80. 3) Phillippe Foillard, Droit constitutionnel et institutions politiques, Paris, 2008, Édition paradigme, p. 1-22. 4) Louino Volcy, Nous avons besoin d’une nouvelle génération d’hommes d’État en Haïti, publié le 2016-07-28 dans les colonnes du Nouvelliste. 5) Frédéric Marcelin, Choses haïtiennes: Politique et littérature, P-au-P, 2016, collection « textes retrouvés », C3 édition, P 40- 45. 6) Robert Paret, Y a-t-il un pilote dans l'avion?, publié le 2018-05-18 dans les colonnes du Nouvelliste.
Me Atzer Alcindor, Av. atzeralcindor@gmail.com Tel: ( 509) 36822082, 32172022, 43251761. Auteur
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