«Le temps d'un engagement citoyen»

Publié le 2018-06-28 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Après plus de deux siècles de domination, de souffrances atroces que l'ancienne métropole avait infligées aux captifs de Saint-Domingue, il était venu l'heure de la révolte et de la déconstruction du système esclavagiste. L'insurrection qui éclata dans la nuit du 21 au 22 août 1791 n'était en aucune façon spontanée ou le fruit du hasard: elle est le produit même de la façon dont la structure coloniale était organisée.

En effet, les captifs ont mis en marche un processus historique qui a défié non seulement la légitimité de leur asservissement, l'impérialisme esclavagiste, mais a aussi sécoué les fondements ontologiques de la mentalité occidentale. Comme le dit Césaire, les captifs ont crié au monde entier leur humanité. Michel-Rolph Trouillot, dans un article, «La révolution haïtienne comme histoire impensable», avait déclaré que: « Depuis la Renaissance, les idées philosophiques sur la nature de l'être, l'État, l'ordre et le rang social de l'humanité ne pouvaient pas fournir aux Européens un cadre conceptuel pour comprendre l'ampleur de la révolte de ces esclaves et encore moins comprendre pleinement son potentiel révolutionnaire.»

La fondation de l'État en Haïti en 1804 est le fruit de treize ans de luttes sans merci pour la liberté et l'égalité entre les hommes contre un système esclavagiste, colonial et raciste. Contrairement au dire de certains, Haïti n'a jamais été un pays riche. La guerre pour la liberté avait laissé le pays en ruine. Nous restâmes, dit Hannibal Price, en possession d'un sol ravagé par la guerre. D'ailleurs, face aux monstruosités de Rochambeau, il fallait réagir avec fracas, et le mot d'ordre de Dessalines était « koupe tèt, boule kay». Par conséquent, tout cela avait mis notre Haïti dans une piteuse situation économique, sociale et culturelle. Déjà avant le mouvement insurrectionnel des captifs, le rendement des plaines à sucre, à indigo, et des mornes à plantation de café avait diminué dangereusement. La colonie était donc sur la voie de l'apprauvissement et sa disparition était imminente, car les colons étaient répugnés de la monotonie de leur existence à Saint-Domingue et avaient jugé bon de la laisser pour aller s'installer en Europe et dans d'autres régions du continent américain pour profiter grandiosement de leur fortune. Tout ce qui les intéressait, c'était leur enrichissement le plus vite pour ensuite partir de la colonie. Créer des institutions fortes et investir dans l'habiter ne leur importaient pas, d'où le fondement de la thèse du proseseur Ély Thélot: « L'hégémonie du provisoire en Haïti».

Dire que Haïti a choisi de devenir pauvre, c'est méconnaitre l'histoire du pays ou oblitérer les faits historiques, car avant toute réflexion sur le mal haïtien, il fallait faire des recherches sur les différents évenements historiques marquant le pays: du mouvement insurrectionnel des captifs à nos jours. Car la naissance de la situation du sous-développement ne peut se comprendre que dans une perspective historique et par une connaissance profonde du fait colonial, de toutes ces répercussions à long terme. Cela peut être vu également comme une sorte de remise en question de la réponse héroïque de Jean Jacques Dessalines face à l'acharnement des troupes françaises vis-à-vis des indigènes. Pouvait-il agir autrement ? Y avait-il d'autres alternatives? Comme aurait dit l'autre: aux grands maux, les grands remèdes!

Après l'indépendance, vu la situation délétère du nouvel État, la constitution d'une élite responsable, honnête et soucieuse avec une vision claire, et des stratégies politico-économique et sociale capables de conduire le pays vers de nouvelles horizons était une nécéssité, mais jusqu'à présent la constitution de cette élite responsable nous fait défaut; aujourd'hui encore la nécéssité d'une élite engagée s'impose et se fait sentir. En effet, la bonne conception d'une nation est avant tout de la responsabilité des élites. Au lieu de rompre avec les anciennes pratiques coloniales, faire d'Haïti un espace de liberté pour tous, d'égalité devant la loi et du triomphe du droit naturel, donc un État de droit, les élites, dans un souci de tout contrôler, ont préféré perpétuer l'exclusion, les préjugés d'antan en vue de maintenir les laissés-pour-compte dans la pauvreté pour mieux profiter de leur ignorance. Elles ont construit un système d'apartheid social!

Selon Sauveur Pierre Étienne, Haïti est un pays violent et corrompu depuis sa naissance. En effet, habiter Haïti, depuis ces cinq dernières décennies, n'est pas chose facile, c'est un exercice difficile quand on sait que notre Haïti est mutilée par des contradictions structurelles qui durent déjà trop longtemps. La crise haïtienne n'a rien de conjoncturel et remonte à la période coloniale. Tout se dégrade au vu et au su de tous sans que cela n'ait pu provoquer l'écoeurement général de la société. Alors que le pays se tue, disparaît à petit feu. Nous avons peut-être oublié que le destin du pays dépend de nos actions, nos pensées et nos attitudes vis-à-vis de l'environnement, de nous-mêmes, de l'autre, et de la collectivité humaine. Comment expliquer notre profonde résilience? Comment un peuple qui a pu émerger de l'abjection en est-il arrivé à ce niveau de dégénérescence sociale, économique et politique? Comment est-il devenu le modèle à ne pas suivre après son exploit universel? Comment retrouver notre dignité de peuple et notre humanité? Telles sont les questions et bien d'autres que l'on se pose instamment en vue d'une tentative de compréhension de la malformation congénitale de l'Haïtien ou encore de son mal être.

A) Pour une élite responsable et engagée face aux déboires de la collectivité humaine

Haïti est un pays de manques, où les rares ressources qui existent sont concentrées entre les mains de la minorité qui se veut propriétaire du pays ( moins de 10% de la population contrôle 90% du revenu national) et qui agit de connivence avec l'État néosultaniste à travers une alliance malsaine contre ceux et celles qui se sont battus pour arracher leur liberté aux prix du sang et de sacrifices. Face à la méchanceté et la gloutonnerie de la ploutocratie-grandon qui avait tout accaparé au lendemain de 1804 , Jean-Jacques Dessalines, le père de la nation, avait exprimé sa grogne à travers un discours révolutionnaire et humanitaire : « Et les pauvres nègres dont les pères sont en Afrique, n'auront-ils donc rien? » Le pays a pris naissance sur fond de crises et d'exclusion sociale. Les élites n'ont jamais pensé à investir dans l'humain, créer une collectivité humaine dans laquelle les citoyens pouvaient manger à leur faim, les enfants des bidonvilles et des milieux ruraux pouvaient avoir accès à l'éducation, une éducation de qualité. Les élites affichent un tel mépris pour les masses rurales et urbaines qu'on est en droit de demander si elles savent que ces gens sont aussi des êtres humains. Qui pis est, elles n'ont pas su, deux siècles après, emprunter les chemins de leur vocation.

Seules les élites peuvent éduquer, nous dit Dr Samuel Pierre, si tant est que seuls les détenteurs de savoir, de savoir-faire, et surtout de savoir-être peuvent les transmettre, éduquer et former. L'élite devrait penser à créer un système éducatif pour des citoyens égaux, car le défi de tout système éducatif demeure de pouvoir préparer des citoyens aptes à oeuvrer harmonieusement dans un modèle de société choisi. Mais, à l'heure actuelle, nous avons un système éducatif défaillant, inégalitaire ou à plusieurs vitesses, et cela fait l'affaire des élites traditionnelles parce qu'elles ne ne sentent pas concernées vu qu'elles ont la possibilité d'envoyer leur enfant dans les grandes écoles française, belge, canadienne et américaine. La refondation de notre système éducatif constitue une priorité de l'heure.

Rappeler l'élite haïtienne, qui depuis deux siècles, ne fait que reproduire des appareils et des mécanismes d'exclusion, à la dignité de sa vocation est vitale dans le contexte social actuel d'autant que le temps d'un engagement citoyen se fait sentir un peu plus chaque jour. Tel que Jean Casimir l'a mentionné, les élites intellectuelles ont une dette morale envers les parias de la société, celle de les conduire vers des jours heureux. Conscient de cette dette morale, Louis-Joseph Janvier n'hésitait pas à déclarer: « Je suis entièrement un homme du peuple, un paysan, je suis l'aboutissant d'une longue série d'êtres opprimés et endoloris», Il poursuit pour dire:« Ils m'ont engendré pour que je fusse leur soldat de la parole, continuer leurs fières traditions.» L. J. Janvier est l'un des rares intellectuels ayant compris sa vocation et a proposé un modèle de société égalitaire dans son ouvrage : «les affaires d'Haïti». D'après Duraciné Vaval, le texte cité est le programme politique le plus sérieux et le plus judicieux qui ait été proposé à l'activité nationale.

Les élites haïtiennes évoluent en déconnexion avec les masses du pays, alors que leur rôle premier est d'accompagner et de guider, donc de ne pas abandonner à leur sort les membres de cette collectivité humaine. Dans son livre, Comprendre Haïti, Laënnec Hurbon a écrit: « À la limite, celui qui devient intellectuel, cesse en principe d'être haïtien», et c'est à bon droit qu'il parle d'intellectrophobie pour le qualifier, car selon lui les élites sont incapables de produire une pensée correspondant au réel haïtien.L'intellectuel haïtien s'évertue systématiquement à éloigner de ses discours le réel haïtien, dit-il. Dans une perspective marsienne, Laënnec Hurbon les invite à laisser entrer dans leurs oeuvres « le parfum du territoire», à les détourner du « bovarysme collectif».

B) Le contrôle citoyen de l'action gouvernementale

Depuis la création des institutions de Bretton Woods, la bonne gouvernance s'est imposée en principe de gestion de la res publica. Presque tous les États adoptent cette nouvelle politique afin de fournir les services de base aux citoyens auxquels ils sont redevables de leur légitimité. Où est Haïti dans ce combat planétaire contre la corruption, le blanchiment des capitaux, le crime transnational?

Des institutions telles l'UCREF et l'ULCC, une commission administrative indépendante et une commission parlementaire ont été créées en vue de faire la lumière sur la gestion calamiteuse des récents gouvernements et de combattre la corruption: un fléau biséculaire qui gangrène l'administration publique. Mais en termes concrets rien n'est fait contre cette pratique répugnante qui s'installe de plus en plus comme norme au sein de l'administration. La corruption est devenue l'ordinaire de l'administration publique. À ma connaissance, aucune sanction n'a été prise contre ceux et celles qui ont dilapidé les maigres ressources de l'État. À part le procès de Consolidation et le procès des Timbres dans lesquels les autorités judiciaires ont tenté de sanctionner certains fonctionnaires, la justice haïtienne est toujours de connivence avec les dilapidateurs des deniers de l'État.

Un peu partout en Europe, dans la Caraïbe, le continent américain, on assiste à l'émergence d'un vaste mouvement citoyen contre la corruption. Ailleurs, les citoyens se constituent en force de contrepoids pour exiger des autorités politiques la reddition des comptes. Chez nous, la population souffre de la mauvaise gouvernance, mais n'agit pas. Nous pataugeons dans une profonde résilience. Les citoyens se confinent dans une espèce de «pito nou lèd nou la». Récemment, en République dominicaine, des milliers de citoyens ont manifesté et dénoncé l'attitude corruptible de certains dirigeants dominicains, et face à la réaction citoyenne, les autorités judiciaires étaient contraintes de sévir contre les coupables.

S'engager dans la construction d'une autre Haïti est un devoir envers soi et envers le pays, car l'Haïti de l'après-1804 est exclusiviste et discriminatoire. Il nous faut une Haïti vivable avec des citoyens à la dimension de leur être et une élite engagée, consciente de sa responsabilité de guider la masse. Cette Haïti est possible si chacun de son côté s'engage à penser l'autre avec altérité et humanité.

Me Atzer Alcindor, Av. atzeralcindor@gmail.com Auteur
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