La honte de la trop grande pauvreté

Carte blanche à Jean-Claude Boyer

Publié le 2018-06-12 | Le Nouvelliste

Economie -

Je n’en finis pas d’être troublé par les images de pauvreté qui s’offrent à la vue. Quand on déambule à travers les rues, l’étalement de la misère la plus noire ne laisse pas indifférent. Avec le temps, j’opère une distinction entre chômage et inactivité. D’autant que s’impose à nous une autre distinction : le formel et l’informel. Dans l’informel, on retrouve toutes celles et tous ceux qui n’ont jamais eu la chance de décrocher un emploi, un vrai emploi. Par exemple, voir une entreprise agricole, commerciale, industrielle, agro-industrielle, artisanale employer sa force de travail. Car, c’est important que d’être payé pour ses dix doigts comme on disait dans le temps en coupe et cuisine. Mais restons donc au niveau des mains et remontons vers les pectoraux, donc vers la force musculaire. Là encore, cela tient du tour de force que de trouver à s’employer. Pour gagner sa vie, nourrir sa famille, « peye fèm kay », « voye timoun lekol » et pas grand-chose encore.

Parcourons les lieux de l’informel dans Pétion-Ville, on aurait pu se livrer à cet exercice dans Port-au-Prince meurtri. Dès Lalue, on s’apercevrait que l’informel éclipse le formel, mais ce n’est pas ce constat que nous voudrions partager avec vous. À Pétion-Ville, les trottoirs sont occupés par les marchandes. La mairie, d’administration en administration, fait de son mieux pour circonscrire le phénomène des marchés de rue. Sur le pont de la rue Chavannes, plus précisément à l’angle de la rue Magny, un espace a été aménagé pour les marchands de chaussures. Entre les rues Villate et Darguin, encore sur le pont, un autre espace pour les marchands de chemises, T-shirts et chaussures. L’effort est là, visible mais non suffisant.

Je suis entraîné à mentionner les tentatives de structuration de l’informel, mais l’informel envahit tout l’espace urbain, faute de politiques publiques pour combattre le chômage et engager la bataille pour l’emploi. Quand on croise le vendredi 8 juin au crépuscule à la rue Ogé une mère de famille avec une moitié de sac contenant du sucre crème sur la tête et regagnant son logis pour retrouver ses enfants alors que la vente a été dérisoire, on réalise avec effarement que toute la population a basculé dans la pauvreté. Cette catégorie de nécessiteux n’attend rien de l’État, de « mouche leta ». Si elle a la foi, c’est une proie facile pour les marchands d’espérance. Mais c’est une autre histoire.

Je suis bien placé pour ne pas esquiver le débat sur la responsabilité des clercs, comme on disait dans le temps. Le mois dernier, Gérard-Daniel Rouzier, entrepreneur bien connu, a lancé un cri d’alarme pour secouer les élites de leur torpeur. Il s’en est fallu de peu qu’on doute de sa bonne foi. Alors que toutes les énergies devraient être réunies pour le retour de la croissance, sa juste distribution et redonner des raisons d’espérer à la jeunesse et aux catégories déjà malmenées par de trop longues années de régression de l’économie et de faillite de la gouvernance. Il faudra bien que nous voyions les choses en face et que le gouvernement s’unisse aux élites (toutes catégories confondues) et les élites au gouvernement pour arrêter la descente aux enfers.

Jean-Claude Boyer Lundi 11 juin 2018 Auteur
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