La guerre commerciale de Trump touchera-t-elle Haïti ?

Des idées pour le développement

Publié le 2018-06-11 | Le Nouvelliste

Economie -

Le sommet du G7 qui s’est tenu à la Malbaie, petite ville de 9 000 habitants située dans la municipalité régionale du comté de Charlevoix-Est au Québec, les 8 et 9 juin 2018, a été dominé par le conflit sur les tarifs douaniers. Les participants ne s’entendent pas sur ce qui semble s’acheminer vers une véritable guerre commerciale mondiale. Haïti doit-elle s’en inquiéter?

Le président américain Donald Trump vient de décider d’imposer des tarifs douaniers de l’ordre de 25 % sur les importations d'acier et de 10 % sur celles d'aluminium en provenance du Canada, du Mexique et des 28 pays membres de l'Union européenne (UE). Ces mesures sont entrées en vigueur à compter du 1er juin 2018. Elles étaient annoncées depuis le 1er mars avant d’être suspendues temporairement jusqu’au 31 mai par le chef d’État américain.

La Maison-Blanche essaie de justifier ces nouveaux tarifs en avançant le motif de la sécurité nationale. Cet argument lui permet de s’appuyer sur l'article 232 de la loi américaine sur l'expansion commerciale. Cette loi offre la possibilité aux autorités américaines de restreindre les importations et d'y imposer des restrictions sans borne si le département américain du Commerce y voit une menace pour les droits de douane nationaux. Évidemment, cette justification a été vigoureusement rejetée par le Canada, le Mexique et l’UE qui ont eu jusque-là des relations commerciales très cordiales avec les États-Unis.

Les tarifs que le président Trump a imposés sur l'acier et l'aluminium visent à protéger cette industrie américaine fortement menacée par une féroce concurrence. Selon le secrétaire américain du Commerce, Wilbur Ross, il ne reste qu’une aluminerie capable de produire la qualité d’aluminium exigée par les militaires américains. Une statistique qui prouve bien le déclin de cette industrie aux États-Unis. Et pour faire la preuve qu’il s’agit d’un enjeu de sécurité nationale, le président républicain n’épargne aucun argument. «Sans acier, vous n'avez pas de pays», répète-t-il.

Mais les pays concernés pensent plutôt qu’il s’agit d'une stratégie visant à contourner les règles de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Puisqu’un pays qui invoque la clause de sécurité nationale peut se soustraire à l’arbitrage international en écartant toute intervention de l’OMC. Le problème est que si les autres pays se mettent à imiter le président américain, la guerre commerciale pourra prendre des proportions incontrôlables.

Afin de riposter contre les nouveaux tarifs douaniers américains, le Canada a pris des mesures de représailles en surtaxant toute une gamme de produits autres que l’acier et l'aluminium. Le total des recettes espéré de ces surtaxes devrait avoisiner les 16.6 milliards de dollars canadiens, soit la valeur des exportations canadiennes d'acier et d’aluminium vers les États-Unis en 2017. Le Canada taxera l’acier et l’aluminium à hauteur de 25 % et une autre liste de produits alimentaires sera imposée à 10 %. Cette liste comprend, entre autres, les yogourts, les fruits et légumes, le ketchup, la moutarde, la mayonnaise, les pizzas, le whisky, le chocolat, le papier hygiénique, les tondeuses et le sirop d'érable.

Ces tarifs douaniers canadiens devront entrer en application le 1er juillet 2018 et resteront en vigueur jusqu’à ce que les États-Unis éliminent les surtaxes. Le gouvernement canadien se réserve le droit de porter le dossier par-devant l'OMC puisque, indique la ministre canadienne des Affaires étrangères Chrystia Freeland, la décision américaine reste et demeure illégale.

De son côté, l’Europe menace de surtaxer les jeans, le beurre de cacahuète, le jus d'orange et le bourbon américain dès l’entrée en vigueur des décisions américaines. «C’est un bien mauvais jour pour le commerce international. Nous avons tout fait pour éviter ce résultat», a admis Cecilia Malmström, la commissaire européenne au Commerce.

Le Mexique réagira également aux nouveaux tarifs des États-Unis qui demeurent, malgré tout, son principal partenaire commercial. Il prendra des mesures équivalentes sur des produits comme les raisins, les pommes, des fromages et certains types d’acier.

Le Syndicat des métallos et l'Association de l'aluminium du Canada, qui représentent des milliers de travailleurs de l'acier et de l'aluminium aux États-Unis et au Canada, estiment que l’administration Trump ne s’attaque pas au véritable problème. Pour eux, les « prédateurs de l’industrie » demeurent plutôt la Chine, l’Égypte, la Russie et la Corée.

L’ampleur de la décision américaine et des ripostes qu’elle a occasionnées pousse certains médias et spécialistes à parler d’une guerre commerciale entre les États-Unis, ses voisins ainsi que ses partenaires européens. Le seul hic, c’est que le comportement de ces pays ne justifiait nullement une telle guerre. Les analystes auraient mieux compris une attaque commerciale contre la Chine, la grande manufacture mondiale. Ironie du sort, celle-ci sera, au contraire, le grand bénéficiaire de cette guerre.

Des effets en boucle

En représailles à la riposte des Canadiens, Mexicains et Européens, les États-Unis peuvent également étendre les tarifs sur d’autres produits (sur le textile par exemple), ce qui pourrait affecter le secteur de la sous-traitance en Haïti. Celle-ci doit commencer par analyser l’ensemble de ces options.

La Chine pourra bénéficier de ses nouvelles relations diplomatiques avec la République dominicaine pour tenter d’offrir une alternative aux consommateurs américains lésés par les tarifs. Elle pourra produire à des prix plus faibles et profiter des relations entre les États-Unis et la République dominicaine pour pénétrer facilement le marché américain. Il s’agit là d’un facteur extrêmement important à considérer par Haïti dans son analyse de ses relations diplomatiques avec la Chine versus le Taïwan.

L’économie américaine ne sortira pas de cette guerre commerciale sans égratignure, voire des blessures graves. En entrevue à Radio Canada, Patrick Leblond, professeur agrégé à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa, a admis qu’avec les annonces qui ont été faites par les gouvernements canadien et mexicain mais aussi par l’UE, il y aurait énormément de pression sur l’économie américaine. Une pression qui, selon M. Leblond, pourra avoir des impacts politiques importants, particulièrement durant les élections de mi-mandat pour le Congrès au mois de novembre.

Il convient de noter également qu’environ 60 % d’un véhicule est constitué d’acier. Le prix de ces véhicules augmentera probablement. Selon certaines estimations, le coût des composantes d’une voiture pourra augmenter d’entre 8 et 10 %. Le prix des canettes de bière, à base de l’aluminium, devra suivre la même tendance. Le prix de l’ensemble des produits concernés par les tarifs augmentera aussi. Une inflation mondiale est en train de se pointer à l’horizon. Et comme Haïti est un pays importateur net, l’inflation mondiale sera, en grande partie, importée localement.

Le sous-gouverneur de la Banque du Canada, Sylvain Leduc, lors d’un discours à Québec, a fait ressortir un autre type d’impact des nouveaux tarifs : « Compte tenu de l’incertitude persistante concernant les politiques de commerce international, certaines entreprises attendent pour investir dans de nouvelles capacités, alors que d’autres décident de prendre de l’expansion à l’étranger». La guerre commerciale risque d’amplifier cette incertitude ainsi que l’attentisme des entreprises avec des impacts négatifs sur les investissements privés, donc sur l’offre des biens et services mondiaux.

Les effets de cette guerre commerciale se feront sentir principalement sur les consommateurs et les travailleurs. L’augmentation des prix de tous les produits visés par les tarifs douaniers aura un effet négatif immédiat sur le niveau de vie des citoyens américains mais également sur celui des ressortissants de tous les pays concernés par les tarifs ainsi que des pays dépendant fortement du commerce international. Cette hausse des prix risque de réduire la demande des biens et services affectés par les tarifs. Cette baisse de la demande pourra se traduire aussi par une baisse des commandes qui aboutira également à une baisse de l’offre de ces biens et services. Si l’offre diminue, les entreprises auront besoin de moins de travailleurs, ce qui peut générer des pertes d’emplois significatives dans les domaines concernés.

À noter qu’en 2002, George W. Bush avait imposé des tarifs de 30 % sur l’acier. En conséquence, le prix de l’acier avait fortement augmenté et environ 200 000 Américains avaient perdu leurs emplois. Les tarifs de Donald Trump peuvent aboutir à des résultats semblables. Les experts prévoient déjà que les avions de Boeing, les automobiles de Ford ou les camions de Caterpillar deviendront plus chers.

Dans les deux cas de figure, les Haïtiens vivant dans ces pays, particulièrement en Amérique du Nord, risquent d’être touchés par la guerre des tarifs douaniers au cas où celle-ci prend une ampleur significative. Avec la hausse des prix, ils auront à dépenser plus pour leur quotidien et disposeront d’une plus faible capacité à effectuer des transferts vers Haïti. Quant à ceux qui travaillent dans les industries directement concernées par les tarifs, ils risquent de perdre leurs emplois.

Des Haïtiens vivant en Haïti sont également menacés par la guerre des tarifs de Trump. Particulièrement, les travailleurs de la sous-traitance qui peuvent subir directement les conséquences. Par exemple, si le prix des vêtements augmente, les commandes peuvent diminuer, avec une probable répercussion négative sur l’emploi dans ce secteur.

Thomas Lalime thomaslalime@yahoo.fr Auteur
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