L’abstraction en Haïti – Jean-Claude Garoute (Tiga) I

Mémoire

Publié le 2018-06-12 | Le Nouvelliste

Culture -

Doit-on ou non inclure l’œuvre de Jean-Claude Garoute, alias Tiga (1935-2006) , dans des considérations sur l’art abstrait en Haïti? Il est certain qu’il a créé des œuvres résolument abstraites, mais il est évident que, dans la majorité des cas, ses créations se situent dans une zone qui mériterait d’être définie. Commençons, pour cela, à nous intéresser à cette phrase qui lui est tellement personnelle: « J’ai trouvé mon art à l’école de mon peuple. »

Gardons toutefois en mémoire un fait de sa vie privée : Élevé par son oncle maternel, un militaire, poète à ses heures, Tiga a séjourné avec lui dans différents coins du pays, et a eu ainsi l’occasion de côtoyer la paysannerie. Nous allons aussi et surtout nous intéresser à sa formation artistique, aux milieux artistiques qu’il a connus ou fréquentés et aux courants artistiques qui auraient pu l’influencer.

Tiga a été formé au Centre d’art où il fut l’élève du très exigeant Lucien Price. Ses rapports avec Price devaient forcément l’entraîner vers la modernité, avec un goût particulier pour le dessin. Il a ensuite fréquenté les artistes de la Galerie Brochette. On va trouver dans sa démarche des ruptures, mais aussi une certaine continuité : sa préférence des formes simplifiées et surtout sa volonté de signifier plutôt que de représenter.

L’année 1966 a été déterminante dans la carrière de Tiga. C’est alors qu’il est chargé d’organiser la participation d’Haïti au Festival des arts nègres de Dakar, au Sénégal. À l’époque, il avait l’impression que le courant moderne en Haïti se perdait dans un internationalisme qui l’éloignait des valeurs culturelles proprement haïtiennes. L’expérience sénégalaise allait alors faire naître en lui l’idée de la « Nouvelle École ».

Les propositions que Tiga a faites alors reposaient sur les expériences réalisées dans sa fréquentation des milieux ruraux et aussi sur des données récoltées dans son travail avec des gens du peuple, au Centre de céramique de Port-au-Prince. C’est précisément à partir de ce contact avec la culture profonde que l’expression « ...école de mon peuple » prend son sens.

Notons que, dans son art, Tiga n’a pas raconté ses expériences du milieu rural. Il n’a pas non plus dépeint ce peuple auquel il fait référence. Ce que ce dernier lui a apporté, ce sont les éléments de son nouveau vocabulaire pictural. En effet, celui-ci est essentiellement fait de formes simples, des stylisations semblables à celles que l’on peut trouver dans la poterie du caribéen ancien ou encore dans les signes rituels du vodou. C’est ainsi qu’il faut comprendre le « J’ai trouvé mon art à... »

Ceci dit, nous remarquons que ces formes simplifiées, stylisées sont autant de signes graphiques dotés de qualités esthétiques particulières. Toutefois, il serait dangereux de vouloir, d’office, les associer à de l’art abstrait, car ils ne sont pas, par essence, une forme d’expression artistique. Il n’est pourtant pas inconcevable que des artistes modernes puissent intégrer les éléments graphiques d’un tel langage dans leurs œuvres. C’est ce qu’a fait Paul Klee (1879-1940), et c’est ce qu’a proposé Tiga à ses compatriotes, à son retour du Festival des arts nègres de Dakar.

Une représentation plastique simplifiée, stylisée va dès lors entrer dans l’œuvre de Tiga. Il ne s’agissait plus d’arriver à une représentation fidèle, mais de préférer une forme découlant d’un concept, d’un savoir. Participant au Festival des arts nègres de Dakar, Tiga découvrait que la stylisation qu’il avait trouvée à « l’école de son peuple » était définie comme un principe unifiant de l’art nègre par Léopold Sédar Senghor, homme de lettres mais aussi critique d’art qui a longtemps étudié l’art des communautés noires du monde.

Définissant l’homme africain, Senghor disait : «Il est l’homme de la nature…Il est sons, odeurs, rythmes, formes et couleurs. » On comprend alors que tous les arts qu’il pratique soient interdépendants et que de son rythme dépendront ses danses mais aussi sa sculpture et sa peinture. Le rythme peut ainsi être considéré comme une autre caractéristique de l’art nègre. Et si la peinture ou la sculpture rythmée n’exclut pas la figuration, elle n’exclut pas non plus l’abstraction, puisque la musique qui est tout rythme est l’art abstrait par excellence.

Alors qu’il acceptait une évolution vers le moderne, Senghor a maintenu l’idée d’une spécificité nègre. Il a cependant voulu favoriser les ouvertures, pensant qu’elles ont pour objectif premier de démontrer l’importance de l’humanisme et du dialogue des cultures et des civilisations. Cette attitude était alors et est aujourd’hui encore essentielle.

(à suivre)

Gérald Alexis Auteur
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