Avec seulement 15% en investissements, les dépenses de l’Etat haïtien sont improductives et, donc, n’encouragent pas le développement

Economie, Politique et Philosophie (EPP

Publié le 2018-06-08 | Le Nouvelliste

Economie -

1 – Introduction

Dans le message introductif du Plan stratégique de développement d’Haïti (PSDH), il est dit que pour « faire d’Haïti un pays émergent », il faut « opérer les changements en profondeur requis par notre situation » et qu’atteindre ce niveau de développement passe par « une croissance économique rapide et durable visant la création de nombreux emplois, la réduction de la pauvreté et la constitution d’une classe moyenne large et solide » avec « le secteur privé placé au centre de la réalisation de ce Plan ». Les états généraux sectoriels du président Moïse reprennent les idées du PSDH à leur manière, car l’un de leurs objectifs est de favoriser la création de richesse par, entre autres facteurs, le renforcement de la capacité des entreprises, l’amélioration des systèmes éducatif et sanitaire et l’instauration d’une gouvernance environnementale permettant, par exemple, d’augmenter la couverture végétale. Dans les deux cas, le budget demeure le seul et unique instrument dont dispose l’Etat pour atteindre ces objectifs.

À cet égard, la Banque mondiale (2006 & 2007) reprend les idées de Musgrave (1959) et avance que la politique fiscale – les dépenses dans ce présent cas – doit assurer la stabilité économique et booster la croissance et promouvoir le bien-être des sociétés. Si l’Etat s’engage avec force et détermination dans cette direction, le pays avancera vers l’atteinte des Objectifs de développement durable (ODD), ce qui est plus que nécessaire, car le pays est économiquement instable, très pauvre et très inégal.

Dans cet essai, j’analyserai, tour à tour, le niveau des dépenses publiques en Haïti et leur composition pour voir à quel niveau elles ont encouragé ou entravé la croissance économique. Dans les deux cas, j’expliciterai l’impact des chocs (instabilité politique et tremblement de terre) et les élections sur les dépenses publiques. Au passage, cette analyse omet le rôle des dépenses publiques dans la réduction des inégalités et la promotion de la mobilité sociale. Ces deux autres dimensions seront étudiées dans d’autres numéros de la chronique EPP.

2 – Dépenses publiques : instrument d’incidence de l’Etat

A la sortie de la crise de dettes des années 1980 en Amérique latine qui a provoqué une croissance négative de 1% du PIB per capita, la région allait se récupérer au cours des trente dernières années, ce qui a offert des largesses aux gouvernements pour assigner une plus grande proportion du PIB aux dépenses publiques. Ainsi donc, les dépenses publiques régionales sont passées de 21.1% dans les années 1990 à 27.1% dans la période 2010-17. En République dominicaine, ces proportions ont été de 11.2% et 16.9%, alors qu’en Haïti les budgets ont représenté 9.6% et 13.9% de la production nationale dans les années 90 et la période postséisme, respectivement. Trois observations ont été faites.

Tout d’abord, si l’Amérique latine se trouve alignée avec le niveau des dépenses publiques des pays émergents, soit 30% du PIB, la République dominicaine est très en-dessous de cette proportion. Haïti, elle non plus, avec des dépenses de 13.9% du PIB, n’est pas au diapason avec les PMA dont les dépenses se sont élevées à 25% du PIB au cours des 10 dernières années. Il en ressort que les deux économies de l’île ont un grand effort à faire pour se hisser au niveau de leurs classements économiques respectifs.

Une deuxième observation est que les dépenses publiques en Amérique latine sont hautement corrélées aux chocs, c’est-à-dire qu’elles varient en réponse aux mouvements affectant la production nationale (Clements, Faircloth, & Verhoeven, 2007). Dans le cas d’Haïti, le choc du coup d’Etat a causé une baisse accumulée de 5.9 points de pourcentage des dépenses publiques de 1991 à 1994, lesquelles sont passées de 11.6% en 1990 à 5.71% en 1994. Il s’ensuit que le coup d’Etat de 1991, en termes de dépenses publiques, serait plus néfaste que le tremblement de terre de 2010, car le premier a causé une descente de 5.9 points de pourcentage, alors que le deuxième a provoqué une augmentation de 3.1 points de pourcentage.

Une troisième observation est que les dépenses publiques en Haïti et en République dominicaine tendent à augmenter significativement lors des années électorales. En Haïti, il y a eu une variation de 4.5 et 3.1 de pourcentage correspondant aux années électorales de 1995 et de 2010, respectivement. Ces valeurs sont très en-dessus de la moyenne de la période qui est de 0.2 point de pourcentage. Dans le cas de 2010, il serait bon de désagréger le poids du séisme de celui des élections dans les dépenses publiques. En République dominicaine, la variation moyenne des années électorales de 2004, 2008 et 2012 est de 2.9 points de pourcentage, alors que celle de la période est de 0.3 point de pourcentage. Il faudrait analyser si ces augmentations sont dues aux dépenses électorales ou à d’autres facteurs comme, par exemple, la crise financière globale de 2008.

3 – Composition des dépenses: signe des priorités de l’Etat

3.1 – Une approche globale de la composition des dépenses

Si le niveau des dépenses montre la capacité de l’Etat, leur composition met en évidence ses priorités. Les dépenses publiques peuvent se diviser en deux catégories : les dépenses courantes et les dépenses d’investissement. Les premières, utilisées pour le fonctionnement de l’Etat, comprennent les salaires, les achats des biens et services, le paiement des intérêts, les transferts à la population et sont considérées improductives, alors que les secondes, dites productives, englobent les dépenses pour la mise en place des infrastructures routières et de communication, la construction d’écoles et d’hôpitaux nécessaire à l’élargissement du capital humain, etc. (Devarajan et al. (1996). Les dépenses d’investissement incluent aussi des transferts de capitaux aux entreprises privées en vue d’améliorer la productivité de ces dernières.

De nombreuses études empiriques ont suggéré l’effet positif d’une réassignation des dépenses publiques au profit des investissements. On peut citer l'étude de Casasnovas (2010) sur la qualité des dépenses publiques et leur influence sur le développement économique de 30 pays de l'OCDE au cours de la période 1970-2005, celle de Pani & El Harrak (2010) sur les effets de l'évolution de la composition des dépenses publiques sur la croissance, l'emploi et l'inégalité des revenus au Bénin pendant le quinquennat ( 2003- 07). Dans cette dernière recherche, il apparaît qu'une augmentation des salaires des fonctionnaires, même si financée par l’aide externe, pourrait se traduire par une réduction de la croissance économique, un chômage plus élevé et de plus grandes disparités salariales.

3.2 – Analyse à partir des proportions des dépenses assignées à la consommation et aux investissements

À la lumière de cette approche théorique soutenue par des études empiriques, il est facile de voir qu’Haïti et la République dominicaine ont clairement montré des priorités opposées en ce qui a trait au développement économique axé sur les dépenses publiques (ce qui est généralement le cas dans les pays pauvres). Au cours des trente dernières années, la République dominicaine a investi un tiers (30%) de son budget dans la construction d’infrastructures nécessaires à sa production nationale alors qu’Haïti n’y a assigné que 16% de son budget. En 2017, par exemple, les investissements publics en République dominicaine ont été estimés à plus de 2.5 milliards de dollars contre 72 millions pour Haïti. S’il est vrai que les deux économies ne sont pas de même taille et, qu’en conséquence, elles ne peuvent avoir le même niveau d’investissement en valeur absolue, les proportions, toutefois, auraient pu être similaires.

En termes détaillés, la République dominicaine a investi plus de 40%, un quart (26%) et un cinquième (21%) de ses dépenses publiques au cours des décennies de 1990, 2000 et 2010, respectivement, dans la construction de routes, d’écoles, d’hôpitaux, de réseaux électriques, d’édifices publics, etc. Cette tendance à la baisse des investissements publics a été accompagnée d’une augmentation graduelle des dépenses courantes se situant à 60% et 80% au cours des trois décennies. Cependant, en Haïti, les dépenses courantes ont été de 90% du budget au cours des années 90, d’environ 80% tant pour la période 2000-9 que pour celle de 2010-17.

Autrement dit, les investissements publics qui, dans le cas des pays pauvres, constituent un moteur de croissance économique, ont été négligeables en Haïti, affichant des taux de participation de 10%, 20% et de 17% du budget national au cours des trois décennies étudiées. Il faut souligner que ces investissements publics auraient atteint un quart du budget national si ce n’avait été l’escalade des dépenses courantes observée au cours du quadriennat 2014-2017, lesquelles sont passées de 86% en 2014 à 93% en 2017 pour une moyenne de 90%. Ce fut donc une régression au niveau des investissements des années 90 ou ces derniers ne représentaient qu’un dixième du budget national. Cette décision peut entraver le développement économique, car une augmentation des dépenses de fonctionnement de l’Etat qui sont en majeure partie aux dépens des investissements publics réduira la croissance économique (Agénor, 2010). Cette réorientation des dépenses au détriment des investissements publics peut résulter des faiblesses des institutions publiques (FMI, 2005; Fay & Morrison, 2005).

3.3 – Analyse à partir du ratio des dépenses courantes et celles d’investissement

Une autre manière d’aborder le rôle de l’Etat dans le développement est le ratio entre les deux types de dépenses. Autrement dit, pour chaque dollar investi dans les infrastructures, combien sont dépensés pour payer les salaires. Tel qu’observé dans le côté gauche du graphique, il existe une tendance baissière des dépenses courantes par rapport aux investissements publics en Amérique latine. Dans la décennie des années 90, pour chaque dollar investi dans des structures de production, 5 dollars étaient consommés. Cette relation est passée de 1 à 4.5 et de 1 à 4, dans les décennies des années 2000 et 2010, respectivement. Il est éclairant de mentionner, au passage, que le niveau des investissements publics régionaux est en moyenne de 5% du PIB et se trouve en-dessous du niveau d’autres régions émergentes comme l’Asie (Clements, Faircloth, & Verhoeven, 2007). On comprendra donc pourquoi les tigres asiatiques affichent des taux de croissance à deux chiffres et que leur succès, plus qu’un « miracle », est le résultat du choix de politiques économiques compétitives.

En ce qui concerne la République dominicaine, le graphique montre très clairement l’option de nos voisins. En effet, pendant 10 ans (1990-9), pour chaque dollar utilisé pour les salaires, ils ont investi un dollar dans les infrastructures. Cette égale répartition du budget a subi une détérioration en passant de 1 à 3 et de 1 à 4 au détriment des investissements dans les années 2000 et 2010, respectivement. Cette augmentation des dépenses de consommation au dépens de celles d’investissement a valu l’introduction en 2006 d’une limite sur la croissance des dépenses courantes se traduisant par un accroissement significatif des investissements publics (Carranza, Daude y Melguizo, 2011).

Pour ce qui est d’Haïti, au cours des années 90, pour chaque dollar investi dans les infrastructures, 13 dollars ont été alloués aux salaires. Dans cette période, les années 1994 et 1996 méritent une étude plus approfondie, car leurs ratios sont de 1 à 24 et de 1 à 28, respectivement. Autrement, pour chaque dollar investi en 1994 et 1996, 24 et 28 dollars ont été consommés par le fonctionnement de l’Etat. De plus, le graphique suggère que les méfaits du coup d’Etat de 1991 se sont étendus jusqu’à 1996, car, au cours de cette période, l’administration publique était pratiquement inexistante et donc ne pouvait exécuter de projets d’investissement.

Une progression est observée au cours des années 2000 avec une réduction de presque deux tiers des dépenses courantes relatives aux investissements publics. En effet, pour un dollar investi, les dépenses ont été de 5 dollars contre 13 dans la décennie précédente. Il faut aussi souligner que les dépenses courantes de 2004 et 2005 ont été beaucoup plus élevées que le reste de la période. On est porté à penser que cette augmentation est liée à la crise politique de 2004. Au cours de la période 2010-17, pour chaque dollar investi dans les infrastructures, 6.5 dollars ont été utilisés pour le fonctionnement de l’Etat. Cette relation aurait été de 1 à 3 sans l’escalade observée dans les dépenses courantes pendant la période 2014-2017 au cours de laquelle 10 dollars ont été dépensés pour chaque dollar assigné aux investissements publics. Au cours de 2016 et 2017, le ratio régresse au niveau des années 90 avec 13 dollars consommés pour chaque dollar investi dans des œuvres d’infrastructure.

En résumé, quelques faits saillants s’imposent. Premièrement, les ruptures du processus démocratique d’Haïti comme le coup d’Etat de 1991 augmentent de façon significativement les dépenses courantes au détriment des investissements publics et, en conséquence, entravent le développement économique. Toutefois, sans explication réelle, on a observé une tendance un peu similaire dans les dépenses au cours de la période 2014-2017. Cependant, le tremblement de terre a eu l’effet contraire de nos crises politiques en termes de dépenses publiques. Il ressort de cette analyse que toute initiative, manifestation ou autre, visant à stopper le mandat d’un élu tendrait à retarder la croissance économique et à affaiblir les institutions de l’Etat. J’aborderai dans mes essais d’analyse politique les questions de la transition et la consolidation démocratiques en Haïti.

Conclusion

Toute initiative non institutionnelle visant à empêcher un gouvernement de terminer son mandat est néfaste pour le pays en termes d’investissements publics. Cette observation ne saurait, en aucun cas, justifier le comportement antidémocratique d’un dirigeant, car une telle attitude peut se révéler tout aussi pernicieuse. Le niveau de développement d’Haïti est dû, pour une large part, au choix de ses politiques publiques comme l’a souligné le directoire de NAPSA dans son adresse de fin d’année 2017 aux jeunes parue sur Altepresse. Cette analyse laisse comprendre aussi pourquoi la République dominicaine a connu son essor économique avec le taux de croissance de 6% pendant 50 ans, soit le plus élevé de l’Amérique latine. En partie, la raison est qu’elle a investi un tiers de son budget dans les infrastructures contre 15% en Haïti. En 2017, les investissements publics dominicains ont été estimés à 2.5 milliards de dollars contre 72 millions en Haïti. C’est ce choix qui, pour une très large part, fait que le Dominicain est aujourd’hui huit (8) fois plus riche que l’Haïtien, alors qu’ils avaient tous deux les mêmes conditions économiques dans les années 60.

Au regard de l’analyse des données du ministère des Finances, il serait sage que le gouvernement actuel révise la composition de ses dépenses, laquelle ne soutient pas ses promesses d’investissement et de développement.

A la semaine prochaine pour une autre EPP !

Joseph Harold Pierre desharolden@gmail.com Auteur
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