L’abstraction en Haïti – Luce Turnier

Mémoire

Publié le 2018-06-07 | Le Nouvelliste

Culture -

Il y a une question qui préoccupe le monde de l’art depuis plus d’un siècle : dans un tableau, le motif doit-il être considéré comme primordial ou comme secondaire? Cette question a été soulevée, il y a quelques jours, dans des observations sur la peinture de Gesner Armand (voir Le Nouvelliste du 22-05-2018). Nos considérations sur l’œuvre abstraite de Luce Turnier permettent de poursuivre le débat.

Dans un texte antérieur consacré aux « cocoyés» de Luce Turnier (voir Le Nouvelliste du 24-02-2015), je proposais que l’objectif principal derrière la réalisation de cette série puisse être une étude de la variété des tons, allant du vert au jaune, du jaune au brun, qu’offre la surface de ces fruits tropicaux et des effets que la lumière peut avoir sur eux. Les «cocoyés» ont donc été un prétexte. Ainsi, allant au-delà de la grappe qui sort de la cosse, en faisant abstraction du sujet, on peut n’y voir qu’un jeu de lignes et de masses suggérées par des formes naturelles.

Il est intéressant de noter que Luce Turnier a entrepris cette étude des «cocoyés» à son retour définitif en Haïti à la fin des années 1970. Vivant à Paris antérieurement, elle avait fait l’expérience de l’abstraction dans la réalisation de collages de papiers tachés, à des degrés divers, par l’encre noire d’une machine à polycopier. L’environnement de la grande ville, ses conditions de vie à l’époque, seule avec deux filles, et obligée de faire de petits boulots, avaient manifestement déterminé l’atmosphère de ces premiers collages abstraits. Ces collages évoquent l’entassement que l’on observe dans ces métropoles. Jean Marie Drot, un grand ami de l’art haïtien, était fasciné par la beauté géométrique de ces ensembles qui, à première vue, évoquaient un vide humain et peut-être même la mort.

Revenue en Haïti, elle s’imprègne de l’environnement tropical, de cette nature riche où elle retrouve les roses des bois, les «cocoyés». Elle a revu aussi ces hommes et ces femmes qui luttent quotidiennement pour survivre et qu’elle a représentés dans de nombreux portraits peints et dessinés. Elle a aussi découvert l’utilisation par Max Ewald de l’écorce des bananiers. Sans abandonner la peinture, elle s’est remise aux collages, retrouvant dans beaucoup d’entre eux cette abstraction qu’elle pratiquait à Paris. L’atmosphère a alors été très différente.

Luce Turnier a été une artiste consciencieuse qui a aimé son métier et qui n’a jamais rechercher la facilité. Ce n’est sûrement pas pour cela qu’elle a choisi le collage qui, en vérité, est une pratique artistique à part entière. Et, comme dans tout art, il existe une technique du collage. Sans trop entrer dans les détails, ce qui n’est pas notre objectif ici, je dirais qu’il faut choisir la bonne colle et qu’il faut avoir un très bon sens de la composition. Rappelons, en passant, que le collage a été pratiqué par quelques-uns des plus grands artistes du XXe siècle, et bien entendu les cubistes. C’est en effet du cubisme qu’est né le collage tel qu’il a été pratiqué depuis Picasso et Braque. C’est d’ailleurs Picasso qui, avec sa « Nature Morte à la chaise cannée », a fait le premier collage de l’histoire de l’art.

J’ose avancer que les collages abstraits, réalisés en Haïti par Luce Turnier, s’inspirent presque tous de la nature morte. Comme, dans les natures mortes, on retrouve une accumulation de formes, mais qui sont poussées à l’extrême par la stylisation de manière à les rendre méconnaissables. Son travail commence par le choix et la préparation des matériaux à coller : les morceaux de baneco, les morceaux de papier ou de cartoline qu’elle a colorés, imprimés ou noircis. Ces matériaux sont alors découpés et on peut remarquer qu’elle privilégie encore les formes géométriques de ses collages parisiens. C’est alors que commence la phase délicate : la mise en place et la recherche de l’équilibre entre les formes, les couleurs et les textures. C’est aussi à ce stade que l’artiste peut faire intervenir la lumière si elle désire accentuer l’effet d’espace sur le support plat. L’œuvre achevée apparaît alors comme si elle avait été dessinée et peinte avec des ciseaux.

L’ensemble de l’œuvre de Luce Turnier apporte la preuve qu’elle a été une artiste qui a maîtrisé avec brio la peinture et le dessin. Ses productions prouvent aussi qu’elle n’a jamais reculé devant les défis. Elle les a même recherchés. Ainsi, elle s’est lancée un jour et a réussi un tableau, une peinture, qui est en quelque sorte un trompe-l’œil, représentant un collage abstrait.

Gérald Alexis Auteur
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