Mère et femme en Haïti : dualité culturelle

Publié le 2018-05-30 | Le Nouvelliste

Société -

La fête des Mères : une célébration universelle dont la date varie selon les coutumes régionales et nationales. La majorité des pays occidentaux lui réserve généralement un dimanche du mois de mai ramenant les premières fleurs printanières. Le faste qui l’entoure à travers le monde rivalise celui réservé aux grandes fêtes des religions les mieux connues et tient en respect l’exubérance de la fête internationale des amoureux, la saint-Valentin.

En Haïti aussi, c’est avec joie que toutes les couches sociales partagent ce sentiment naturel, précieux mélange d’un élan instinctif et du devoir réfléchi, qui porte chacun à honorer celle qui lui a transmis la vie et qui continue à veiller sur lui tout au long de son existence. La tradition haïtienne veut que, même après qu’elle a disparu, la mémoire de toute femme ayant acquis ce noble statut de mère soit commémorée. Le port d’une fleur blanche indique qu’on pleure encore le départ de cet être exceptionnel tandis que ceux qui continuent de bénéficier du privilège de sa gracieuse présence affichent fièrement une fleur rouge sur leur poitrine.

Sacrée POTOMITAN tant du foyer que de la société, la mère haïtienne est reconnue pour son sens du sacrifice. L’idéal qu’elle évoque fait que nous appelons notre pays, Manman, nous appelons Haïti, Chérie. Cette représentation culturelle peut porter à considérer la société haïtienne comme étant matriarcale. Néanmoins, les réalités sociales sont loin de refléter cette prédisposition culturelle.

En effet, si elle est loin d’être patriarcale, l’homme étant de plus en plus absent des structures familiales et la figure du père s’y réduisant de plus en plus avec les conséquences de dégradation sociale que l’on constate, la société haïtienne est marquée d’une mentalité machiste si poussée qu’elle court le risque de se faire taxée de misogyne. On retient une telle attitude parmi les raisons de notre manque d’implication sociale, car, en Haïti, on ne se soucie que d’une femme, sa propre mère. On tend à minimiser l’importance de toute autre femme. Ce désintéressement général allant de l’insouciance face à son état déplorable, en passant par la négligence quant au support dont elle aurait besoin jusqu’à l’abus de sa personne quand les conditions sociales la place en position subalterne ou en situation défavorable.

Pourtant, une femme est bien la mère de toute personne et de tous les êtres humains, qu’ils connaissent leur mère ou pas, sont bien sortis des entrailles d’une femme. Malheureusement, d’une manière générale, cette société qui diminue la femme ne s’intéresse non plus au sort de ses enfants. Aussi y prend-on plaisir à répéter que l’Haïtien ne s’occupe que des enfants de la femme qui est actuellement dans son lit. Suite logique. L’absence de mesures sociales visant à les protéger et à les encadrer, mères et enfants inclus.

Pourtant, loin d’adhérer à une position existentialiste pure, il faut se demander si l’on peut être mère sans être femme, et là, il s’agit bien de la maternité biologique. Car c’est bien la réalité physique indiquée par l’appareil génital qui fait qu’essentiellement une personne soit, a priori, dite de sexe féminin ou de sexe masculin. Sans mettre en discussion les questions de choix identitaire et d’orientation sexuelle. Sans oublier ce don maternel qu’expriment tant de femmes, ces mères adoptives extraordinaires qui n’ont jamais connu ni les joies ni les souffrances de porter un enfant et de lui donner naissance.

Comment expliquer un tel comportement, puisque toutes les sociétés modernes reconnaissent que l’égalité des sexes et l’équité de genre constituent des conditions indispensables à l’épanouissement de l’humanité et s’efforcent à y travailler, femmes et hommes, ensemble ? Faut-il remonter aux éprouvantes périodes de l’esclavage pour, une fois de plus, y trouver le fondement de toutes nos tares ? Est-il permis d’imaginer l’ambigüité des relations sentimentales, amoureuses ou sexuelles entre esclaves pour échafauder une théorie relative à l’incapacité de l’homme haïtien de pouvoir vraiment valoriser la femme haïtienne avec qui il partage assurément le privilège de la dignité humaine?

Considérons le fait que le colon puisse intimer l’ordre que telle esclave soit amenée, de force ou de gré, vers lui. Dans ce cas, quand elle quitte la case, son homme sait où elle va, et quand elle y revient, les deux savent ce qui vient de se passer. Quand son ventre grossit, on attend alors la naissance de l’enfant pour lui attribuer un père. Les esclaves n’étant que des meubles, il en résulte que compagnons de fortune et enfants d’infortune sont voués, sans préavis, à être vendus. Dans une telle éventualité, on conçoit la difficulté émotionnelle à tisser des liens affectifs sereins et à construire des attitudes responsables.

On comprend aussi que la mère soit vénérée puisque, malgré toutes ses craintes de les voir vendus un jour et d’en être brusquement et définitivement séparés, elle ne peut prétendre qu’à la sincérité de son amour pour ses enfants, véritables récepteurs stables de son affection et seul être capable de la lui rendre de tout cœur. On peut concevoir l’épée de Damoclès que constitue cette forte probabilité constante d’une soudaine séparation, se brandissant pour interdire que l’on ne s’embarrasse de bagages émotionnels.

Par conséquent, il se pourrait bien que le rapport mère-enfant demeure le seul lien digne d’être entretenu dans cet univers esclavagiste et y devienne l’expression la plus élevée d’une certaine capacité d’aimer et de se croire aimé.

Alors, le fatalisme des séquelles de l’esclavage pèserait encore sur notre société, même à plus que deux cents ans d’indépendance telle une masse immense qui continuerait de nous entraîner de plus en plus profondément dans les eaux obscures des relations impossibles même si nous voudrions croire sincèrement que l’union fait la force. Serait-il admissible de considérer d’emblée les conditions atroces et inhumaines de l’esclavage pour expliquer nos problèmes relationnels, même ceux que nous entretenons avec nos propres personnes et nos propres compatriotes ?

Cependant, nous nous plaisons à répéter que notre nationalité se compose de deux syllabes, soit haï et tiens, au lieu de prendre franchement conscience des problèmes qui causent nos retards de socialisation générale et de développement national. Alors, on pourrait travailler à la recherche de solutions, à la fois rapides et efficaces, ou tout au moins celles qui seraient satisfaisantes et durables. Qu’est-ce qui nous empêche de fabriquer notre levier d’Archimède, capable de nous en sortir ?

Il n’en demeure pas moins vrai que le point primordial d’action au départ consisterait en l’harmonisation des rapports entre hommes et femmes, tout simplement parce qu’ensemble, les deux sexes constituent le genre humain et que leur existence réciproque est indispensable à la reproduction naturelle de l’espèce. La valorisation de la femme s’impose comme condition à la promotion de la famille, unité de base de toute société, autant que du bien-être des enfants dont dépend la qualité de l’avenir national. Que l’on parle de paupérisation de la femme ou de féminisation de la pauvreté, l’amélioration des conditions sociales passe en tout premier lieu par l’amélioration des conditions des femmes, qu’elles soient monoparentales, concubines ou mariées, riches ou pauvres, urbaines ou rurales, entrepreneures ou salariées, femmes de ménage ou maîtresses de maison.

Etant donné qu’en Haïti jusqu’à présent les hommes demeurent quasiment sinon les seuls mais les principaux et vrais détenteurs des leviers de commande sociopolitique, il est essentiel qu’ils se rendent compte qu’ils sont dans l’obligation de transformer leurs attitudes vis-à-vis des femmes. Il importe que les Haïtiens, c’est-à-dire les membres de la gent masculine haïtienne, reconnaissent qu’un changement de mentalité de leur part en ce qui a trait aux rapports entre les sexes et aux questions de genre est un prérequis à la modernisation de la société haïtienne et à tout véritable progrès social, politique et économique, qui soit favorable à l’intérêt général, et qui puisse s’opérer de manière constante et durable. En fait, il y va aussi de leur bien-être personnel et de celui des membres de leur famille, puisque leurs enfants y pataugeront à leur tour. A quoi bon perpétuer ce cycle infernal d’incompréhension entre les sexes qui se traduit en méfiance globale et engendre tant de violences sociales ?

Certes, la fête des Mères est le moment idéal pour nous toutes et pour nous tous de saluer le mérite des mères haïtiennes qui portent tant de fardeaux sociaux au point de croire que le M de Manman serait en représentation de m pour misère. En effet, elles s’occupent de leur famille, élèvent de plus en plus seules leurs enfants (même quand un homme/père serait présent), et, ce faisant elles contribuent par leur travail à s’assurer que la place égalitaire des femmes, dans toutes les sphères sociales, devienne indéniable.

De plus, la fête des Mères offre l’occasion à la société haïtienne de se rappeler qu’une femme est notre mère ou alors que notre mère est une femme et que, par conséquent, il y a lieu de reconnaître qu’on ne peut véritablement honorer les mères si on déshonore les femmes. C’est aussi l’occasion pour les femmes elles-mêmes d’en prendre conscience et de se supporter mutuellement par une solidarité féminine, franche et efficace.

Nos mères à toutes et à tous représentent la personnification ultime de la femme, l’existence de l’être humain au féminin, quel que soit leur degré manifeste de féminité ou leur niveau plus ou moins élevé de conviction féministe. Toute la beauté divine de l’expression maternelle jaillit avec puissance d’une conscience humaine de femme !

Le 24 mai 2018.

Chantal VOLCY-CEANT

Experte en sciences sociales

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